Je pense que de telles problématiques gagnent à être vues à de plusieurs niveaux, en couches multiples et successsives, comme on pèle un oignon (quitte à en pleurer).
Il ne faut pas oublier que nous vivons dans une société "magique". Par là, j’entends que nous écoutons et suivons avidement la parole de "mages" que sont les savants, les experts. Voilà pour une première couche, la plus coriace, la plus rustre, mais la plus ténue, en fait une couche morte. Le scientifique est ainsi considéré comme celui qui sait et qui nous explique. L’homme affairé qui court d’une tâche à l’autre puis au divertissement, charge (et se décharge de ce fait) ce mage de guider ses pas en lui disant clairement et gentiment ce qu’il doit faire. Il est disposé à interrompre sa course (cela en fait partie) pour poser ses fesses pendant deux heures dans une salle et écouter Al Gore, à condition que celui-ci ne soit pas trop chiant. Et le bon Al joue à merveille son rôle en commandant de sa baguette magique la valse des graphiques et en faisant chanter les chiffres. L’enjeu est celui-ci : il faut que ces masses d’excités de la bagnole, du chauffage, des vacances et de l’électroménager se calment absolument et vite. Al est leur ami : on le voit dans sa voiture, son avion, avec son portable. C’est quelqu’un de bien : c’est un businessman dynamique et frénétique. Il parle leur langue, une langue d’excités, mais leur parle de changement. Deuxième couche, plus charnue, plus consistante, mais encore avec des bords tout secs : on peut changer notre mode de vie. Son père qui cultivait du tabac a arrêté le jour où sa fille est morte du cancer de la gorge. Ce n’était pas de sa faute, il ne pouvait pas savoir, il a été pris là-dedans. Ce cher Al, en bon séducteur, a l’art de nous amener à reconsidérer nos façons de faire sans nous culpabiliser. Il nous ouvre des portes sans déchirer violemment la trame de notre existence, patiemment tissée. Il nous invite à peler l’oignon, couche après couche, jusqu’au germe : cette intuition magnifique, cette poésie infinie d’une après-midi ensoleillée au bord d’une rivière dont les images rythment le film. C’est cela l’important, on le sent. Les chiffres ne sont que la pelure, vite jetée. Gore ne cesse aussi, à longueur de film, de dire, mieux : de montrer qu’il n’est qu’un homme, comme nous. Pas vraiment un mage : un homme qui cherche, qui s’interroge, qui doute, qui s’enthousiasme, qui se perd, se contredit. C’est cet homme qui peut changer, c’est lui qui doit sauver le situation, malgré son mode de vie mal barré, plein de sales habitudes dont il n’est en définitive par complètement responsable. Je pense que An Inconvenient Truth laisse l’ouverture possible et l’encourage.
Pour nous, évidemment, qui sommes déjà moins excités, voire calmés, tout cela pèche par simplisme. Nous sommes intimes de longue date avec cette intuition, cette poésie. Nous sommes fatigués des bagnoles, de Walt Disney, de la Star Ac’. Ce qui nous excite plus, c’est de voir comment l’entreprise scientifique, pas celle des mages : celle des chercheurs, va se débrouiller dans cette question du changement climatique. Ce qui nous préoccupe, c’est la vérité de ce qui va se dire et sa capacité d’édifier les masses, de percoler dans la culture. Ce qui nous rend malades, c’est que les masses changent de comportement sans changer de préoccupations, soit pour de mauvaises raisons : la peur, la belle voix et la bonne présentation du Monsieur. Nous voulons détrôner les mages, ou plutôt les démasquer pour faire admettre à tout le monde que ce ne sont que des chercheurs et que ce qui est magique, en définitive, c’est un après-midi ensoleillé...
Aussi avez vous bien raison, mes amis, de compléter le tableau en dénonçant le simplisme, la narcose induite par les chiffres et les graphes, de clamer que les médias ne disent pas nécessairement la vérité, mais produisent avant tout du spectacle. Vous avez raison de nous rappeler, voire de nous apprendre que la réalité, surtout climatique, est infinioment complexe et enchevêtrée, mais aussi qu’en y mettant du soin, des chercheurs peuvent y apporter quelques éclairs d’intelligibilité, avec toute la réserve qui sied.
Nous, si je ne m’abuse, nous contemplons l’oignon de l’intérieur , nous sommes peut-être plus loin que les masses dans notre pelage, nous avons déjà écarté la peau toute sèche. Ce qui nous intéresse, c’est comment une telle peau peut se former à partir de tissus vivants. Nous regardons à travers par l’autre côté, et ne voyons qu’un monde confus d’agitation vaine.
Je pense qu’il est capital de tenir compte de ces différences de point de vue et d’apprécier en fonction d’elles les films dont il est question. Une suggestion : la qualité de tels ouvrages ne résiderait-elle pas dans leur capacité à ouvrir de nouvelles perspectives et à laisser la possibilité d’un retournement de celles-ci ? Considérant à quels cerveaux, formatés comment, ces films s’adressent, envisageons donc leur faculté de détricoter pas à pas un tel formatage et non pas d’en imposer un tout beau et tout neuf tout de go. Nous mêmes, rappelons-nous, avons été éduqués par Walt Disney et toute sa clique. Combien d’accrocs malhabiles et grossiers a-t-il fallu dans cette camisole soigneusement tricotée par nos grands-parents pour nous en libérer et nous permettre de retisser à neuf ? La pédagogie d’un Al Gore nous enferme-t-elle dans nos peurs, nos crispations et notre confiance inébranlable en la parole des mages ou ouvre-t-elle en nous, ou plutôt en ses spectateurs, la possibilité future d’une curiosité critique d’authentique chercheur ?
Telle est mon interrogation.