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<title>Le troupeau autogere: </title>
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<title>Noblesse oblige</title>
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<dc:creator>SimoN</dc:creator>
<pubDate>Fri, 15 Jun 2007 19:17:00 GMT</pubDate>
<link>http://www.surlaterre.org/Articles/NoblesseOblige</link>
<description>&lt;blockquote&gt;Une tentative d'explorer pourquoi notre mode de vie et nos désirs semblent tellement en décalage par rapport au monde, et comment remédier à cette situation.&lt;/blockquote&gt;&lt;div style=&quot;float:right;margin-left:10px;&quot; class=&quot;droite&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.surlaterre.org/wiki/files/articles/noblesseoblige/logo.png&quot; /&gt;&lt;/div&gt;Le plus souvent chargé d’une commission unique et bien spécifique, il m’arrive de traverser ce temple de la consommation où se sont passées tant d’après-midi de mon enfance. Il n’y avait là, il y a cinquante ans encore, que prés et cultures traversées par un de ces ruisseaux tranquilles qui sillonnent nos campagnes, sans doute bordé de pensifs saules têtards, ainsi que quelques vignes sur le coteau. Depuis que l’autoroute a déroulé ses bandes de bitume jusqu’aux abords de la ville qui s’étend, le bloc de tôles et de béton d’un gigantesque supermarché s’est implanté là, entouré des ses indispensables commerces satellites alignés le long d’une galerie surchauffée qui y mène, ainsi que de vastes parkings. Une foule frénétique dont il est impossible d’imaginer la provenance s’y presse quotidiennement, citoyens d’un monde autre que la paisible et quasi-villageoise banlieue qui jouxte le titanesque complexe commercial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, j’habitais un de ces immeubles-blocs de douze étages à appartements qui ont été implantés durant les années folles, comme d’immenses paquebots en mouillage dans le marécage situé en amont. Quelques bois humides abandonnés, recelant de secrètes mares sauvages mais aussi quelques potagers anarchiques exploités par des riverains bordaient les pelouses bien tondues (interdiction d’y jouer), les haies bien taillées, les sentiers bien tracés et encailloutés de rouge, les parkings spacieux et les murets bien propres de ce fastueux complexe résidentiel. Car il n’y avait là rien de comparable aux sordides banlieues de HLM à la française : seuls des « gens bien » (comme nous) y habitaient, de la gentille moyenne bourgeoisie telle que le milieu du vingtième siècle en a tant sécrétée - ou attirée - dans notre tranquille capitale d’administrations et de services. D’ailleurs, notre « bloc » s’intitulait « Versailles 3 » et son hall d’entrée marbré était orné d’une représentation du célèbre château, peinte en ce qu’il convient d’appeler d’artistiques taches de couleur laissées couler sur une plaque de ce métal brillant que seules les décennies de la conquête spatiale pouvaient trouver esthétique. Par la suite, l’entrée toute en verre, en brillance et en reflets - également surchauffée, mendiants et colporteurs interdits - fut agrémentée d’un banc néo-classico-baroque en fausse pierre de France.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais revenons à une de mes récentes incursions dans la toute proche cathédrale de l’achat, qui me ramena vers les odeurs et les ambiances qui fascinèrent mon enfance, et provoquent maintenant chez moi un profond dégoût mêlé de vertige : cette musique tonitruante, ces annonces de réclames, cette lumière criarde, ces couleurs qui capturent le regard, cette foule houleuse et hypnotisée, le trafic des caddies, l’atmosphère étouffante... Je fus époustouflé de constater qu’une importante portion du magasin avait été consacrée aux marchandises destinées aux enfants en bas âge. Le lieu avait été clôturé, ceinturé d’un rempart de contre-plaqué couleur rose soutenu, troué d’alcôves présentant diverses grenouillères ou autres ensembles en pilou. Une entrée cochère y donnait accès, surmontée d’une inscription du genre « baby world » (je ne suis plus sûr - si j’ai du courage, j’irai vérifier), mais ce qui me frappa le plus, c’est le dessin qui accompagnait ces mots : une couronne royale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre1&quot;&gt;&lt;/a&gt;Enfant-roi, client-roi&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
On a tant rabâché le thème de l’enfant-roi ou plutôt la complainte à son propos des parents, des enseignants (s’en rejetant mutuellement la faute) et des vieillards (« de mon temps... »). Mais là, le célèbre mot composé me parut prendre tout son sens : l’enfant avait été sacré roi pour faire acheter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J’ai rencontré récemment une jeune mère, institutrice, consommatrice modèle et adepte fervente de la waltdisnéïsation de la vie (bref, quelqu’un de profondément « normal »), se réjouir le regard plein d’étoiles (celles que l’on voit sur certains drapeaux - le pentagramme magique de la puissance) que sa fille d’un an et demi était actuellement - avec son actif concours - « dans sa période princesse ». Et la gamine de se tortiller avec une gêne mêlée d’hébétude, l’air de dire : « Maman, tu ne piges décidément rien... », sans pouvoir réellement le dire. Pleine d’ingénuité, la jeune enseignante mettait tout son talent plastique de recopiage et de coloriage (sans dépasser) à saturer l’univers de sa princesse d’icônes de la Belle au bois dormant, Blanche-neige et toute la kyrielle (-ison- pitié, Seigneur !) des héroïnes récupérées et reformatées pour notre édification par le bienveillant Oncle Walt. Nous aimons à ce que nos enfants endossent le personnage du monarque de dessin animé. Occasion en or pour dévaliser les magasins de toutes leurs panoplies marquées de ces innombrables déclinaisons de l’effigie princière. (J’ai encore récemment vu l’inscription « Princess » orner simultanément, en deux couleurs différentes, les T-shirts de deux gamines juxtaposées.) Occasion peut-être aussi de se payer la satisfaction d’avoir mis au monde une majesté, un glorieux petit Jésus (celui de la crèche, le « roi du monde » que louent les anges et devant lequel s’inclinent les rois de la terre) et de lui offrir ce qu’il y a de meilleur. Occasion de repousser aux tréfonds de notre conscience quelque lancinant sentiment de médiocrité ? Voilà pour la rémunération (ou la consolation ?).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est que le roi est l’archétype du personnage qui dépense sans compter. Il dilapide, c’est bien connu, le produit (racketté par l’impôt) du pénible labeur de ses sujets, en fêtes fastueuses, ouvrages et décorum somptueux, campagnes militaires destructrices et entretien d’une cour vaine et dispendieuse. Si le prince dissipe ainsi dans un feu d’artifice d’ostentation les énergies de son royaume, c’est bel et bien pour marquer - et maintenir - son rang, pour « en imposer », pour faire démonstration de sa prétendue puissance et susciter par là la soumission de tous. Si le roi domine, c’est qu’il est dépositaire, dans les consciences, du monopole du pouvoir. Et il est craintivement respecté en tant que tel dans la mesure où il peut en donner le spectacle, en faire une « démonstration ». Vraisemblablement comme souvent dans le monde animal, la dominance est tributaire de la capacité à mettre en scène l’exercice de la puissance, et non pas tellement en la possession effective de celle-ci. Or cette mise en scène est coûteuse, surtout si elle doit être continuellement réitérée, sans doute de surcroît avec une force croissante pour continuer à être convaincante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Or l’enfant est l’être de la puis-sance. Il est en pleine exploration de ce que peut l’existence. Combien de récréations n’avons-nous pas passées, à l’école primaire, à faire le catalogue des « pouvoirs » respectifs des super-héros que nous allions incarner, à tel point que la sonnerie retentissait avant que nous ayons pu commencer à jouer ? Dans ses gestes et dans ses cris, l’enfant dit la puissance pure, la volonté de vivre, de prendre place dans le monde, d’y affirmer son existence, non encore mise en forme particulière. Lorsqu’il spécule : « plus tard, je ferai ceci ; je serai cela... ; y a qu’à faire ci ; on n’a qu’à faire ça... », l’enfant éprouve la puissance du réel qui l’accueille. Il est l’être en puissance, gros de ce qu’il peut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’éducation semble s’ingénier à élaguer ce foisonnement de possibles, à le conduire, à le diriger vers certains actes bien déterminés. De l’infinie richesse expérimentale (et puissance) des cris et des gazouillis du nourrisson, ses bienveillants éducateurs s’efforcent de ne laisser subsister qu’une palette réduite de sons standardisés à force de corrections, de « on ne dit pas comme ça, on dit... », de « pas si fort ! » et autres « articule ! » ou - pire - « bravo, tu as réussi ! » La « turbulence » de l’enfant n’est-elle pas une récalcitrance à laisser tomber les potentialités que l’adulte s’évertue à écarter ? Enfants, nous expérimentons une vivacité qui fait vibrer nos membres et les gonfle d’un sentiment de pouvoir. Pouvoir d’inventer, de construire, de changer mais aussi de renverser, de détruire ou encore de séduire, d’enchanter, de manipuler. La bouche des enfants est encore pleine de ces onomatopées impossibles à transcrire où explose une puissance cosmique directement issue du tréfonds de leurs entrailles. Le corps enfantin est présent à l’univers en une résonance énergétique harmonique lorsqu’il court, saute, sautille, frappe l’air, pointe du doigt, s’écroule, s’accroche ou se ramasse sur lui-même. Ces gestes et ces postures aussi insaisissables que le vent, le rayonnement des astres ou la fluence des eaux déroutent l’adulte divorcé qui n’est plus en phase avec les flux et les puissances du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’adulte en décrochage par rapport à la dynamique cosmique achète pour son enfant parce qu’acheter est peut-être le seul simulacre de puissance qui lui est resté : il a investi son être dans la constitution exclusive d’un pouvoir d’achat. En exerçant ce pouvoir au bénéfice du décorum princier de son enfant, il habille la puissance brute de ce dernier des attributs sacerdotaux d’une puissance frelatée mais conventionnelle. L’enfant, lui, ne fait pas encore la différence. Le pouvoir d’achat de ses parents, dont il ignore les ressorts - eux aussi les ignorent pour une grande part -, n’est qu’une puissance parmi toutes les autres de l’univers qui l’accueille. Mais le monde restrictif des adultes lui inculque bien vite, en abdiquant devant toute autre possibilité, qu’il s’agit là du seul réel pouvoir qui subsiste. C’est que les agents du marketing ont dopé les marchandises d’icônes tapageuses d’une puissance falsifiée et ont saturé notre espace de vie de ces idoles tonitruantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aussi, si l’enfant peut faire acheter, c’est parce qu’il est l’être de la dépense. S’il dépense et se dépense, c’est parce que c’est ainsi qu’il éprouve ses puissances qui sont celles de l’univers auquel il a encore part. Or cette dépense ne lui coûte pas puisque c’est l’inépuisable fonds cosmique lui-même qui ne fait que transiter par sa vie pour s’éprouver comme puissance, et qui retourne à soi-même. Au contraire, cette dépense l’enrichit et enrichit l’univers, puisqu’elle y crée du mouvement et du nouveau. L’enfant ne peut comprendre la notion de « coût » parce qu’il a bien compris qu’à l’univers qui vit en lui, rien ne coûte en définitive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
A l’adulte-consommateur en revanche, la dépense coûte parce que chaque fois qu’il met en œuvre un simulacre de puissance en achetant, il se coupe un peu plus du fonds infiniment généreux de l’existence. C’est que pour se doter de son pseudo-pouvoir d’achat, il a dû s’aliéner, il a dû nier le don gratuit de la vie en soumettant à une domination étrangère une portion de sa propre part à celle-ci. Ce faisant, il a dénié sa propre puissance ou sa propriété d’être manifestation suffisante de la puissance cosmique en déléguant à autrui, sur une part de son temps-de-vie, l’exercice de cette puissance comprise alors comme domination. En laissant oblitérer ses heures par un autrui auquel il a délégué l’exercice monopolistique d’une puissance-masque qui doit se donner en spectacle, il a écorché sa propre existence, renoncé à l’intégrité de sa « propriété » qui n’est autre que la bouche qu’il est et par laquelle l’existence intarissable s’écoule. En servant X ou Y, en étant employé par ..., il a attribué erronément à ce dernier, seigneur ou patron, ne fût-ce qu’un instant, le rôle de pourvoyeur qui revient de fait et de droit à la vie, à l’existence, à l’univers ... - comme on voudra.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Obtenir une part dérisoire de cette puissance de guignol lui coûte parce qu’il se coupe à cette occasion de la source de toute puissance véritable qui est la conscience de la gratuité de l’existence. Il entre en y adhérant dans une dramaturgie où « il faut gagner sa vie » et où cette vie est à gagner comme une faveur auprès de rois (fussent-ils de simples clients), de princes, d’institutions - ces « ils » qui dirigent, président, gouvernent ou « portent la croissance ». Il se déconnecte alors de sa propre existence en insultant celle-ci en tant que part à la gratuité fluente du cosmos.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si le prince se doit quant à lui de dépenser en fastes, c’est précisément pour entretenir le spectacle de la générosité inépuisable de la puissance dont il assume l’incarnation. Il doit faire continuellement étalage de puissance pour convaincre que toute la puissance de l’existence passe par lui. Il doit saturer l’espace de signes de son pouvoir, afin de n’y laisser place à aucune concurrence. Et cet étalage coûte, puisqu’il s’alimente à la soumission, à l’assujettissement, à l’aliénation, à la renonciation des puissances propres de tout un chacun.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si le roi, comme le consommateur (le client-roi) et comme l’enfant dépensent, s’il sont par essence « dispendieux », c’est parce qu’ils disent, chacun à sa manière, le pouvoir : qui le pouvoir de soumettre, qui le pouvoir d’achat, qui le pouvoir de l’existence qui s’éveille. Le roi, lui, cristallise une version frelatée de la puissance vue comme domination spectaculaire, laquelle déteint sur le client-roi puis sur l’enfant-roi. Le premier de ces deux-ci donne le spectacle de la domination (de la nature, du temps, de l’espace, de son corps, des autres) en acquérant, en possédant et en jetant la marchandise. Le second, rejeton du précédent, permet à celui-ci de mettre une puissance (au sens mathématique) à sa propre démonstration de puissance. D’abord, il atteste de la puissance sexuelle de son géniteur, de sa puissance phallocratique de reproduction qui le fait se multiplier par lui-même. Ensuite il est le « monstre », le singe savant qui met sa propre intimité « sauvage » à la puissance de l’existence (interprétée comme « désir », « envie ») au service du spectacle de la puissance de son « montreur » de parent, revêtu des signes du pouvoir d’achat qu’il permet à celui-ci de réitérer à de multiples reprises. L’enfant-roi est une bête de cirque, un phénomène de foire (commerciale) à la carrière courte et houleuse, comme la plupart des rois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre2&quot;&gt;&lt;/a&gt;Démocratisation&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Où veux-je en venir ? Ma thèse serait la suivante : notre mode de vie (consommation) est tributaire d’une vision archaïque aristocratique guerrière du monde ; nos aspirations par rapport à l’existence sont calquées sur les manières d’être des princes d’autrefois. Depuis l’Ancien Régime, les mentalités n’auraient pas fondamentalement évolué. Les révolutions, bourgeoises puis ouvrières, n’auraient pas engendré de changements en profondeur, si ce n’est étendre (en les modifiant à peine) à d’autres classes de la population des attitudes, des façons de faire et de concevoir la vie. Les bourgeois de 1789, avides de liberté (pour leurs affaires) ne se révélèrent en définitive que des bourgeois-gentilhommes enclins à singer les manières de ceux qu’ils venaient de décapiter. Et les prolétaires des « conquêtes sociales » socio-démocrates comme ceux de « démocraties » populaires totalisantes soviétisantes n’étaient à leur tour prêts qu’à s’embourgeoiser et à jouer les grands princes aristo-bureaucrates.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De part et d’autre du rideau de fer, une même spectacularisation de la puissance dominatrice accumulée (par le fer, justement) érigeait des palais, ici de stars, d’industriels, de financiers ou de chefs de ménage à la carrière irréprochable, là du « peuple » - voir les stations de métro moscovites. Dans tout le monde « développé » ou « en voie de ... », l’accumulation d’objets technologiques de consommation mettait en place un décorum chargé de chanter le prestige de la puissance dominatrice du Capital, du Travail ou de tout autre avatar des vieilles vertus guerrières, « saine concurrence » ou « lutte finale ». D’un côté la propagande commerciale persuadait des masses d’acheteurs qu’ils pouvaient vivre comme des princes, de l’autre la propagande politique convainquait les camarades qu’ils étaient, ensemble, les rois du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La « démocratisation » n’a pas à proprement parler inventé un nouvel exercice du pouvoir ou de la puissance par une entité populaire. Elle n’a fait que rendre « démocratique » le prix d’un mode de vie princier, l’étendant progressivement et par degrés à l’ensemble de la population. Le bourgeois peut se faire servir dans des hôtels de luxe et l’ouvrier dispose d’un carrosse qui n’a plus rien d’une phantasmatique citrouille. Une gestion « démocratique » de la société a été réactivée, contre les anciennes monarchies guerrières, par une classe bourgeoise montante, soi-disant « éclairée », dopée par les affaires et la force nouvelle que lui conférait la possession d’argent. Les masses populaires ont été enrôlées pour participer, comme ouvriers, marins, colons, puis consommateurs à la domination du pouvoir d’acheter ou d’investir dans de monstrueuses machineries technoscientifiques capables de cracher de la marchandise à profusion. « Démocratisation » signifie généralisation et standardisation de l’exercice de la puissance d’acheter et vendre et participation de chacun à cette dynamique unique. Tout le monde a désormais quelque chose à vendre (il « faut se vendre »), fut-ce son temps, son attention et sa force de travail et tout le monde doit pouvoir acheter, exercer ce fameux « pouvoir d’achat ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec sa décapitation, le pouvoir du monarque, son pouvoir discrétionnaire de choisir, de décider selon son bon plaisir, de tenir par les armes ses sujets à sa merci a éclaté et s’est distribué à tous les possesseurs d’argent. Les gros d’abord, puis les plus petits lorsque le profit des premiers le nécessita et, localement, les illusoires possesseurs collectifs du produit de leur travail. L’acte souverain n’est plus de déclencher telle guerre ou lever tel impôt, mais d’investir, non pas de ses armées un territoire voisin, mais son argent dans telle « affaire », gazoduc en Asie centrale ou caleçon en solde. Ou encore investir une confiance toute de convention dans l’élection de gestionnaires de la société chargés d’assurer à celle-ci une continuelle « croissance » ainsi que la défense de nos divins « droits ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre3&quot;&gt;&lt;/a&gt;Dessine-moi un mouton&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Bref, depuis que les rois ont été privés de leur tête, le pouvoir court à l’aveuglette, comme ces poulets décapités qui foncent droit devant eux dans un dernier sursaut de vie obstinée, quitte à heurter le premier mur venu. Le peuple désormais souverain n’en a pas pour autant hérité de quelque faculté de penser, de voir, d’entendre, de sentir ou de parler. Depuis que le royal chef a roulé au pied de l’échafaud et que la populace s’est jetée sur son corps démembré pour s’en approprier quelque menu morceau, seule reste, distribuée et morcelée, l’ivresse d’une pseudo-puissance dominatrice aveugle et débile. Le monarque personnel, aussi imbécile ou méchant qu’il fut, jouissait encore d’une faculté unifiée de voir, d’évaluer, de concevoir, de vouloir et de décider. Une semblable domination centralisée, avec un tel pouvoir de contrainte, perpétuée par un corps étatique désormais privé de véritable tête, ne peut que précipiter celui-ci dans une course sans but vers quelque mur inaperçu ou quelque précipice. Le troupeau, privé de berger, s’agite encore en des mouvements tels que ceux que celui-ci pouvait initier, guidé par ses caprices et sa haute vue, mais à présent sans réelle idée directrice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Corrélativement, chacun se sent à lui seul un troupeau autosuffisant, berger de soi-même broutant seul et indépendant son coin attitré et clôturé d’herbe - toujours moins verte que celle du voisin. Les rois dominant de vastes - et vagues - terres ont fait place à des petits princes atomisés et esseulés régnant sur le mobilier dérisoire de planètes aux proportions ridicules dont on fait le tour en quelques pas, gravitant au hasard dans un univers sans cohésion. Pourquoi donc le météoritique personnage rêvé par cet aviateur perdu en plein désert lui demande-t-il de dessiner un seul mouton, comme s’il ignorait que les moutons vont toujours en troupeau... ? Qui mieux que cet homme du vingtième siècle, engoncé dans sa machine, survolant le monde, nous a suggéré une vision à la fois simple et pertinente de notre condition contemporaine ? Ce royal enfant sans âge, esseulé, passant d’un personnage affairé à l’autre comme s’il changeait à chaque fois de planète, se sentant confusément responsable d’un rosier peu prolifique, débarquant sur la terre on ne sait trop comment à la recherche des « hommes » et apprenant à créer du lien social avec les plus farouches des bestioles, n’est-il pas l’allégorie de nos errements ? Au revers des sempiternelles analyses scolaires lénifiantes ou d’un christianisme de guimauve, ne peut-on voir dans ce conte tombé du ciel toute la violence et l’absurdité de notre princière solitude ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’abondance « démocratique », qu’elle soit de gauche ou de droite, d’Est ou d’Ouest, aurait fait de nous de pitoyables roitelets imbus de leurs dérisoires pouvoirs, régnant sur de ridicules royaumes de pacotille complètement atomisés, royaumes sans sujets, royaumes d’objets-marchandises. Et au centre de ce système planétaire dispersé comme un troupeau sans maître, brillerait l’icône monétaire d’une prétendue puissance qui distribue l’illusion d’une domination sur ces parcelles morcelées au petit bonheur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quête de l’échevelé blondinet à l’écharpe engouachée pourrait être vue comme un effort, qui pourrait être nôtre, en vue de retrouver, par-delà cet éclatement, le monde et la puissance propre des êtres qui le peuplent. Reprendre à zéro ce que peut être un mouton, se laisser étonner par lui, apprendre à le connaître, s’en faire un compagnon, s’intéresser à ce que la vie peut devenir pour lui, pour lui avec moi, puis reprendre l’expérience avec un renard, un serpent, des poules, des rosiers, puis des hommes : voilà un cheminement qui pourrait ressembler à « marcher lentement vers une fontaine », se diriger sans hâte vers la source humble de toute « puissance ». Puissance que l’on découvrirait peut-être être l’inverse de la domination, du règne, non pas soumission de l’autre à ses propres schèmes, mais création de configurations cosmiques inédites, étonnantes, à l’occasion de la rencontre avec lui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre4&quot;&gt;&lt;/a&gt;Etat, empire et entreprise guerrière&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
De quelle pluie de météorites sommes-nous nés, nous qui régnons en monarques absolus sur nos pots de fleurs, notre jardinet bien clôturé, notre bureau, notre bec de gaz ? D’où nous vient cet empire sur tel caillou, telle boîte de tôle à roulettes ou telle pelouse, ce pouvoir de bichonner ou de tondre impitoyablement ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Depuis quelques millénaires déjà - une bagatelle dans l’histoire du cosmos - de nombreux groupes humains ont pris le pli de se laisser embrigader dans des configurations d’organisation sociale où une institution particulière, souvent personnalisée, se voyait investie du monopole de l’exercice du pouvoir. Une ou plusieurs personnalités étaient détachées du nombre, se voyaient attribuer une différence de nature, se distinguaient par la somptuosité de leur habillement, leur logement, leur entourage et se mettaient à incarner aux yeux de tous la puissance à l’œuvre dans l’existence. Ces êtres réputés d’exception étaient considérés comme concentrant en eux la force de toutes facultés d’influer sur le cours des événements, de transformer le monde, de diriger la route des êtres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’empire s’étendait sur l’espace, le temps, la vie des hommes. La gestion de la société et de son environnement émanait d’un centre occupé par un chef respecté et craint. Celui-ci incarnait en effet l’exercice unilatéral de la violence, considérée peut-être comme la manifestation la plus tangible de la puissance. « Pouvoir » signifiait vraisemblablement avant tout pouvoir détruire ou du moins contraindre par la menace d’une destruction. Corrélativement, l’aura de puissance irradiée par le chef rejaillissait sur tous ceux qui lui donnaient corps en le suivant. « Se soumettre » signifiait autant « craindre » que « suivre » et « participer à ». La guerre était l’occasion de mettre en scène de façon spectaculaire et participative cet exercice du pouvoir sur le monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi, comme tout noble, est peut-être avant tout un chef de guerre, ce dont témoigne encore l’uniforme militaire dont s’affublent toujours nos monarques de cérémonies et de boîtes à gâteaux. L’organisation d’une campagne militaire est peut-être l’archétype (avec la chasse collective) de l’entreprise. Comme armer un navire, elle met en place une distribution hiérarchique du commandement, s’appuie sur une discipline, une division des tâches. En outre, elle mobilise les hommes en les mettant sous pression (le fameux « stress »), sous tension au moyen d’harangues, de cris, de slogans, d’emblèmes mais aussi de musiques, de drogues diverses et autres boissons « énergisantes ». Les titres de noblesse s’acquièrent en combattant, comme marque d’une aptitude à endurer les souffrances du combat et à y faire preuve d’abnégation et de puissance destructrice. Chaque participant à l’entreprise guerrière voit rejaillir sur lui une part de noblesse - souvent matérialisée comme part (dérisoire) de butin à piller - qui lui procure une estime de soi le motivant à poursuivre la lutte de plus belle. L’aura de pouvoir qui émane de l’entreprise, personnifiée par son chef, se reflète sur le moindre des participants - il paraît qu’il faut dire « collaborateur » - qu’elle fédère, grise ce dernier de cette puissance qu’il ressent comme sienne et assure son adhésion en retour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre5&quot;&gt;&lt;/a&gt;Pouvoir central, administration et médiocrité&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
La guerre étend l’empire qui demande à son tour à être « administré », et le sera de façon similaire à l’armée en campagne. Une hiérarchie de fonctionnaires distribués selon leur « mérite » s’efforce de gérer de manière parcellisée le territoire, ce qui s’y trouve et ce qui s’y passe. Ici aussi, chacun se verra attribuer une forme de participation, fragmentaire, au pouvoir. D’un centre où est mise en scène de façon ostentatoire la manifestation de cette puissance, émane une direction qui se voit admirativement et fièrement relayée avec un relatif zèle à chaque échelon, occupé comme « poste ». Recevant comme un don l’émanation de ce pouvoir « d’en-haut », chacun l’exercera avec importance sur l’échelon inférieur, qui ne manquera pas de témoigner à son tour sa propre soumission, prix à payer pour exercer à son tour sa parcelle réservée de pouvoir. Chacun à son poste a du pouvoir, qui renvoie comme un miroir par les emblèmes qu’il porte l’image de la puissance du centre, spécialisé dans la production de cette image-même. Ce pouvoir partiel répond à la peine que chaque gestionnaire éprouve à administrer un monde qui résiste et il correspond censément à son mérite relatif. En outre, l’administrateur se voit rémunéré, pour ses prestations, d’un pouvoir d’achat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette situation décrit grosso modo notre condition : nous sommes tous à un degré ou à un autre administrateurs de quelque chose, fût-ce d’une petite table portant une soucoupe à l’entrée de toilettes publiques. Même le dernier des prolétaires exerce son pouvoir sur sa famille, sa femme sur leurs enfants... et les enfants apprennent leur futur rôle d’administrateurs sur le chien, le chat, le hamster, leurs petits soldats, blocs de bois, cailloux ou autres poupées de chiffons... comme dans la chanson tellement éducative du fermier qui prend sa femme, etc. Nous participons tous, chacun à son échelon, à quelque forme de pouvoir. Nous sommes tous en charge d’une parcelle d’empire, si dérisoire qu’elle soit, et nous en enorgueillissons le plus souvent. Même : nous rattachons la plupart du temps notre dignité à l’exercice d’un tel ministère. Ainsi, nos actions, nos attitudes renvoient-elles à un vague centre d’où est censée émaner une puissance de laquelle nous nous sentons en quelque sorte investis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourtant, administration rime aussi couramment avec médiocrité. Le « fonctionnaire » est souvent pour nous l’archétype de l’homme médiocre. J’entends par « médiocre » non pas « franchement mauvais », mais dans un souci de réactiver ce terme intéressant, de lui redonner du volume, j’entendrai : une forme de médiété, de moyenneté qui tire vers une moindre qualité, du fait précisément de sa situation moyenne. Si l’homme contemporain est médiocre - ou s’éprouve tel -, c’est peut-être parce qu’il se trouve en position médiane, intermédiaire dans la chaîne de transmission d’un simulacre de pouvoir sur le monde, pouvoir qui ne s’exerce que de façon parcellisée. Comme il n’est qu’un moyen et guère une fin ni un véritable point d’entrée, il ne fait que relayer partiellement une force qui lui échappe dans sa totalité, une force fragmentée, mutilée qui a donc perdu sa pleine qualité de puissance. Si nous sommes médiocres, c’est parce que nous sommes toujours « entre les deux », pris en étau, coincés entre une instance supérieure qui nous accorde selon son bon vouloir notre part dérisoire de pouvoir, et les instances subalternes qui attendent pleines d’appréhension que nous exercions celui-ci sur elles. L’exercice de ce pseudo-pouvoir morcelé, frelaté, décalé, déphasé par rapport au réel nous accule, nous limite, nous pèse en définitive tout en nous laissant un semblant de gratification à bon marché.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si je suis médiocre, c’est parce que le poste que j’occupe dans l’administration du monde est trop étroit, trop étriqué pour que s’y love et s’y épanouisse la pleine puissance des rapports que je puis entretenir au cosmos. Le fragment de puissance standardisée, profilée, conditionnée que me distille chichement l’administration depuis son centre fictif ne me rassure qu’à moitié sur mes pouvoirs propres et me fait régulièrement trébucher sur une réalité qui échappe plutôt à mon emprise. En effectuant le détour par la structure administrative, en s’investissant dans la spectacularisation de l’empire sur les choses, ma puissance sur le monde s’épuise, se dessèche, se délite et retombe comme un poids mort, m’entraînant dans sa chute. L’humain complet, bien vivant - sans doute l’ Über-Mensch de Nietzsche, non point super-héros musculeux ou autre brute racée, mais humain qui est au-dessus de tout cela, en fait : l’enfant - est un être de totalité. Être de plénitude, il est constamment en connexion avec la totalité de l’univers. Il vit à chaque instant la totalité de son existence. Sa « volonté de puissance » ne serait qu’un élan vers ce que peut la situation, comme dans le jeu. Cet enfant-là ne va pas à l’école. Ou plutôt : le cosmos, avec tous ses possibles, est son école. Cet humain-là ne connaît pas la médiocrité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Car si je me sens profondément médiocre, c’est parce que j’ai appris à être tel. Systématiquement, mon éducation -là, je me défoule !-, pourtant portée par une bienveillance sincère, a cassé mes pleins pouvoirs sur/dans/avec le monde, m’a castré de ce qui ne « se fait pas », m’a brisé comme être total, a dévitalisé une à une mes volontés, a désamorcé ce que je voulais faire maintenant par de cinglants « plus tard ! », pour ensuite me demander avec empressement « qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? », « faire » renvoyant ici à « tenir un poste ». L’école, la famille, la télévision, les publicitaires, les marchands de jouets et tous les autres braves gens, au nom de la « Société » et mus par les meilleures intentions du monde, nous ont patiemment dépossédés de nos multiples puissances spontanées, pour nous distiller ensuite, pleins de morgue, de ridicules pouvoirs de carnaval sur les robinets qui coulent, les tartes à partager et les participes passés - mais d’où vient l’eau, comment faire une tarte et est-ce que le passé est vraiment passé ? « Ce n’est pas la question, voyons ! » C’est pourtant ma question, celle qui se pose à moi ici et maintenant ! - ou la composition des équipes de foot, le nom des rock-stars, le fonctionnement de la dernière console de jeu. Nous avons appris à bien lire les énoncés, à bien répondre à la question, à bien suivre les instructions, se référer au mode d’emploi puis se divertir en gueulant les bons slogans avec les autres. Bref, nous avons appris à être de bons administrateurs d’empire, non des vivants intègres et intégraux, mais de bons gestionnaires, remarquablement intégrés, parfaitement « insérés », gestionnaires de parcelles de la vie démembrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais contrairement à ce que nous avons tous bien intégré, à force d’héroïsme guerrier télévisé, de bizutages scolaires ou rituels sociaux pseudo-initiatiques, concours, examens, « formations », médiatisations, animations et autres « promotions » qui nous gonflent d’importance, chaque instant de la vie la plus « médiocre » recèle toute la puissance de l’existence. La littérature, le cinéma, la bande dessinée, etc. regorgent de ces « anti-héros » - souvent des petits administrateurs - qui seraient plutôt des non-héros et qui nous émeuvent malgré leur médiocrité, si proche de la nôtre. Peut-être ressentons nous confusément que leur existence, tout banale et peu spectaculaire qu’elle puisse être en elle-même, est pleine en ses moindres événements de la toute-puissance de l’être, ou quelque chose comme ça. La simple mise en spectacle ou en récit de ces vies qui ne diffèrent en rien de significatif de la nôtre, fait apparaître pour nous cette puissance que nous ne décelons guère dans notre quotidien, tout absorbés que nous sommes par la gestion parcellaire des fragments d’existence qui nous sont attribués. Puissions-nous convertir notre regard et notre appréhension du réel. Puissions-nous nous passer du binocle prothétique qui nous a été laborieusement greffé et qui nous compose le spectacle d’un monde épique, foyer où se croisent, se rencontrent, se mêlent et s’affrontent les couleurs contrastées du noble et du vil, du fort et du faible, du gagnant et du perdant, du bien et du mal, de l’allié et de l’ennemi, du nous et de l’étranger, de l’ange et du démon, du héros et du génie malfaisant. Puissions-nous vibrer à l’harmonie du grouillement des multiples puissances d’être ou de faire être qui habitent la moindre de nos expériences. Puissions nous vivre l’instant comme existence complète, sans manque ni reste, sommet et base de tout ce qui peut être. Soyons donc le héros de chaque instant de notre existence, quoi qu’on y accomplisse. Que chacun de nos plus humbles soupirs, que chaque battement de notre cœur soit notre chef d’œuvre, un acte magnifique, parfait et total, un coup de maître que seul nous-mêmes pouvons accomplir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre6&quot;&gt;&lt;/a&gt;Dans la cour des grands&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
L’homme « médiocre », tout comme l’enfant en passe de le devenir, s’abreuve d’héroïsme. Il se divertit de son existence ressentie comme morose en se faisant raconter par des poètes professionnels les hauts faits épiques et le plus souvent guerriers de (super-)héros aux pouvoirs (de destruction) démesurés. Comme à la cour des seigneurs de jadis, des conteurs mercenaires font vibrer la prestigieuse assemblée d’administrateurs-de-parcelles-du-monde, engoncés dans le manque de leur existence partielle, au rythme des exploits d’invraisemblables personnages aux qualités (presque) totales. Ceux que déprime un sentiment diffus de ne « vivre qu’à moitié » s’identifient, le temps de l’épopée contée, chantée, gesticulée ou télévisée, à ces figures fantasmées qui incarnent l’exacerbation d’une puissance qu’ils sont eux-mêmes censés détenir en partie mais qu’ils sentent inexorablement leur échapper... Et l’émotion du récit de rejaillir sur le prestige de l’assemblée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roitelet qu’est l’homme moyen contemporain, trônant sur son sofa et faisant la loi du bout de sa télécommande ou autres boutons-poussoirs, a ses propres bouffons télévisés qui se disent « artistes » et qui le moquent pour son plus grand plaisir. Plaisir amer. Pour survivre à son absurde condition, ce dérisoire seigneur a besoin de rire de soi, de contempler son ridicule, l’espace d’un instant, vite oublié, avant de reprendre sa morgue habituelle. C’est que la féodalité (ou l’inféodation) généralisée nécessite un spectacle permanent, une cour où s’expose dans la flatterie, la plaisanterie et le boniment le simulacre d’une « bonne compagnie », et où ménestrel et troubadours (ces seigneurs-chanteurs) ressassent la mélopée d’une vie en porte-à-faux qui se cherche dans le jeu un peu cruel de la séduction. Car c’est au niveau de l’apparence, à même le masque que se produit l’emblème de puissance auquel chacun se rallie frileusement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme dans le règne animal, la dominance doit être sans cesse réaffirmée par le simulacre, et le dominant doit sa position à sa faculté à produire ce spectacle. Le « grand » - on est toujours le grand de quelqu’un - est celui qui est capable de produire un spectacle convainquant d’un pouvoir devant lequel nous nous inclinons. Ce show, qui must impérativement go on sous peine de mettre en péril notre structuration bancale du monde, s’efforce de transcender l’inadéquation à la réalité de la puissance que nous fantasmons. Sans cesse, notre expérience de l’univers nous suggère que tout véritable contrôle sur ses processus est largement illusoire. Le cosmos résiste à notre administration. Tout au plus pouvons-nous anticiper, voire influer sur certains processus auxquels nous prenons plus intimement part. L’industrie du spectacle nous rabâche thérapeutiquement ou narcotiquement - c’est selon -, depuis la plus haute Antiquité, le drame du donquichottesque combat de l’ « homme » pour le contrôle de son meunier ou moulineux « destin ». Ce divertissement, nous donnant de l’importance par procuration - l’homme « face » à son destin -, nous distrait depuis des millénaires de l’appréhension de la complexité des possibles de l’existence. L’espace courtisan où toute surprise n’est qu’une énième variation sur un thème éculé, selon des règles strictes et immuables de préséance, nous abrite mal le l’infinie variabilité, dynamique mais cohérente du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pièce qu’on nous ressasse depuis tant de siècles met grosso modo aux prises deux rôles principaux : le noble et le vil, le grand et le petit, le supérieur et l’inférieur, le bien (ses héros) et le mal (ses génies), la vertu et le vice, le gagnant et le perdant. L’optique est en soi guerrière : le premier, c’est nous, le second, c’est l’autre, l’ennemi à soumettre ou à détruire. Toute la complexité et les nuances de l’existence sont ainsi raplaties, niées, scindées en ces deux camps arbitraires, bien commodes pour régler le jeu dans la cour, le temps de la récréation. Chacun se posant a priori comme « les bons » face aux « mauvais », va rivaliser de zèle pour faire la plus éclatante démonstration de la puissance dont il prétend détenir la plus grande part : puissance comme faculté à dominer, à contrôler, à juguler l’autre. Tant qu’on ne sortira pas de cette bi-partition des rôles, on ne sortira pas de la spectacularisation de l’existence et d’une socialité à la fois hiérarchique, excluante et conflictuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Même la « saine concurrence » ou la tout aussi positivement stimulante émulation ne feront jamais qu’entretenir l’adhésion à une représentation factice de la puissance et aboutir à un classement qui ne tient aucunement compte de la richesse des puissances propres de chacun. Certes, on a bien à l’esprit que la puissance propre de telle vedette du foot est avant tout de pousser du pied une balle dans une cage de filet, ou celle de tel richissime patron californien de diriger la fabrication et la vente de systèmes informatiques... dans certaines circonstances. Mais lorsque ces êtres qui ont fait montre un jour d’une certaine puissance dans une opération particulière (laquelle ? et pourquoi celle-là nous intéresse-t-elle autant ?) se mettent à devenir des héros, se voient anoblis, deviennent, en d’autres termes, symboles de puissance pure, sans égard à puissance à quoi...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui nous fait vibrer dans le cocktail épique servi au quotidien par les médias, ce n’est pas tant le foot, le commerce, la finance, la politique, le terrorisme, le crime, la science que la démonstration de puissance dominatrice, destructrice, contrôlante, administratrice dont ces disciplines sont l’occasion. Ce que nous admirons chez ces « grands » dont tout le monde conte pompeusement les exploits, c’est leur faculté à transcender notre médiocrité en faisant leur entrée dans l’espace spectaculaire et courtisan de la feuille de chou, du petit écran, du transistor ou de la conversation, leur faculté à entrer au restrictif sérail de ceux qui épatent la galerie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces célébrités qui « ont réussi » - quoi ? Leur vie, pardi ! - constituent cette classe particulière, ce panthéon des « people », autrement dit les « gens » dont la vie présente un intérêt, les « gens » qui vivent vraiment. Ces « gens connus » et qu’il faut connaître s’exposent et bavardent, d’assemblée courtisane télévisée en chronique de potins sur papier glacé, puis en célébration spectaculaire. Ces « gens dont on parle » parlent d’eux-mêmes, entre eux-mêmes et à eux-mêmes devant un public anonyme de « gens ordinaires », moyens, médiocres ?, admiratifs et enthousiastes, trépignant, criant et frappant des mains à la moindre de leurs paroles. Ces idoles de chair et d’os, ces phénomènes de foire, ces « monstres » (sacrés !), déclarés professionnels du spectacle, du showbiz, simplement du business ou des affaires-spectacle politiques, nagent dans une opulence financière que personne ne semble songer à leur reprocher : vie réussie oblige !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces surhommes qui vivent une vie où le rêve est censé être devenu réalité, où les souhaits se réalisent, créent une césure dans le monde des humains. En deçà, il y a « les gens », nous, le public indifférencié qui vit dans la caverne, dans l’ombre de la salle obscure, une vie normale, banale, morose et n’aspire qu’à s’en « évader ». Au-delà, on stage, dans le firmament des stars, il y a les « people » auxquels la langue de Shakespeare (un grand artisan du spectacle moderne) et des pèlerins-colonisateurs capitalistes, devenue liturgique avec l’extension de la domination anglo-saxonne, confère une aura mystique. Le théâtre, qu’il soit amphi- et antique, élisabéthain ou à l’italienne, ou encore tube cathodique, entraîne une polarisation du rapport au monde. D’un côté l’acteur (celui qui agit), de l’autre le public qui subit, passif, patient et passionné. Entre les deux, « quelque chose passe », quelque chose de « magique », quelque chose comme la manifestation d’une puissance. Sous les feux de la rampe, le protagoniste (le « premier combattant ») brille, sue, se donne tout entier, traversé par une force qui le dépasse, le transcende et le transporte. Dans la pénombre de la salle ou des salons atomisés, la masse anonyme des spectateurs, le corps abandonné aux bras moelleux des fauteuils, se livre totalement et vibre à l’unisson de l’émotion mise en scène. La « star » brille au milieu des ténèbres que son éblouissant éclat génère et les obscures mites en foule règlent leur vol affolé sur cette unique balise.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque la « star » devient « système », lorsque la polarisation spectaculaire de l’existence prétend régler cette dernière, lorsque tout ce qui compte est ce qui a été dit, discuté ou décidé dans l’espace courtisan, la vie s’appauvrit et ce dessèche. Lorsque toute puissance est réputée venir d’en-haut, d’une direction unique vers laquelle la foule se bouscule à tendre comme elle peut des échelles hétéroclites, l’existence perd ses multiples dimensions pour ne plus ressembler qu’à un vague code-barre, comme une image raplatie d’un ensemble de silhouettes qui ont perdu tout leur relief. Lorsque seule compte une dimension unique, l’épaisseur d’un compte en banque, par exemple, la vie se résume à un graphique statistique. Lorsque tout ce qui importe devient « scannable », des denrées alimentaire au dossier de santé en passant par l’état civil et le casier judiciaire, ou stockable sous forme de « bits » ou de « digits » sur une puce, lorsque le « système » a acquis l’ubiquité et l’omniscience divines, toutes les multiples puissances des petites choses discrètes qui échappent à son contrôle s’évanouissent dans un arrière-fond de bruit, de perturbations et d’interférences qu’il s’agit d’éliminer. La cour est un espace protégé et nettoyé par une armée de laquais et les grands qui la peuplent sont « au dessus de tout cela », à l’abris des contingences, imprévus, intempéries et autres mauvaises herbes. Rien de bassement terrestre ne vient ternir l’éclat de l’étoile. Seul un autre astre peut momentanément l’éclipser, dans un combat ou un coït tout sidéraux. La presse people nous dresse les annales de cette mécanique céleste qui semble immuable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout ce qui se passe hors-sérail devient désormais insignifiant. Cette pâquerette qui s’ouvre, cette mouche qui bourdonne contre la fenêtre, même ce soleil qui luit et inonde la rue de lumière et de chaleur ne peut le plus souvent rivaliser avec l’éclat de notre écran de télévision. La clarté de strass et de paillettes qui illumine nos vies se distribue de manière éclatée, comme l’expriment si bien ces boules disco qui mouchettent stupidement à la ronde les murs de quelque gargote de province, comme ces stroboscopes qui hachouillent nos transes chorégraphiques, ces enseignes clignotantes qui invitent à la fête, et autres décorations de Noël. Nos existences sont généreusement éclairées par ces mystiques pentagrammes que l’on retrouve partout : sur les réclames des supermarchés, les billets de loterie, les engins militaires de l’empire américain, les drapeaux d’Etats et empires (dont ce dernier), le blason des fabriques de vedettes télévisées à ciel ouvert. Les pythagoriciens voyaient dans cette étoile à cinq branches la proportion parfaite, la puissance de perfection des nombres, l’équilibre dynamique de l’univers. La franc-maçonnerie, grande collectionneuse de symboles puissants, a récupéré la force qui s’en dégage, paraît-il. La pointe vers le bas, il désigne les puissances de l’ombre. Un récent roman-film-plus-produits-dérivés à succès nous rappelle tout cela. Nos vacances « au soleil » - on paie suffisamment cher pour qu’il soit garanti - se passent dans des palaces qui arborent tous au moins un de ces pentacles magiques. Ces derniers disent la puissance de l’infrastructure à nous servir comme des rois, et donc la puissance financière de ceux qui y séjournent. Touristes, nous jouons les grands princes en nous faisant servir dans ces complexes courtisans industrialisés pour masses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces vacances dont je suis le héros, où je me sens comme un petit roi, je vais les raconter et les raconter encore, comme ce qui compte le plus dans ma vie (avec mon petit palais, mon carrosse de tôle, mes loisirs, mes conquêtes galantes, ma brillante descendance), à d’autres gens biens, fréquentables car pouvant se payer des vacances semblables. Mon bronzage, je l’aurai payé, j’aurai été le cherché loin et le soleil gratuit mais curieusement insignifiant (pourtant le même, comme s’il y en avait plusieurs !) qui luit dans ma rue ne pourrait m’en procurer de pareil. Combien de fois n’entendons-nous pas : « c’est vrai, il fait beau, mais ce n’est tout de même pas le même soleil (qu’en vacances) ! » Eclatement, toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’acte d’achat polarise aussi le monde. Il met en scène deux personnage asymétriques dont l’un, l’acheteur, a le pouvoir (d’achat) : c’est le client-roi. Tant que j’achète, je réaffirme ce pouvoir qui est mien, ce mini-empire sur les choses qui me confère une dignité unique. L’acte d’achat est spectacle, il est jeu de rôle où l’acheteur endosse celui du seigneur. Les continuels dons gratuits de l’existence infiniment généreuse ne pourraient me procurer un tel sentiment de puissance dominatrice et contrôlante. Ils sont de mauvaises occasions de démonstration d’une telle puissance. La dépense, la dilapidation est nécessaire pour camper le personnage de directeur du monde qui doit reprendre à son compte cet attribut de générosité, comprise comme bon plaisir arbitraire. L’argent, le pouvoir d’achat, est puissance pure et la dépense est son exercice, sa manifestation, son acte magnifique. Depuis que les banques et les bourses ont récupéré l’architecture à colonnade et fronton des antiques temples et palais, c’est l’acheteur, aussi modeste soit-il, qui pose quotidiennement l’acte souverain où se cherche une certaine communion avec la puissance d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre7&quot;&gt;&lt;/a&gt;A la table des rois&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Un exemple emblématique et parlant de la nature princière de nos modes de vies et de nos aspirations n’est autre que la nourriture. Tout qui s’est un peu intéressé à la diététique sait bien que notre alimentation est tout sauf nourrissante. Même, elle est en grande partie morbide et fatigue plus notre organisme - lorsqu’elle ne le détruit pas purement et simplement - qu’elle ne lui procure vigueur. Nous ne mangeons pas de la véritable nourriture : nous ingurgitons des symboles. Viandes, laitages, mets cuits, pains et autres gâteaux à base de blé, pâtisseries et sucreries ne sont pour l’animal humain pas à proprement parler une alimentation qui entretient la vie. Tout au plus ces denrées entretiennent-elles une certaine esthétique, une certaine image de soi et un certain rapport au monde ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La consommation prédatrice de produits animaux manifeste assez clairement une certaine image de la puissance comme domination, soumission, pouvoir de destruction, possession, contrôle. En se montrant carnassier, l’homme s’assure - et se rassure - de son pouvoir sur les êtres. Le sacrifice, au départ consacré au divin, célèbre la puissance d’assujettissement et d’appropriation de celui qui consomme et consume.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le passage des denrées par l’action du feu consacre ce dernier comme incarnation du pouvoir. Pouvoir de transformer (l’aspect, le goût), de donner forme et de détruire. Celui qui détient le feu est en passe de devenir le roi du monde. Le feu céleste, solaire, dispense vie et existence, il distribue et entretient la puissance d’être. Le feu magmatique, souterrain, façonne le minéral, dresse les montagnes et fait trembler la terre. Dans ses forges comme dans ses cuisines, ou encore dans ses laboratoires alchimiques et dans ses usines, le roitelet humain joue à imiter ces brassages cosmiques et géologiques de matière et d’énergie. Allumant et entretenant de multiples foyers avec ce qu’il trouve, il s’amuse à sommairement métamorphoser tout ce qui lui tombe sous la main. Afin de jouir de son sentiment de pouvoir, l’homme aime à s’entourer de ces produits modifiés par lui en les passant par un feu qu’il croit susciter et maîtriser. Les petits monarques compulsifs que nous sommes suspendons la plupart du temps notre dignité à la consommation d’objets usinés. L’inimitable goût du cuit, du chimique, de l’industriel...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nos mains ne nous suffisent pas pour retenir assez à notre goût l’eau qui de toute manière flue et s’échappe : nous façonnons et cuisons des récipients et des vaisseaux qui nous donnent l’illusion de maîtriser les flux et de posséder les fluides. Avides de contrôler et de posséder la terre et ses habitants, les rois font collecter et fondre les métaux, forgent des armes, des haches et des charrues. Puis ils font étalage de leur pouvoir à commander au monde en se faisant servir de spectaculaires débauches de produits soigneusement préparés, élaborés, sophistiqués, dont la provenance doit être méconnaissable. Comme si tout ce qui était là venait de nous, était le résultat de notre puissance. La plus humble de nos collations est entourée de force décorum et fioritures : texture, forme, aspect, goût, couleur, emballage, qui effacent toute immédiateté avec la générosité brute et puissante de l’existence. Même le goûter, le repas le plus modeste, arbore les signes princiers, a son « héros », quand ce ne sont pas les super-héros étoilés des « céréales » (tellement transformées) du petit-déjeuner. La moindre pomme porte une étiquette, quand ce n’est pas un nom tout aristocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De plus, pour mieux marquer notre empire sur le monde, nous n’envisageons pas de laisser passer une journée sans consommer quelque denrée venue des antipodes : thé, café, cacao, tabac, épices, fruits exotiques, vins ou liqueurs de là-bas - puis dans un registre plus large : caoutchouc, pétrole et ces dérivés, engrais chimiques, bois exotiques, métaux rares... Comme si les produits du terroir ne suffisaient pas. Il doit y avoir de la route dans nos repas. Notre alimentation doit transcender l’ici, le pays, montrer notre pouvoir sur l’ailleurs. Par l’achat de tels produits, nous participons à la conquête du lointain, nous colonisons une parcelle des confins. La capacité de présenter de tels produits distinguait jadis la table du seigneur de celle du paysan, du manant condamné à consommer ce que la terre locale fournissait, à bouffer des mauvaises herbes. La démocratisation moderne et bourgeoise a compris l’intérêt d’asseoir sa puissance financière sur le commerce transcontinental de telles marchandises. En rendant incontournable, pour pouvoir être quelqu’un de bien, l’usage quotidien de produits périssables exotiques, elle ancrait dans la culture deux traits qui allaient lui assurer de plantureux profits : d’une part la liaison de la consommation au prestige et la connexion directe de ce dernier à la dignité, d’autre part la dépendance eu égard à des chaînes d’intermédiaires longues et complexes, nécessitant l’usages de capitaux concentrés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En consommant, c’est-à-dire en détruisant continuellement, non plus seulement pour se nourrir (ce à quoi le terroir local peut amplement et facilement pourvoir), mais de surcroît pour faire « bonne figure », pour accéder à la dignité, pour se procurer le sentiment d’ « être bien », nous entretenons un appel décuplé, un besoin qui surenchérit constamment, puisqu’on n’est jamais très longtemps « assez bien pour... » La dignité aristocratique ne se rassasie jamais : il lui faut toujours plus pour offrir le spectacle de « ce qu’il y a de meilleur », vu que le meilleur d’un temps se banalise à la longue. En situant le besoin consommatoire non plus au niveau de la simple conservation de la vie, mais au niveau de la reconnaissance, de l’auto-reconnaissance, de l’impression (faire impression), de la « sensation » (sensationnel), autrement dit du sentiment de « puissance » - la « puissance de l’arôme », argument publicitaire récurrent pour ces produits -, les marchands ont réussi le coup de maître d’éliminer le fâcheux obstacle de la satiété !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En confondant palais et palais, en nous convaincant que les saveurs les plus fines, les plus fortes, les plus subtiles viennent de loin, nécessitent de savantes transformations et sont forcément coûteuses, et en nous convaincant que nous sommes capables d’apprécier de telles saveurs - mais pas celles qui nous poussent sous les pieds - et de nous les procurer, le marketing moderne déjà séculaire a réussi à garantir les profits d’investisseurs peu scrupuleux, à ravager et à affamer la plus belle partie de la planète, à fausser les relations entre les peuples et à créer d’éternels insatisfaits. Je ne puis m’empêcher de m’interroger sur notre capacité réelle à apprécier un bon café, un bon thé, un bon cacao... sans l’avoir jamais vu pousser, avoir goûté le climat dans lequel il croît, foulé la terre qui le porte, avoir rêvasser à l’ombre de son arbre, avoir partagé les gestes, la langue de ceux qui le cultivent, etc... autrement qu’à travers les images que le marchand se sent obliger d’apposer sur l’étiquette du paquet. Autrement dit : de l’apprécier comme source d’où coule quelque chose qui manifeste dans sa particularité la puissance de l’existence, sans avoir marché lentement vers la fontaine, sans avoir patiemment apprivoisé les êtres qui en jalonnent le chemin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je découvre avec stupéfaction que je n’ai pas vraiment appris à apprécier les arômes pourtant bien réels et tout autant subtils des « mauvaises herbes » qui poussent autour de mon logis. Pourquoi estimé-je spontanément que l’infusion de la mélisse qui s’épanouit entre les pierres de ma cour a une dignité moindre que celle d’un thé de Chine à la provenance parfaitement obscure, et à la qualité réelle, réflexion faite, tout aussi douteuse, en tout cas difficile à évaluer pour nous ? Pourquoi éprouvé-je quelque réticence à plonger dans ma tasse d’eau chaude la première sans le second ? Que manque-t-il à celle-là ? (D’abord : qui aurait encore l’idée d’infuser de la mélisse, cette « citronnelle » tellement prolifique en nos jardins, à l’aspect « d’ortie » si peu engageant ?) L’autre jour, en allant présenter à un ami une plantureuse grappe de savoureuses, sucrées et parfumées fleurs de robinier que je venais de cueillir sur une branche cassée, je trébuchai sur une corbeille de fruits (bananes d’une marque notoirement crapuleuse, achetées par inadvertance, et kiwis hors-saison) qu’il venait d’acquérir. Il avait envie de fruits, m’a-t-il dit, et goûta du bout des lèvres, non sans défiance, mon incongru présent. Le reste du rameau pourrit encore, oublié quelque part sur une table... De dépit, de retour au logis, je me jetai sur les chocolats. C’est le même ami à qui je dois de boire l’infusion de mélisse sans thé...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le prestige aristocratique dont se colore notre nourriture est celui des conquérants d’empires, des guerriers-pillards - « Raider », « Rover » furent ou sont toujours sont des marques à succès -, des chefs de guerre aventuriers qui ramènent dans leurs coffres un butin exotique auquel ils ne comprennent rien, mais dont ils s’enorgueillissent. Ils étalent sur leur table une débauche ces trophées censés témoigner aux convives et à eux-mêmes de leur puissance, puissance de pillage en définitive, plus joliment dit : d’exploitation. A quelles conditions les produits venant de loin pourraient-ils être issus d’un véritable échange, commercial et culturel, soit d’une rencontre pacifique, respectueuse et féconde en nouvelles possibilités, bénéfique pour chacun ? Aussi, quand et comment conférera-t-on toute la « noblesse » dont elles sont dignes aux plus humbles et plus « banales » productions du terroir ? Une authentique noblesse ne consisterait-elle pas en la reconnaissance et l’exaltation de la valeur de ces ressources les plus courantes, les plus simples, les plus présentes, les plus disponibles et en leur protection ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Combien de nos contemporains ne s’abreuvent-ils pas quotidiennement de substances sophistiquées, édulcorées, alcoolisées, colorées, aromatisées, combien n’envisagent-ils jamais de soulager leur soif tout bonnement par de l’eau, seul liquide méritant véritablement le statut de boisson, seule soulageant vraiment une authentique soif. Pourquoi cette merveille de l’univers est-elle considérée comme vile, misérable, nulle, méprisable au point de la cantonner à des rôles de nettoyage, à évacuer nos excréments, ou à éjecter sous la pression de la machine la « sale » mousse végétale qui pousse entre nos pavés ? Pourquoi dit-on « ce n’est que de l’eau » ? C’est que notre soif a été altérée au point de nous priver de la jouissance d’être désaltérés. Nos envies, nos désirs, en principe tellement facilement satisfaisables, ont été usinés au point de rester continuellement béants. Nous sommes conditionnés pour n’être jamais comblés, pour être des abîmes à engloutir des marchandises. Notre prétendue puissance s’identifie à notre capacité à avaler les objets les plus rutilants possibles qui composent le monde, à nous approprier un univers façonné par nous en le digérant. Qui ne s’enorgueillit pas, comme ces athlètes américains bouffeurs de saucisses, et comme je le fis à l’adolescence, d’avoir une « bonne descente » ou de manger comme quatre ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais notre alimentation de choco-princes porte d’autres « lettres de noblesse ». Elle se couvre de marques, de blasons qui proclament la « puissance » de méga complexes (militaro ?-) industrialo-financio-commerciaux se présentant comme des « empires », organisés et administrés hiérarchiquement, s’enorgueillissant d’être « compétitifs », « concurrentiels », d’exercer leur contrôle sur les êtres (simples machines à produire et à consommer) et les lieux en se « positionnant sur le marché » - virtuellement : le monde. Ces gigantesques compagnies qui plantent partout où elles peuvent leur enseigne, dans une politique avouée d’agression, partent régulièrement à la « conquête » de nouveaux territoires - sur la terre, dans le champ de vision et d’audition, dans les maisons, dans les estomacs, dans les consciences... - qu’elles s’efforcent d’occuper. Le consommateur qui accepte de véhiculer ces marques, pour quelque risible raison qu’il invoque - « c’est de bonne qualité », « j’aime bien », « c’est connu »... - prête d’une certaine manière allégeance à ces empires et se fait embrigader par eux. Il croit profiter de cette « qualité » (en réalité de cette pseudo-« puissance ») vantée par la rhétorique de recrutement de la compagnie, laquelle n’est en réalité qu’une aventure exaltée de conquête, une équipée de pillage. Il croit que la puissance dont la marque est prétendument une garantie rejaillit sur lui : c’est sa misérable rémunération. Mais il ne fait que contribuer à confirmer l’aura de force, de pouvoir qui entoure l’écusson, il s’en fait un porte-drapeau de plus et renforce l’exaltation de l’aventure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Faites donc l’expérience : présentez un « thé glacé » à vos hôtes. Il ne s’agit ni plus, ni moins que d’un peu de thé « en trop » qu’on a laissé refroidir, puis réfrigéré et auquel on peut ajouter, pour l’agrémenter, du jus de citron, du sucre, des feuilles de menthe, de mélisse, des morceaux de fruits... (j’y ai déjà laissé tremper un noyau de pêche : délicieux !). Il faudra passer par tout un embarras d’explications, de grimaces, de sourires gênés, d’hésitations méfiantes pour faire accepter la boisson, mais seulement « pour goûter ». Par contre, nommez cette dernière en anglais - cette langue d’un empire pillard - et sortez une bouteille en plastique de la marque bien connue, au contenu à la provenance parfaitement obscure - et suspecte - malgré la littérature de l’étiquette, cela passera tout seul et la convivialité conventionnelle ne subira aucune anicroche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est que le seigneur de masse ne fait pas grand-chose par lui-même : il consomme des plats tout préparés et soigneusement présentés à son intention avec force d’emballages. A son service - c’est ce qu’il croit - travaille la complexe machinerie agro-industrielle, soit toute une armée d’esclaves-robots et leurs aidants, dont l’électroménager n’est que la manifestation domestique. Comme des alignements de laquais figés, les rayons des supermarchés lui présentent avec déférence de multiples propositions de souper toutes plus somptueuses les unes que les autres, qu’il lui suffit d’agripper et de jeter dans son carrosse d’abondance. Même la purée lyophilisés la plus insipide se présente comme un festin royal que l’auguste bouche n’a plus qu’à engloutir, sans avoir de réel travail à fournir. De retour au palais de banlieue, toute la technologie du royaume se mobilise pour chauffer, cuire, rôtir, frire, réfrigérer, percoler le repas de sa petite majesté. Les micro-ondes s’affairent dans la poche de plastique perforée pour que les pommes-vapeur du maître des lieux soient prêtes sans tarder, selon son bon plaisir. Ting ! un agréable tintement annonce la venue du plat. Monsieur est servi. Le festin terminé, une complexe filière poubellière s’occupe de faire immédiatement disparaître de la vue du maître les reliefs et emballages, et la vaisselle est nettoyée par la fée électricité dans un festival de fontaines digne de Versailles, pendant que son propriétaire peut digérer dans de moelleux coussins en regardant à loisir les divertissements préparés pour lui par les bouffons télévisés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Vous n’avez à vous occuper de rien : nous faisons tout pour vous. » Tel est, décliné à l’envi, le discours du commercial qui frappe à votre porte. Celui-ci se présente comme votre serviteur et vous assoit sur un trône de majesté. « A nous le basses besognes, à vous la tranquillité, la sécurité, le plaisir et la reconnaissance : vous n’avez qu’à apposer ici une toute, toute petite signature, et à verser une somme négligeable, car il y a bien sûr quelques frais. » Combien sont-ils quotidiennement à ainsi quérir le seing de nos Seigneuries ? Combien sont-ils, prêts à faire un luxe de courbettes pour mendier notre décision, notre « choix » (le meilleur) en leur faveur, l’exercice de notre pouvoir (d’achat), en échange de quelque simulacre d’attributs d’un ersatz de puissance. Le vendeur professionnel campe immédiatement les rôles : il est le conseil du roi, le fournisseur de la cour, celui qui pense pour vous, et vous laisse tout le mérite, le prestige, la gloire. « Félicitations ! Vous avez pris la bonne décision. Vous avez acquis l’appareil X », commence tous les modes d’emploi. « Remarquable stratégie (la mienne), Sire. Vous êtes le plus fort. » Autrement dit : « épargnez donc à Votre Majesté la peine de penser et jouissez plutôt du divertissement que voici. » C’est que le monarque a d’autres choses à faire, de la plus haute importance, que de s’occuper de viles besognes : il doit gouverner, autrement dit donner le spectacle de la puissance. L’acte d’achat, le « choix » de la marchandise fait rejaillir sur le maître-acheteur toute la puissance symbolique enfermée dans le fétiche, produit d’un affairement dans l’ombre de tout un complexe d’humains, de matériaux et de machines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Même le « faire soi-même » (&lt;i&gt;do it yourself&lt;/i&gt;), tellement à la mode, n'est jamais qu'un jeu pour aristocrates-payeurs, préparé à l'avance par une armée technico-économique. Comme ces chasses d'antan où un équipage nombreux acculait et épuisait la bête, bientôt rejointe par le seigneur à qui l'on passait, sous haute sécurité, la lance ou l'arc pour un coup de grâce arrangé. « Bravo, Sire, vous êtes le plus vaillant chasseur !» Les princes de tous les temps ont eu la marotte de simuler de mettre la main à la pâte. Ainsi d'aucuns prétendent faire leur pain « eux-mêmes » en alimentant de produits pré-conditionnés un robot bien propre aux angles bien ronds. Qui n'a jamais éprouvé la gloire d'avoir « monté soi-même » un meuble en obéissant à des pictogrammes pour demeurés, avec pour seul « outil » la redondante clé en S fournie avec dans le paquet ? Tout est organisé, planifié, pensé par des ingénieurs professionnels pour que l'opération réussisse comme par magie, pour que je ne passe pas pour un incapable, pour que j'aie le sentiment d' « y être arrivé » sans me donner la peine d'apprendre fastidieusement la boulangerie ou l'ébénisterie. Seul un grand seigneur, incarnation du pouvoir, peut réussir tout ce qu'il entreprend du premier coup, il ne peut qu'être bon en tout, puisqu'il est forcément le meilleur. Il ne peut y avoir d'hésitation, d'essai-erreur, d'expérimentation, de maturation, d'initiation longue, puisque j'ai payé. J'ai accompli l'acte souverain : le monde doit m'obéir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Faire véritablement soi-même, aller laborieusement et patiemment à la rencontre du matériau brut, apprendre avec humilité et curiosité ses complexes propriétés, s'y &lt;i&gt;soumettre&lt;/i&gt; pour ensuite lui proposer une transformation, un cheminement, c'est se compromettre avec le vil. Se passer des préparateurs et retrouver la proximité gratuite avec la richesse d'un monde-ressource, c'est sortir de la dialectique de la domination. Eviter les intermédiaires, contourner l'Administration, c'est court-circuiter la saisie hiérarchisée et parcellisée de l'empire sur le monde. Se frotter directement à lui, en toute nudité, c'est poser un obscène acte d'anarchie. « Ne touche pas à ça! C'est sale ! », c'est ainsi que nous avons appris, depuis la plus tendre enfance, à suivre les filières instituées pour tisser notre rapport au monde, autrement dit : à respecter la cascade de soumissions successives. Nos bienveillants éducateurs nous ont soigneusement castrés du &lt;i&gt;possible&lt;/i&gt; pour nous corseter dans le &lt;i&gt;permis&lt;/i&gt;, afin de faire de nous à notre tour de petits chefs, des dispensateurs de permission. Le prince ne cherche pas ce qui est possible, il dit ce qui est permis. Le permis est une forme dégradée du possible, caricaturé dans une dramaturgie de la puissance-domination. Si au lieu de m'inscrire dans la longue chaîne de distribution de la permission, je la ramasse, la raplatis en simple jeu de possibles entre le monde et moi, je dis l'inanité et la vanité de cette mascarade. Le faire soi-même en kit ne laisse pas la place au possible. Même s'il prétend rendre quelque chose possible, il ne fait en réalité que &lt;i&gt;permettre&lt;/i&gt; une certaine réalisation, susciter l'advenue du &lt;i&gt;prévu&lt;/i&gt;, comme prévu. D'ailleurs, il s'accompagne toujours d'un mode d'emploi ou de recettes au ton impératif : « faites ceci, puis cela ...» afin d'obtenir le résultat « comme sur la boîte » ou « comme dans le catalogue ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi ne peut pas faire n'importe quoi : il doit tenir son rang. Il doit jouer son rôle d'incarnation de la force. Il est inconcevable qu'il ne serve pas à ses hôtes « de marque », selon l'étiquette, des produits d'un certain standing. Dans un décorum chargé d'armoiries, le grand seigneur sort sa riche vaisselle et y présente des denrées sophistiquées. Le grand prince est l'{équipé}, équipé pour la guerre, équipé pour habiter, équipé pour produire et transformer, équipé pour recevoir. Il possède la forge, le four et le moulin, il porte l'armure et l'harnachement et brandit l'enseigne de la puissance. Il joue le rôle principal, celui de l'équipé sur-puissant, dans le spectacle de l'équipement du monde, dans le spectacle de l' « arraisonnement » (cf. Heidegger) du monde par l'appareil. Ce rôle a été repris par le possesseur du capital, l'investisseur dont la puissance financière permet l'équipement, l'appareillage, l'armature de telle entreprise ou telle expédition. Le petit prince domestique que nous sommes encore presque tous tient quant à lui son rang, se rassure sur sa dignité en s'équipant d'appareils, gadgets et autres bibelots. Il s'entoure d'une cour qui manifeste à ses amis, à ses voisins, au passant sa qualité d'arraisonneur du monde, d'arraissonneur de pelouse, de mauvaises-herbes-entre-les-dalles et de mousse-sur-les-murs, d'arraisonneur de route, de lumière, de chaleur, d'eau, de vaisselle, de lessive, d'aliments, de musique et de spectacle, etc.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le gueux, quant à lui, ne possède pas ces moyens technologiques de domination coercitive du monde. Il ne possède que ce qu'il a sur lui, fait avec ce qu'il trouve le long du chemin. Il dispose éventuellement d'un couteau, une calebasse, un peu de levain, quelques semences. Il a avec lui toutes ses connaissances, les leçons de ses expériences, une certaine habitude de créer des rapports de société féconds avec les différentes entités qui peuplent le monde, une aptitude à observer, à sentir, à déceler les puissances multiples que recèlent ses rencontres et à en accueillir le développement. Il frôle de ses doigts les herbes folles qui poussent le long du sentier, cueille distraitement une feuille à mâcher, une fleur qui l'accompagnera de son parfum, quelques graines... Il ensemence le monde d'un léger geste de la main, dans le creux de laquelle il recèle tant de jardins en puissance. Le simple, le pauvre, le sage, le véritable voyageur a toujours sur lui tout ce qu'il lui faut, qu'on ne peut lui voler, et le monde fournit le reste. Il est chez lui, à son aise partout. Il est infiniment riche de tout l'univers qui lui est infiniment confortable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout prince qui se respecte, lorsqu'il se rend à sa résidence d'été, même si c'est en masse et dans le plus miteux des campings, emporte avec lui un maximum d'équipements. Il trimballe toujours un véritable charroi d'objets qu'il croit être indispensables à son confort. Il préfère s'alourdir et s'encombrer plutôt que risquer de manquer d'un de ces gadgets parfaitement superflus dont il a l'habitude de s'entourer. Il préfère (on y a travaillé pour lui) dépenser des quantités folles d'énergie et d'argent plutôt que de voyager léger et faire avec ce qu'il trouverait sur place. Il s'efforce d'amener avec soi &lt;i&gt;son&lt;/i&gt; monde : celui qu'il croit maîtriser, contrôler, dominer, posséder. Il s'installe, s'impose, s'implante dans un environnement &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; hostile qui devra le &lt;i&gt;servir&lt;/i&gt;, le confirmer dans sa majesté, lui servir le spectacle de sa domination sur les êtres, le rassurer sur le fait que le monde lui appartient partiellement. Tout est prévu, professionnellement programmé pour qu'il ne manque de rien. Il ne prend pas de risques. Pour être sûr, il va au « Club » dont on l'a convaincu qu'il était digne d'être membre : que des gens bien. Le décor est aménagé pour que dès son arrivée, il soit sûr d'être accueilli selon ses désirs. Le touriste-seigneur ne compte pas sur l'hospitalité. Il veut être certain de trouver la table servie pour lui. Après tout, il a payé pour...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre8&quot;&gt;&lt;/a&gt;Décroissance, alternative et dialectique du soupçon&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
« J'ai payé, donc j'ai droit à... » C'est en terme de &lt;i&gt;droit&lt;/i&gt; que le monarque domestique justifie le service que les choses et les êtres lui doivent. Le droit... cette tentative de fixation explicite d'un ordre du monde. J'ai payé, j'ai exercé mon pouvoir, mais aussi : j'ai sacrifié de moi-même. Le roi paie de sa personne, il s'&lt;i&gt;expose&lt;/i&gt; : c'est un héros. S'il exerce sa puissance coercitive sur le monde, il se met du même coup à la merci des coups du destin. Rares sont les princes qui vivent vieux. S'il trône en hauteur, dominant la masse grouillante, il est exposé aux regards, aux convoitises, aux complots et à la foudre céleste. Qu'il ait par lui-même - au &lt;i&gt;prix&lt;/i&gt;, bien entendu, de lourds sacrifices - gravi les degrés l'y menant, ou qu'il y ait été propulsé - il n'a pas eu le choix, le pauvre - par la naissance, le prince paie sa haute situation par l'amputation d'une partie de son intégrité d'homme. Le droit dit le rapport entre ce prix et sa contrepartie, il scelle la transaction commerciale entre l'individu et ce que lui doit le monde, entre ce que doit l'individu au monde et ce qu'il a le droit d'en attendre. Le droit a la prétention de régler le trafic, la circulation de la puissance. Tu est né ici ou là : tu as droit à ceci ou cela. Tu as fait ceci ou ça : tu as droit à... mais aussi tu as le devoir de... &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tous les hommes naissent libres et égaux en droit. » Droit à la vie, à l'éducation, à la culture, etc., etc. La démocratisation n'a pas fondamentalement changé cette distribution réglée d'une prétendue puissance. Elle n'a fait que l'étendre et la systématiser encore plus en la confiant exclusivement à l'Etat (de droit) national. Elle a encore plus ancré dans la naissance, comme pour les monarques de jadis, notre pouvoir sur la population du monde, et le service que nous avons le droit d'en attendre. Avec l'égalité démocratique, nous avons en principe tous acquis le statut d'héritiers d'une puissante dynastie (« dynastie » renvoie étymologiquement à « puissance » : &lt;i&gt;dynamis&lt;/i&gt; en grec). Par le simple fait que je naisse, le monde et la société me doivent théoriquement toute une série de services : la protection, l'éducation, la culture, etc. Mais quel en est le prix ? Y en a-t-il un ? Qui doit le payer ? Comme le monarque de jadis, n'est-ce pas à moi de payer ce prix par ma {situation}, par mon exposition, par la tenue d'un poste, l'occupation d'une place dans cet appareil étatique sophistiqué qui œuvre à garantir mon droit ? Pratiquement tout ce dont je dispose dans l'existence m'arrive par l'entremise de cette administration : protection, nourriture, instruction, divertissement. Ne dois-je donc pas, en contrepartie, travailler au maintien et à la prospérité de cet appareillage d'arraisonnement du monde, de captation, de conditionnement, de manutention, de standardisation et de distribution de sa puissance ? J'ai la chance de naître dans le giron de la Civilisation des Droits de l'Homme. N'ai-je pas confusément un certain devoir envers cette « civilisation » à laquelle je n'ai en définitive rien demandé ? N'a-t-elle pas une demande vis-à-vis de moi, une attente ? De quoi vivent les civilisations ? Une civilisation peut-elle être autre chose qu'une entreprise d'arraisonnement du monde, de gestion des ressources et de distribution de la puissance ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il me semble qu'on ne puisse véritablement régler la puissance. Cette dernière est multiforme, fugace, subtile. Elle se tapit dans les recoins des situations que nous vivons. Les puissances multiples fourmillent sous les événements qu'elles portent d'un bout à l'autre de nos vies. Aucun Etat n'est à proprement parler en mesure de distribuer un authentique pouvoir, ni &lt;i&gt;sur&lt;/i&gt; le monde, encore moins &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; le monde. Aucun Etat n'est en mesure de faire respecter à la lettre les « droits de l'homme » : il n'en offre tout au plus qu'un simulacre et avale pour son propre fonctionnement au moins autant, si pas plus, qu'il ne donne ou ne garantit. Par exemple : l'éducation à laquelle nous avons généreusement droit, lorsqu'elle nous est effectivement dispensée, revient pour la plus grande part à notre « formation » en vue de l'occupation d'un poste au service de la prospérité de la Nation, de l'Etat, du Pays, de la Civilisation, de la Société (comme on voudra)... Cette instruction a pour noble prétention de nous fournir les clefs donnant accès aux ressources de l'existence. Mais elle nous « formate » surtout, en nous fermant toute une série de portes - par nos « choix » qu'on nous fait prendre pour des renoncements -, pour nous cloisonner dans une fonction d'administrateur partiel du monde à l'intérieur de l'appareil, rôle pour l'occupation duquel nous serons rémunérés au moyen d'une puissance frelatée. Semblablement, la prétendue subsistance que la Société nous garantit, en vertu du droit à la vie, se fait sous forme de produits de consommation incapables de nous rassasier et qui, au contraire, aiguisent notre état de besoin pour le plus grand profit de la prospérité marchande. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Civilisation n'exerce aucun contrôle sur les puissances à l'œuvre dans l'existence. Ou plutôt : il n'existe pas ainsi une entité appelée « Civilisation » ou « Etat » ou « Société » qui posséderait les clefs du contrôle des puissances du monde. Je suggérerai ceci : les humains (vous, moi) formulent la notion de « puissance » dans leur recherche d'intelligibilité de ce qu'ils vivent. Cette « puissance » qu'ils sentent à l'œuvre derrière leurs expériences, ils craignent qu'elle leur échappe. Alors, au lieu de travailler à en affiner le concept - quitte à l'abandonner -, à en approcher la vérité, ils s'en construisent un fétiche, ils la montent en spectacle et se donnent ainsi à bon marché l'illusion de la comprendre et de la posséder. Au lieu de tenter de répondre à la question : qu'est-ce que la puissance, quelle est-elle et où se trouve-t-elle ?, nous nous ingénions à investir telle entité, tel personnage ou tel costume du rôle de représenter ce quelque chose ou cet état de l'être qui nous fascine et nous intrigue tant. Les rois de jadis, tout comme l'Etat moderne, la société marchande et ses produits, toute structure administrative ou le citoyen démocratique, dépositaire de la souveraineté et détenteur du pouvoir d'achat, ne seraient en définitive que des objets ou des personnages magiques à qui nous attribuerions pour nous rassurer, de par leur faculté apparente à dominer, le pouvoir de capter, de retenir et de diffuser ce que nous entendons par le terme de « puissance ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ne pourrait-on pas plutôt, devant la misère manifeste dans laquelle nous entraîne une civilisation qui semble tant bâtie sur une telle conception de la puissance, réviser ce concept même et tenter de se rapprocher de son intuition originelle, de sa forme au moment où il a sans doute apporté un éclair d'intelligibilité dans l'existence des hommes, au moment où il a constitué un véritable « progrès », bien avant qu'il ne soit récupéré, falsifié, détourné par les peurs et les angoisses des hommes? Ne pourrait-on pas, en même temps, réinvestir ce terme des éléments d'intelligibilité que nous croyons déceler au cours de nos propres expériences, et auxquels il semble faire écho ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ne pourrait-on pas infléchir la civilisation dans le sens non plus du spectacle d'illusionniste d'une puissance à capturer, à maîtriser et à dispenser, mais d'une ouverture à la multiplicité des puissances que recèlent chaque situation, chaque rencontre, et à cultiver la faculté de &lt;i&gt;faire société&lt;/i&gt; avec ces puissance en y apportant sa puissance propre qu'on aura également pris un soin infini à cultiver, à apprivoiser, à scruter ? Une « civilisation » plus authentique ne consisterait-elle pas en l'épanouissement de cet {art de faire société avec des puissances}, autrement dit d'habiter les événements de l'existence avec cette attention à ce que &lt;i&gt;peuvent&lt;/i&gt;, ensemble, les différentes entités - dont nous-mêmes - qui peuplent les situations ? Ne peut-on envisager d'entraîner la civilisation dans une aventure de véritable « société » avec toutes les entités qui peuplent le monde, « puissante » au sens de « riche en possibles ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une telle civilisation devrait défendre le « droit à la pauvreté », soit le droit à ne pas avoir de droits sur..., le droit à ne pas se faire servir par le monde et les êtres, le droit à ne pas « bénéficier » d'un enseignement organisé, d'une culture subsidiée ou de nourriture usinée. Le droit à se fournir à même le monde et ses multiples puissances, dans le respect de celles-ci, sans passer par la structure administrative. Le droit de ne régner sur aucune parcelle, de ne recevoir d'ordre de personne et de n'en donner à personne. Pour faire société avec les habitants du monde sans prétendre les dominer, les contrôler - conditions, selon moi, indispensable pour véritablement « faire société » -, il nous faut pouvoir &lt;i&gt;abdiquer&lt;/i&gt; nos droits seigneuriaux octroyés par la « civilisation de puissance » (livre de B. de Jouvenel). La civilisation ne sera en effet vraiment « puissante », orientée vers la puissance, que si, au lieu de s'efforcer d'étouffer tout puissance autre que le polichinelle qu'elle s'en fait, elle nous permet, nous invite même à nous ouvrir à ce que tout ce qui peuple notre existence recèle de véritablement puissant. Le « pauvre », dans cette perspective, n'est pas celui qui se trouve tout en bas d'une structure de domination, mais celui qui se tient en dehors d'elle, celui sur qui cette structure n'a pas prise, celui qui ne parle pas son langage. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Civilisation de la puissance-domination a voulu, dans sa mise en scène des forces à l'œuvre dans l'existence, conférer au pauvre le rôle de donner le spectacle de la misère, afin de détourner l'attention de la misère réelle qu'elle creuse au cœur des vies de tout un chacun. En identifiant fallacieusement misère et pauvreté (cf. Majid Rahnema, {Quand la misère chasse la pauvreté}), en instituant la misère comme exclusivement « matérielle », soit comme manque d'équipement, elle tente de masquer la profonde misère, disons : « morale » (au sens d'indigence des mœurs, sans connotation « moralisatrice », précisément) qui gangrène jusqu'aux personnages reconnus comme les plus « puissants ». Au pauvre, maintenant à refuser cette mise au pas, cette instrumentation, en donnant la démonstration qu'il vit, en intimité avec les puissances multiples du monde, une société plus riche, c'est-à-dire en faisant à la Civilisation l'affront d'être tout simplement &lt;i&gt;heureux&lt;/i&gt;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De tels propos sont bien sûr directement exposés au soupçon d'incompétence pour parler de pauvreté et à plus forte raison pour en faire l'apologie et y inviter, moi qui ai eu la « chance » de naître dans un milieu dit « aisé », voire « privilégié » (mais sans excès). Ne l'ayant jamais vécue, ou plutôt : &lt;i&gt;n'en ayant jamais souffert&lt;/i&gt;, je ne serais pas qualifié pour en parler, pourraient me reprocher les riches qui ont « souffert » pour le devenir (riches) ou le rester, aussi bien que les « pauvres » qui luttent encore  pour avoir droit à une part des « richesses ». Pourquoi faudrait-il absolument souffrir de quelque chose pour pouvoir en parler ?... C'est pourquoi je me permets de requalifier le concept de pauvreté en disant : ce que j'entends par pauvreté, c'est cet état dans lequel j'entre tous les jours volontairement un petit peu plus, et qui me procure également de plus en plus de bonheur. C'est cette « simplicité » de l'existence, ou plutôt le renoncement à cette simplification - et en même temps complication - de l'existence par sa réduction à des échanges marchands, qui m'en fait retrouver la riche et généreuse complexité. J'apprends, en contournant la médiation de l'argent et du spectacle qui en est le corollaire, à apprivoiser le foisonnement du monde, à m'y insérer dans la jouissance, à y faire société avec des multiples puissances qui sont toutes des ressources. Régulièrement, au cours de l'histoire, des individus ont prôné une semblable voie : Diogène le Cynique, Jésus, Saint Benoît, tels sages de l'Orient. Dans certaines contrées, comme jadis chez nous, ceux qui la suivent sont encore acceptés, respectés, voire valorisés. C'est cette pauvreté vécue-là, que d'aucuns nomment actuellement « simplicité volontaire » ou « décroissance », dont j'ose parler.   &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aussi, pour ceux pour qui la souffrance compte encore : je parle vraiment depuis le fond de la misère : une misère à laquelle personne ne pourra dénier sa réalité ; une misère qui apporte souffrance et qui tue très souvent. C'est la misère des gens « aisés », des « privilégiés », peut-être pire que toute autre, puisque malgré l'aisance et les privilèges. Une misère qui doit se taire, qui n'a pas le droit de se dire, de se dire « misère » en tout cas, une misère obscène qui ne peut monter à la tribune faute d'être spectaculaire, faute de pouvoir donner le spectacle que l'on attend de la misère afin de pouvoir la supporter, pire : l'accepter. Cette misère n'est pas manque de ressources (relativement facile à combler) : elle est incapacité d'étancher sa soif à quelque source que ce soit. Elle n'est pas manque de ce qu'il faut pour être heureux : elle est incapacité foncière d'être heureux, défaut ce qu'il faut &lt;i&gt;être&lt;/i&gt; pour jouir de l'existence. C'est une misère de princes, une misère « noble », mais une misère tout de même, qui a partie liée à toute autre forme de misère. Dans le fond, ne sont-ce pas différents bouts d'une même misère qui gangrène le monde ? L'insatisfaction gloutonne du prince ou du consommateur « occidental » ou « du Nord », comme on dit, n'est-elle pas directement liée à l'indigence du manant ou du « Sud » ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toute cette rhétorique que je viens d'étaler pourrait toujours être retournée comme une crêpe par les « gens normaux », les « gens bien » et autres « gens qui travaillent, eux ». Ils nous diront sans doute que tout ceci n'est qu' « idéalisme », « utopie », « jeu sur les mots » et, au fond, envie, jalousie par rapport à leur propre belle et enviable situation. Autrement dit : complexe d'impuissance. Ils diront peut-être - je l'entends d'ici - que je déguise sous de belles mais confuses et inconsistantes paroles ma propre indigence, mon « manque d'ambition », ma paresse, voire mon inadaptation congénitale à la « dure réalité de la vie » et de la « Société ». J'essaierais de justifier mon inertie, ma nonchalance à m'engager dans la « vie », à y « faire quelque chose », à y trouver une place, en bâtissant sur du vent des discours alambiqués et narcotiques.  &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Même, attendons nous à essuyer le mépris des &lt;i&gt;bad boys&lt;/i&gt; des rues, de ces rois du trottoir, ces jeunes à l'esthétique censément « rebelle » habillés de marques prestigieuses, y compris cet horrible motif de sacoche de vieille femme sur telle casquette ou tel étui à téléphone cellulaire. Nous ne susciterons sans doute aussi que moqueries chez certain caïd tatoué ou autre dandy. Peut-être penseront-ils sincèrement que je n'ai décidément « rien compris à la vie », que je n'ai pas compris comment « il fallait être », bref, à nouveau, que je suis foncièrement inadapté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toute ma rhétorique a bien entendu pour objet de retourner à mon tour la crêpe que tous ces personnages qui ont l'air si adaptés me présenteraient comme étant la « vraie vie ». Je m'efforce de leur soulever le kilt en les resituant dans une description de l'ouvrage de la Société comme mise en place d'un spectacle fallacieux de la puissance. J'ai l'air de dire : « ils se prennent pour des rois et se comportent comme tels. En faisant cela, ils se trompent et ne laissent aucune chance à des liens sociaux ainsi que des rapports à l'environnement harmonieux. » Moi aussi, de mon côté, je m'ingénie à montrer qu'ils n'on vraiment rien compris au jeu dans lequel ils sont entraînés. Chacun, en somme, frappe de soupçon la pertinence de la grille à l'intérieur de laquelle l'autre prétend décrire la réalité. Comment en sortir ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre9&quot;&gt;&lt;/a&gt;Méditer la puissance&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Peut-être justement en utilisant comme planche de navigation d'un bord à l'autre cette notion de « puissance ». En s'imprégnant de ce qu'elle peut vouloir dire pour tel interlocuteur et en se rappelant ce qu'elle a pu vouloir dire pour nous alors que nous étions encore dans un optique semblable. Comment je me sentais, lorsqu'un jour j'étais encore plus ou moins « comme eux » ; comment est-ce que je voyais les choses ; qu'est-ce qui importait ? Quel sentiment de puissance j'ai éprouvé en achetant tel jouet, tel appareil ? En décrivant ensuite l'évolution de cette notion ; comment j'en suis arrivé à celle que j'esquisse ici. Ensuite, je puis en toute humilité proposer ma « nouvelle » appréhension de la puissance. Je puis dire : « je sais bien qu'avant j'étais plutôt comme vous. Mais maintenant, pour moi, la puissance, c'est plutôt ceci. C'est ça qui me semble important. » Il m'apparaît, détrompez-moi, que ce terme de « puissance » peut parler à beaucoup, que pour la plupart, il renvoie à quelque chose d'important, que si l'on parle de « puissance », on peut avancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Notre attachement à la &quot;puissance&quot;, quoi qu'on entende au juste par ce terme, suggère par lui-même que ce mot doit être comme une porte vers quelque chose de fondamental de l'existence. Méditer la puissance, que ce soit en poussant presque machinalement le bouton &quot;&lt;i&gt;power&lt;/i&gt;&quot; d'un quelconque équipement électrique, en mettant la clé dans le contact de sa 4X4, en s'achetant un énième sac à main ou bien en contemplant un coucher de soleil, en jouissant du silence de la forêt, en ensemençant son jardin, c'est toujours méditer dans une voie relativement juste, en tout cas féconde en rapprochement. Si l'on arrive à s'accorder sur le fait que la puissance est avant tout à &lt;i&gt;méditer&lt;/i&gt;, dans une perspective d'approche d'une plénitude de l'existence, et non pas tant à exercer, à démontrer ou à mettre en scèhe, je crois qu'il n'y a aucune arrogance à proposer une nouvelle intelligibilité des choses, et à la soumettre à l'épreuve des faits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Justement, l'époque que nous vivons semble appeler un changement assez radical de nos façons d'appréhender le monde, l'existence et surtout une modification de leurs manifestations dans nos modes de vie. De partout on clame qu'il y a urgence. Le catastrophisme ambiant ne laisse pas de susciter angoisses, culpabilisations et raidissements. Alors que l'on ne s'alarme souvent qu'en déplorant le défaut d'action, notre monde est précisément en panne d'intelligibilité. Comme dans tout mouvement de panique provoqué par quelque catastrophe, avant de savoir par où sortir, on éprouve le besoin de savoir « ce qui se passe ». La petite réflexion présente ne se veut être qu'une modeste proposition de contribution à l'intelligibilité de la situation présente. Lorsqu'il s'agit d'effectuer des changements aussi profonds de ce sur quoi nous basons nos actions quotidiennes, il me semble qu'il importe de les reprendre par la racine. « Il faut arrêter de vivre ainsi », entend-on, « il faut « décroître » ». « Mais pourquoi en est-on arrivé à vivre ainsi ? Quel est le sens de ce mode de vie qui s'avère si désastreux, et pourquoi l'est-il ? Pourquoi y tenons-nous tant ? », proposé-je.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je crois avoir suggéré que les valeurs qui sous-tendent notre mode de vie, le personnage que nous y tenons, la description du monde qu'il implique, n'est soutenable pour la planète que s'il ne concerne que quelques individus, mais devient désastreux s'il s'étend aux masses. En d'autres termes : la terre peut supporter le mode de vie dispendieux de quelques rois et princes localisés, mais pas d'une multitude. Je pense que cette description, même si elle est peut-être « épistémologiquement » douteuse, a du moins le mérite de ne culpabiliser personne. Elle est capable, à mon sens, d'amener en douceur quiconque veut bien lui accorder une oreille, à glisser vers une existence plus épanouie et moins destructrice sans se remettre en cause fondamentalement soi-même, comme y amènerait fatalement une dramaturgie du péché, une dialectique du bien et du mal.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ne supposons donc pas la mauvaise foi de nos interlocuteurs éventuels, leur ignorance ou leur méchanceté intrinsèques. Partons au contraire de leur sensibilité à la puissance et reconnaissons-en la justesse. Admettons: nous recherchons tous la puissance. Ce qui nous intéresse dans l'existence, c'est l'aspect &quot;puissance&quot; sous lequel elle se manifeste. Puis invitons-nous les uns les autres à la méditer et à la vivre. Méditer la puissance, ce n'est plus tant s'insérer comme intermédiaire dans une chaîne qui prétend distribuer effectivement cette puissance de façon linéaire, que la réfléchir: soit se placer entre elle et elle-même en totalité, être l'écran sur laquelle elle se projette, le miroir sur lequel elle peut venir chatoyer. C'est se situer au beau milieu de la puissance, l'habiter, résonner de la puissance du monde comme un foyer où elle converge. Méditer et vivre la puissance, c'est se laisser toucher et ébranler par les puissances multiples qui émanent du monde et les laisser rebondir à même sa propre vie, c'est être un point focal où elles se rassemblent pour mieux se redistribuer ensuite, de façon nouvelle. Je décrirais cette puissance-là non plus comme la déclinaison quantitative (et donc chiffrée) d'une abstraction, mais une démultiplication de qualités en cascade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J'éprouve en outre au quotidien qu'une telle tentative de rendre intelligible le pourquoi de nos comportements et envies, apporte fondamentalement de la positivité. Comme je l'ai effleuré plus haut, la « pauvreté » à laquelle cette redescription de la vie invite, n'est point une pauvreté contrainte, ni un renoncement. Au contraire, la réorientation de la notion de puissance telle que pratiquée ici raconte l'histoire de retrouvailles. C'est plutôt le mode de vie « princier » qui est un renoncement à la véritable puissance de l'existence. Et en renonçant à ce mode de vie, on renonce au renoncement et on retrouve une puissance démultipliée, rencontrée intimement à chaque tournant de nos instants de vie. En d'autres termes, ce n'est pas tant, comme suggéré plus haut, au pauvre de faire la démonstration de la richesse de son existence en osant sans honte être heureux, qu'à l'homme heureux de ne pas cacher pudiquement que c'est dans le contexte d'une relative pauvreté qu'il a trouvé son bonheur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je n'entends pourtant pas discréditer en elle-même la « noblesse » mais, à son tour, lui redonner un contenu riche et intéressant. Comme me le faisait récemment remarquer un ami, il est ou il fut une noblesse de campagne, toujours les pieds dans la crotte, qui se sentait investie de la mission d'avant tout sauvegarder et faire prospérer ses « terres » (milieu nourricier) et leurs habitants. Lorsque je parle ici de mentalité et de mode de vie aristocratiques, je ne fustige bien entendu pas ces hommes et ces femmes véritablement nobles et généreux qui avaient à cœur l'épanouissement des population, des bêtes, des forêts qu'ils remerciaient la Providence d'avoir confiées à leurs soins. J'ai envie de croire que l'origine de la noblesse se trouve dans l'action bienveillante et respectueuse de ces protecteurs de la terre et des êtres. Le mot même « aristocratie » le dit : c'est le pouvoir, ou la force aux meilleurs, c'est-à-dire aux plus à même de préserver la communauté. Cette dernière mérite pour la diriger ce qu'il y a de meilleur. Dans l'aristocratie actuelle, il y a encore souvent ce souci : en donnant aux enfants la meilleure éducation possible, en favorisant les vertus comme la générosité, la responsabilité. Nicolas Machiavel, le si approximativement jugé lorsqu'on rajoute « -ique » à son nom, ne suggérait pas au Prince de se comporter autrement, s'il tenait à rester prince. Nous avons là une véritable noblesse qui &lt;i&gt;oblige&lt;/i&gt;, non pas qui ordonne et impose par la menace, mais qui rend &lt;i&gt;obligeant&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce que j'essaie de dénoncer, c'est l'attitude de cette noblesse d'empire, cette noblesse de cour coupée de sa terre telle qu'un Roi Soleil a pu la favoriser. C'est une certaine manière d'être qui a pu être celle de cette aristocratie aux mœurs légères chargée de jouer le divertissement spectaculaire d'une puissance contrôlante centralisée. Ce que je déplore, c'est la non-remise en question ultérieure d'une telle structuration spectaculaire et administrative du monde, et la récupération par la bourgeoisie des affaires des oripeaux de la noblesse des intrigues qu'elle a décapitée, puis leur généralisation à l'ensemble du corps social. En définitive, c'est ce jeu de rôle qui est fallacieux, cette mise en scène grossière des rapports de puissance que nous entretiendrions avec le monde. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La puissance-soumission mène à l'impuissance. Tout personnage qui s'habille de lumière, de panache et de machines et prétend par là être reconnu comme contrôlant et maîtrisant telle parcelle du cosmos en vertu d'un droit transcendant, doit nous faire pouffer de rire, et non pas susciter notre ébahissement recueilli, comme ces émissions de télévision à succès qui pénètrent dans l'intimité des « célébrités» et nous dévoilent qui leur yacht rutilant, qui leurs fêtes délirantes, ou encore comme les royales photos qui ornent ces boîtes de biscuits à thé pour vieilles dames. Et leurs « bonnes œuvres » - « ils ont les moyens, eux » - ne doivent pas nous faire oublier l'ineptie du modèle désastreux qu'ils véhiculent en leur conférant l'apparence de cette « noblesse noble » dont je viens de vanter les mérites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Méditer la puissance de l'existence n'est pas la &lt;i&gt;médier&lt;/i&gt;, ce n'est pas en porter le masque et les insignes, soit faire étalage d'une version frelatée d'elle, puis faire mine de la dispenser. Méditer n'est pas médiatiser. Une noblesse qui susciterait mon respect consisterait justement en la méditation et le vivre de l'existence en ce qu'elle recèle de puissances. Une telle noblesse implique avant tout le respect de cette même faculté chez tout un chacun. Le noble se doit de préserver tout autrui comme être méditant et vivant la puissance. Le spectacle actuel qui est donné par la notre civilisation, son fric, ses vedettes et sa &lt;i&gt;jet-set&lt;/i&gt; a raison en ce qu'il dit &quot;la vie est puissance&quot;, et c'est en cela qu'il nous émeut à juste titre et nous emporte, mais il gâche son propre message en l'inscrivant sur fond d'aliénation. C'est en coupant l'accès d'autrui à la plénitude de la puissance de l'existence que se construit une telle mise en scène. C'est en tuant l'homme de masse comme méditant et vivant effectivement la puissance que certains se constituent comme la médiant et la médiatisant, passages obligés pour se donner l'illusion d'y participer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L'authentique noblesse, la véritable &lt;i&gt;virtù&lt;/i&gt; (Machiavel), c'est à tout un chacun de la cultiver : là serait une féconde « démocratisation ». Invitons chacun à être « le meilleur » non pas à faire montre de sa puissance de maîtrise sur son environnement, mais de sa capacité à accueillir et favoriser les puissances multiples que recèle ce dernier. Soyons des protecteurs de la terre et des êtres non pas en les soumettant, en les assujettissant, en les arraisonnant, mais en entourant de nos soins la fécondité de leurs puissances propres, en préservant la richesse de leurs possibles et en en suscitant l'épanouissement. Faisons-nous aimer de ce qui peuple notre entourage en pratiquant à son égard ce mélange d'audace et d'attention qui le rendra fécond. Comme le conseille Machiavel à son Prince, &lt;i&gt;habitons&lt;/i&gt; notre royaume. « Domination » ne renvoie en définitive pas nécessairement à « soumission », mais à « &lt;i&gt;domus&lt;/i&gt; », la maison, le domaine. Que notre royaume soit pour nous une maison que nous entretenons afin qu'elle reste hospitalière. « Dominer » le monde signifierait entretenir et augmenter sa qualité de maison, de lieu propice à l'habitation ; en un mot : s'y sentir chez soi et faire en sorte que chacun y soit chez soi. Point n'est besoin pour cela de le maîtriser, de le juguler, de le contrôler, de faire la démonstration d'un pouvoir de le détruire ou de l'aliéner, autrement dit : de le posséder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Soyons donc ce Petit prince qui se sent responsable de sa rose et de ses volcans tout en restant susceptible d'être surpris par eux. Nous serons véritablement « puissants » lorsque nous serons l'enfant qui &lt;i&gt;sait&lt;/i&gt; qu'il est le roi du monde, parce qu'il se sait capable d'en féconder d'un geste, aussi maladroit soit-il, les multiples puissances qu'il est avide d'explorer. Enfants, nous sommes infiniment forts parce que nous voyons le monde &lt;i&gt;du point de vue de la puissance&lt;/i&gt;. A chaque pas, nous nous attendons à ce que quelque chose de nouveau nous surprenne, et nous admirons cette faculté de l'univers. C'est là pour nous sa force, qui confère sa valeur et son intérêt à notre vie. En même temps, nous y entrons d'un pas décidé, sans ressentir la nécessité de le connaître et de le comprendre totalement par avance, sans avoir besoin de suivre un chemin déjà tracé. Notre trésor, notre butin ne sera pas conquis de haute lutte : il sera véritablement « butiné ». Ce sera un caillou, un bout de bois ramassés distraitement, une feuille ou un épi arrachés au passage : rien de particulièrement rare ni utile, mais infiniment précieux parce qu'il nous aura attiré irrésistiblement en nous manifestant de façon fulgurante la puissance de l'existence...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mai 2007</description>
</item>
<item>
<title>La société des plantes</title>
<guid>http://www.surlaterre.org/Articles/LaSocieteDesPlantes</guid>
<dc:creator>SimoN</dc:creator>
<pubDate>Mon, 07 May 2007 19:16:00 GMT</pubDate>
<link>http://www.surlaterre.org/Articles/LaSocieteDesPlantes</link>
<description>&lt;blockquote&gt;Quelques considérations qui changent véritablement et simplement la vie, nées de la rencontre de plantes sauvages, puis de la rencontre d’humains qui avaient rencontré des plantes.&lt;/blockquote&gt;&lt;div style=&quot;float:right;margin-left:10px;&quot; class=&quot;droite&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.surlaterre.org/wiki/files/articles/lasocietedesplantes/logo.png&quot; /&gt;&lt;/div&gt;Un jour, dans le train de Liège, je rencontre un des bibliothécaires de ma commune que je connais un peu et qui rentre chez lui. Il habite dans une de ces pittoresques, quoique sombres, impasses qui aboutissent au pied de la citadelle devenue hôpital - ceci a son importance. En bon bibliothécaire, il tenait à passer son trajet à lire. Cela tombait bien : moi aussi. Faisant une pause, je me penchai pour voir ce qu'il lisait : un petit livre magnifiquement illustré sur les plantes comestibles de nos bois et jardins et leurs usages. Je me permis de l'interrompre : « tu t'intéresses aux plantes sauvages comestibles ? - Ben oui, un peu, je suis citadin et quand je me promène (il m'avait indiqué de magnifiques promenades sur les terrils de Liège) et que je vois une belle plante ou un bel oiseau, j'aimerais bien savoir son nom, pouvoir dire : quelle belle capucine, ou quelle belle mésange. Je m'amuse aussi à faire quelques préparations avec des plantes que j'achète à l'herboristerie, près de chez moi, de la liqueur de marjolaine, par exemple... » Justement, à ce moment, le train était à l'arrêt en gare de Statte et, comme souvent aux abords des gares, il y avait là de superbes robiniers faux-acacias, alors en pleine floraison. Je me permis d'informer mon compagnon de voyage du fait que ces grosses grappes de fleurs parfumées et pleines de nectar étaient parfaitement comestibles et même délicieuses, et j'ai découvert depuis qu'un des terrils qu'il fréquentait en était couvert. Puis je me lâchai. J'ai un gros défaut : le peu que je sais, je ne résiste pas à la tentation de l'étaler à la moindre occasion, sans égard pour mon malheureux interlocuteur, ne me préoccupant ni de savoir si ce que je dis l'intéresse, ni s'il ne le sait pas déjà mieux que moi, ni si je ne l'assomme pas. Bref, je le bombardai impitoyablement de mes modestes connaissances botanico-culinaires, acquises depuis une année, deux, peut-être. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est que moi aussi j'avais vécu assez récemment (à l'échelle d'une vie) cette expérience extraordinaire : le fond de verdure indifférenciée qui constituait le décor de mes promenades méditatives s'était soudain détaillé, nuancé, démultiplié en espèces variées à différents stades de végétation, avec chacune des caractères, une forme, une histoire, des substances produites, des vertus, des usages. L'image du terrain vague est devenue plus nette et ces talus anarchiques, décidément « mal entretenus », véritables fouillis végétaux le long desquels je passais souvent, sont devenus pour moi de véritables galeries d'une richesse infinie et toujours renouvelée. Je les longe maintenant sans pouvoir en détacher les yeux, en m'arrêtant pour tendre un bras, caresser, cueillir, grignoter, goûter ou risquer une narine. Je passe sur ces sentiers comme d'autres passent rue Neuve à Bruxelles en période de soldes, ou dans les galeries commerçantes ou les rayons de supermarché, sauf qu'ici, tout est gratuit, à profusion, et rien n'est frelaté. Le décor est passé à l'avant-plan et est devenu trésor, ressource infinie à portée de main, et occasion de s'étonner et d'apprendre. Mais où ai-je trouvé le sésame de cette caverne d'Ali-baba ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre10&quot;&gt;&lt;/a&gt;Sésame, ouvre-toi !&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Il y a trois ans, je démarrai un jardin potager sur des terrains communaux, vous savez : ces parenthèses à peine aperçues, au détour d'un pignon, dans le paysage bâti policé, ces bouffées de jungle urbaines aux accents de bidonvilles heureux, parcourues d'un dédale de chemins boueux dont on ne sait jamais s'ils sont communs ou s'ils sont réservés à quelqu'un, s'ils permettent de traverser de part en part ce fouillis où le public et le privé s'entremêlent et se perdent, ou s'ils mènent à l'impasse d'un intime hermitage. Ces paysages tortueux où s'enchevêtrent végétaux en folie, bric à brac de détritus réarrangés en petites merveilles ou simplement entassés là en attendant, chats errants, ainsi que quelques humains perdus, sont peuplés en permanence de petits vieux perclus aux gestes lents, épisodiquement de jeunes mères de famille fébriles, et de plus ou moins célibataires des deux sexes qui noient leur solitude dans la terre (je ne fais en fait partie d'aucune de ces catégories). Comme on me l'avait appris dans mon enfance, je pestai comme tout le monde contre ces « mauvaises herbes » répandues sur terre à profusion par un Créateur mal avisé et décidément résolu à nous faire endurer le poids de l'existence. Et pourtant, ces herbes bien accrochées à la terre me jetaient déjà un regard étrange, avant que je les arrache résolument, impitoyablement et rageusement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un jour, alors que j'arpentais les rayonnages de la bibliothèque des Chiroux, à Liège, à la recherche de livres où étancher ma soif d'apprendre à cultiver les légumes, je tombai sur un modeste volume : Ces herbes que l'on dit mauvaises. Je l'empruntai. Au fil des illustrations, je reconnus les plantes familières que je côtoyais à la fois dans mes travaux pénibles de cultivateur malhabile, et au bord des sentiers de mes promenades. J'appris le nom de ces plantes - pour certaines, je leur en connaissais d'autres, que mon grand-père m'avait enseignés quand j'étais petit - ainsi que leurs vertus, alimentaires et médicinales. J'appris également que nombre de ces espèces avaient été, à d'autres époques, cultivées ! La plupart étaient comestibles, et même d'excellents légumes ! Et moi qui m'échinais à péniblement faire pousser des plantes fragiles et chères, envers et contre cette manne luxuriante ! Un basculement s'effectuait doucement en moi, je me sentais toucher à un de ces nœuds importants de notre existence, qui méritent que l'on s'arrête, que l'on s'asseye et que l'on prenne le temps de l'observation et de la réflexion, en vue d'un éventuel dé-nouement - ou du moins relâchement - heureux et prometteur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mes séjours liégeois, que j'effectuais, disons, par alliance, m'avaient également permis de renouer avec mes racines paternelles. Mon bisaïeul, comme beaucoup de gens de ce pays, y avait pénétré les entrailles de la terre pour en extraire au péril de sa vie le précieux combustible qui alimenta pendant tant d'années les titanesques industries de la vallée. Mon aïeul, quant à lui, s'occupait des produits de cette même industrie. Tous deux cultivaient, pendant leurs temps libres, un petit lopin pour l'ordinaire domestique. Et mon père, voué aux choses de l'esprit, quitta ce pays, aussi par alliance, pour notre paisible banlieue de la capitale, où, enfant, je l'accompagnais lorsqu'il s'était mis à planter quelques haricots et courgettes sur un terrain communal qu'un voisin lui avait cédé, à proximité de l'ensemble de gigantesques immeubles à appartements que nous habitions - et exactement sous les fenêtres du bâtiment où mes grands-parents paternels, emportés à une centaine de kilomètres de leur terroir d'origine, semblaient souvent se morfondre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J'ai pris l'habitude, depuis tout petit, de vouloir pénétrer les coulisses des choses. Liège m'apporta inopinément, en une bouffée d'authenticité, une pièce qui manquait à mon puzzle : l'envers du décor de notre société de consommation industrielle. J'ai grandi à l'ombre d'un grand centre commercial où je fis l'expérience de l'envie, de la séduction. Tous ces produits rutilants m'attiraient, me tentaient, et j'étais bien à l'abri, dans notre confortable ville tertiaire, un peu comme le jeune prince, futur Bouddha (auquel je me garde de me comparer), des sombres machineries de ce théâtre tellement réjouissant et accaparant. Sur les bords de Meuse, et plus particulièrement dans l'ancien quartier de mes aïeux, je me retrouvai face aux conditions de production de ces masses d'objets standardisés. L'usine gigantesque règne sur le pays dévasté comme un dragon somnolent, laissant échapper de ses entrailles énormes des gargouillis qui glacent le sang. Ces mêmes terrils sur les flancs desquels flore sauvage exubérante et potagers méridionaux et rebelles fleurissent, témoignent de la peine languissante de ces masses d'hommes, de femmes et d'enfants crasseux envoyés sous terre pour toute leur existence, afin d'alimenter l'incommensurable mécanique. Ici et là, de petits châteaux coquets rappellent l'existence cossue des possesseurs, concepteurs et gestionnaires de celle-ci. Et partout dans les rues défoncées et poussiéreuses, des humains détruits errent en titubant, accrochés à une de ces omniprésentes boîtes de métal qui délivrent à bon marché l'euphorie fugitive d'un breuvage si amer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le tableau du monde se complète et devient de plus en plus intelligible. Mes promenades liégeoises me font faire un tour plus complet de la réalité. Des murs de la vieille ville à l'université et ses bibliothèques, puis aux terrils, aux usines, à la forteresse de la Chartreuse, aux bords de l'Ourthe et aux sources des bois du Sart Tilman. De la sympathique communauté de la rue Pierreuse avec sa ferme urbaine, aux interminables cités de Seraing. Des villas riantes de Tilff aux tours abandonnées et aux fresques de Droixhe. Et puis ces livres en abondance, loués à volonté aux Chiroux pour cinq euros par an : philosophie, sciences, botanique, jardinage, linguistique... Tout est décidément, là-bas, plus authentique, plus intense, plus ramassé que dans notre languissante capitale de bureaux. Voilà pour un petit hommage aux lieux qui ont accueilli et nourri les présentes réflexions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi aurait-il fallu ce dé-paysement pour que se développe mon attention à la flore ? Peut-être les ressources botaniques de mes lieux familiers m'apparaissaient-elles plus difficilement étant donné justement la familiarité des lieux, laquelle laisse facilement croire qu'on en connaît tout ce qu'il y a à en connaître ? Peut-être le fait de débarquer dans un nouvel environnement induit-il d'emblée une attitude exploratoire, plus attentive à l'environnement ? Ou bien le contraste avec les installations industrielles met-il plus en avant la flore ? Toujours est-il que ce détour par le lointain - pourtant si proche - m'a permis de m'ouvrir plus grand à cette dimension végétale du monde. Il y a là le détour par le voyage, souvent nécessaire pour poser un regard neuf sur notre environnement prétendument familier, un regard de voyageur, et y détecter des ressources insoupçonnées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ma relative dé-localisation momentanée m'a également encouragé à m'ouvrir à l'espace numérique délocalisé que voici et qui accueille mes présentes divagations ; espace conçu, entretenu et alimenté par mes presque immédiats voisins géographiques (et géographes, pour certains !) Quelle ne fut pas ma stupéfaction d'y trouver une rubrique consacrée aux plantes sauvages et aux rapports conviviaux que (notamment alimentaires) nous pourrions entretenir avec elles ! Décidément, c'est dans l'air du temps. D'autant plus qu'un jour que je cueillais des coquelicots (excellents comme légume - les feuilles) sur les bords luxuriants de l'Ourthe, une cycliste de passage m'apprit que du côté de Verviers, une brave dame donnait avec succès des séminaires sur cette matière. Effet de mode ? Folklore ? Nostalgie romantique ? Le phénomène mérite sans doute plus ample creusement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre11&quot;&gt;&lt;/a&gt;L'air du temps&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Le prétendu retour aux plantes et à la terre est souvent vu, dans notre soi-disant civilisation industrialisée et développée, comme un épiphénomène nostalgique, un style esthétique romantique, un « genre » que se donneraient de superficiels et foncièrement inconséquents bourgeois-bohêmes, arrière-garde dégénérée et récupérée des non moins foireux courants hippies. Il n'y aurait là qu'un fonds de commerce psychologique parmi tant d'autres, celui de l'industrie et du marché « New Age », « ethnique », du commerce équitable et bio et des partis écologistes. Bref, une modalité esthétique particulière, un simple « créneau » d'une socialité universelle, toute-puissante et indiscutable basée sur le marché, la consommation des ménages et le profit du capital financier. Il y a sans doute du vrai là-dedans. Bien sûr, on peut &lt;i&gt;vendre&lt;/i&gt; du retour à la terre, sous forme de semences, de produits et d'équipements « écologiques », de bouquins, de « formations », de manifestations (ces fameux « événements » qui n'en sont pas) subventionnées comme « vitrines » politiques, d'audience d'émissions télévisées toutes mimi (pleines de « nanimaux »), etc. ; et actuellement, le moins qu'on puisse dire, c'est que tout cela se vend bien. J'ai même vu des mini-jardins d'herbes tout préparés, dans de beaux pots rustiques, qu'il suffit de déballer et d'arroser pour les voir germer. Vigilance : tout est bon à vendre, du moment que cela séduit. Mais ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain, même si celle-ci semble très trouble. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au lieu d'éluder la question et de se réfugier derrière les sacro-saints - et donc éminemment suspects - slogans du genre : « chacun vit comme il veut », « et alors ?... si ça me plait », « cela ne fait de tort à personne », « c'est tout de même mieux que... », concédons au soupçon une légitimité et prenons-le au sérieux. Admettons qu'il y a là mode, nostalgie, folklore et romantisme, mais creusons ce à quoi peuvent renvoyer ces termes, puisqu'ils indiquent - là, j'anticipe - à mon sens et après enquête un nœud problématique de notre époque. Je crois qu'ils indiquent en fait le lieu où la modernité coince, là où elle entre en contradiction, où elle se troue et écartèle ou mutile ceux qu'elle a embarqués dans son mouvement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre12&quot;&gt;&lt;/a&gt;Mode&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Bien qu'indirectement (par le biais temporel exprimé par &lt;i&gt;modo&lt;/i&gt;, « récemment »), la modernité renvoie au &lt;i&gt;mode&lt;/i&gt;, au &lt;i&gt;modus&lt;/i&gt;, « manière » mais aussi « mesure ». Elle est intrinsèquement sensibilité au mode, à la méthode, conçus comme le ou la meilleur(e) possible. En même temps, elle retourne les habitudes de pensée en donnant comme critère de qualité pour ce mode non pas la tradition comme jadis, mais la réflexion la plus récente. Alors que dans un monde archaïque ou hiérarchisé, faire comme on a toujours fait, selon une transmission la plus fidèle possible, constituait la garantie du succès, la modernité met en avant, dans une dynamique de progrès, la rupture rationnelle d'avec les routines ainsi que l'inventivité. Là où le monde plus ancien comportait des modes cloisonnés, rattachés à tel peuple ou telle classe, la modernité a cherché un mode universel, valant pour tous, en accord avec la structure profonde de ce qu'elle désigna comme Univers. Rompant avec les particularismes, elle se lança dans la quête toujours à poursuivre de l'affinement progressif et innovateur de ce mode unique d'aborder l'existence. Dévoyé par la bourgeoisie marchande qui l'avait porté, devenue capitalisme industriel et imitant toujours les manières de l'ancienne aristocratie guerrière, ce mode, d'idéal philosophique scientifique et rationnel devint LA mode, idéal esthétique superficiel, artificiel et fugace destiné à fournir des débouchés au marché en subjuguant des foules d'acheteurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, lorsqu'on dit que le regain d'intérêt pour la terre et les plantes est une mode, on peut certes y voir un tel déguisement passager de certaines marchandises, mais il est infiniment plus fécond d'y repérer une façon de reposer la question du mode. Même la mode commercialement induite la plus artificielle traduit toujours, à travers son esthétique, des valeurs, une vision du monde, un mode de vie. Elle repose toujours en définitive la question : comment vivre ?, si l'on veut aller au bout de la proposition (de changer nos façons de faire) dont elle se sert comme tremplin, souvent  pour faire acheter, il est vrai. Se tourner vers les plantes sauvages, même maladroitement, même distraitement, même par le biais de l'attrait de produits de consommation (livres, shampooings aux herbes, etc.), pointe vaguement vers une remise en question de nos modes de vies. L'enjeu est donc bien, même de manière confuse, l'attitude que l'on va adopter face à l'existence. La question serait plutôt : jusqu'où ira-t-on dans la remise en cause de nos manières de faire ? Serons-nous « radicaux » ? Pousserons-nous l'interrogation et la reconstruction jusqu'aux racines de nos vies, ou nous arrêterons-nous dès que se présentera un dogme intangible du genre : il faut acheter ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La plante sauvage en tant que mode remet en cause notre relation aux ressources. Dans nos modes de vie standardisés et administrés où tout est marchandise industrielle, se tourner vers les herbes folles pour se nourrir ou se soigner relève d'une véritable conversion et, d'un certain point de vue, d'une perversion. Concevoir comme ressource de première importance, immédiatement disponible, ce qui n'était qu'au mieux décor rustique, au pire site mal entretenu, signe de négligence, met à mal le dogme sur lequel notre mode de vie est basé : la prospérité est proportionnelle à l'intensité des échanges marchands et à la sophistication technologique. L'usage de la plante sauvage dit exactement le contraire : notre vie a à sa disposition, dans son environnement immédiat, de riches ressources pouvant servir à son entretien et à son agrément, et ce sans médiation, ni commerciale, ni technologique. Il suffit de tendre la main et, condition importante : il faut &lt;i&gt;connaître&lt;/i&gt;. À l'inverse, la soi-disant civilisation industrielle et marchande enjoint d'acheter, coûte que coûte, et d'acheter sophistiqué, préparé, transformé, conditionné, amélioré, et surtout, de ne pas connaître : d'autres connaissent ça pour vous ; à chacun sa minuscule parcelle de connaissance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Entrer en relation, en civilisation avec les plantes spontanées, c'est faire l'économie des intermédiaires qui s'entremettent entre les ressources et nous en endossant le prestige de pourvoyeurs, alors qu'ils ne sont qu'accapareurs. Se tourner vers les « mauvaises herbes », c'est reprendre en main, avec la faculté de se nourrir et de se soigner indépendamment de quiconque, les rennes de son mode de vie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre13&quot;&gt;&lt;/a&gt;Folklore et romantisme&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
C'est en réaction aux dérives de la pensée moderne que le courant romantique est apparu, de même que les préoccupations folkloristes, en pleine industrialisation. Ces réaction, que nous vivons encore en plein - même si elles ont pris les noms « New Age » ou « ethnique », avec le retour en force de chamanismes, musiques celtiques, tibétaines, médecines ayurvédiques, bouddhisme « pour les nuls », zen à tous les coins d'emballages et autres reiki, feng-shui, etc. -, participent du sentiment d'avoir, avec la modernité, perdu quelque chose, peut-être quelque chose comme une certaine &lt;i&gt;authenticité&lt;/i&gt;. Elles participent du sentiment de déracinement qu'a l'individu moderne, libre, propriétaire de lui-même, détaché de toute appartenance, se promenant en toute indépendance sur le marché pour y négocier quelque contrat, protégé, enrôlé et contrôlé par l'administration toute-puissante de l'Etat de droit. Cet individu ne vient de nulle part, n'est de nulle part et ne va nulle part : il est par essence délocalisé. Il est uniquement là - ou ailleurs, peu importe - pour faire du profit, de n'importe quelle façon. La modernité avait libéré l'individu des contingences de ses appartenances afin qu'il puisse cultiver à loisir son intimité au tout du cosmos et de l'existence et s'émerveiller de la richesse de ceux-ci. Fascinés par la puissance que semblait offrir l'argent, ses héritiers firent de ce dernier la seule substance d'une richesse toute virtuelle, et ils firent de la liberté la condition pour son accumulation illimitée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le romantisme se tourna vers les profondeurs insondables de la Nature ainsi que de l'individu pour y retrouver un semblant de cohésion, souvent dramatique, de l'existence. Le folklorisme inventa un « savoir du peuple » (&lt;i&gt;folk-lore&lt;/i&gt;), une sagesse, une science infuse cultivée par la cohésion d'une communauté historique et géographique traditionnelle. Et ceci contre la science délocalisée et anhistorique des savants de laboratoires et la culture dégénérée des cours et des salons urbains où des bourgeois artificiellement enrichis sur la destruction de telles communautés jouaient les aristocrates. On peut placer dans le cadre de ce savoir populaire présumé en perdition, la connaissance des plantes et de leurs usages. Le lien entre l'homme et la plante ainsi que le mystère vaguement familier qui émane de cette dernière (cf. la botanique de Goethe) participent également des thèmes romantiques qui chantent la grandeur de l'Homme inséré dans une Nature sublime et mystique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fions-nous donc à ce sentiment de perte de quelque chose d'essentiel que véhiculent de tels courants. Qu'avons-nous perdu au juste ? Sans doute ce fameux lien qui nous est si cher, surtout lorsqu'il est éprouvé comme perdu : un lien peut être une chaîne. Plus positivement, ce qui nous manquerait, ce n'est peut-être que de la &lt;i&gt;relation&lt;/i&gt;. Là où les liens nous enfermaient dans des structures figées, la modernité a brisé de telles configurations. Avec sa méthode analytique, elle a atomisé les êtres pour apprendre les éléments ultimes du réel. Face à la complexité du cosmos et de la vie, elle a voulu simplifier pour récupérer l'intelligibilité brisée: elle a découpé la réalité en éléments simples et équivalents et a établi des lois tout aussi économiques qui règlent leurs rapports. Ce qui est perdu dans l'opération, c'est la complexité des relations, l'enchevêtrement et l'emboîtement des êtres. Mais je suggérerai que cela n'a pas été « perdu » comme on peut perdre quelque chose que l'on possédait auparavant : ce fut plutôt perdu comme &lt;i&gt;occasion&lt;/i&gt;. En essayant de porter quelque lumière sur la structure profonde du réel sans se satisfaire des réponses toutes faites imposées d'autorité, la modernité fut l'occasion de créer de nouveaux liens, plus raffinés. Cette occasion aurait manifestement été pour une bonne part manquée. Au nom de cette même modernité, des relations simplistes on été décrétées raisonnables et imposées, souvent d'autorité, imitant en cela l'ancienne manière, mais après un fugace éclair de lucidité prometteur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre14&quot;&gt;&lt;/a&gt;Nostalgie&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
&lt;div class=&quot;indent&quot;&gt;Ce qui nous manquerait en définitive, ce n'est pas tant des liens rigides, immuables et aveugles que la possibilité de créer des relations riches. Aussi, lorsqu'on parle de nostalgie - ce dont témoignent les accusations de « passéisme » auxquelles nous nous exposons, en « retournant » aux plantes (la &lt;i&gt;nost-algie&lt;/i&gt; est littéralement la « maladie du retour ») -, il s'agira non plus d'une envie pathologique de revenir en arrière, de réintégrer un état passé, de redevenir « naïfs » (ce qui est impossible) ou « natifs » (même étymologie - cf. le succès des peuples « natifs »), mais bien d'un retour à la bifurcation, à l'embranchement qui a été manqué. La nostalgie pleinement assumée que je propose de vivre dit notre souffrance de vivre l'impasse présente, et notre résolution de rebrousser chemin non pas pour nous installer immuablement un peu plus en arrière, ni même de ressortir du labyrinthe par l'entrée, mais pour explorer d'autres voies possibles, plus prometteuses, qui avaient été négligées par le passé. Au lieu de s'obstiner à se frapper la tête contre le mur qui nous coupe irrémédiablement la route, par peur de reculer, ou plutôt par peur de ne pas avancer et trahir ainsi le sacro-saint « progrès », prenons le recul nécessaire pour voir comment nous en sommes arrivés là et quels choix nous y ont menés. Retournons au lieu de ces décisions et repesons-en les possibilités à l'aune du chemin parcouru depuis et des résultats obtenus. &lt;/div&gt;
&lt;br /&gt;
Recréer des relations intimes avec les plantes qui croissent encore - et parfois de plus belle, pour certaines - aux franges et dans les interstices de nos bétons ne signifie pas nécessairement réintégrer l'état du paysan de jadis, avec son « savoir populaire » empreint de légendes, de rites et de formules transmises telles quelles. De la route a été faite, et elle peut être intégrée. Il s'agirait plutôt de retrouver le point ou ces plantes, alors sans doute trop familières pour encore susciter la curiosité ou un véritable intérêt, ont été perdues de vue. A partir de là, de nouvelles relations plus riches pourront être créées, stimulées précisément par cette longue séparation qui est une opportunité pour raviver l'intérêt. Il n'est pas question d'essayer de nier l'écart qui a été creusé, mais bien de profiter de celui-ci pour porter un nouveau regard et sur ce dont nous nous sommes écartés, et sur la qualité de l'écart lui-même. Parions que les relations qui seront construites par après n'en seront que plus libres, plus riches, plus inventives, plus authentiques et mieux assumées que jamais. En d'autres termes, les questions les plus intéressantes et les plus fécondes ne sont peut-être pas : « est-ce que nous sommes attirés par les plantes par nostalgie romantique à la mode ? » et « allons-nous nous laisser entraîner dans cette esthétique passéiste? » mais plutôt : « pourquoi les avons-nous perdues de vue ? » et « qu'allons nous faire avec elles à présent ? » Les deux premières questions se posent sur fond de dramaturgie du destin et de fatalisme : nous sommes emportés par la mode et nos sentiments. Les deux autres mettent en avant des &lt;i&gt;faits&lt;/i&gt; : une relation séculaire a été interrompue, les plantes sont toujours là et nous sommes manifestement intéressés à entrer à nouveau en relation avec elles. Puis elles ouvrent ces faits à leurs fécondités respectives : que s'est-il passé ? qu'est-ce qui nous a détourné des plantes ? sous quel prétexte ? avec quel résultat ? qu'y avons-nous gagné, perdu ? vers quelles relations nouvelles nous orientons-nous ? par où les aborder ? qu'est-ce qui a changé ? avons-nous changé ? les plantes elles-mêmes y sont-elles pour quelque chose ? etc.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bref, voyons dans ce retour aux plantes sauvages non pas un ressassement pathologique, mais comme des retrouvailles. Si l'on se tourne vers elles, ce n'est pas pour vivre dans un passé rassurant en se raccrochant à de vieux souvenirs jaunis, mais pour mobiliser ces êtres toujours actuels en tant qu'alliés ou que compagnons dans notre avenir. Nous n'avons pas à nous réfugier dans leur familiarité pour tourner le dos à un futur inquiétant, mais à renouer le contact avec elles là où on les avait laissées pour les réembarquer dans notre histoire - ou pour nous laisser embarquer dans la leur -, pour les inviter à partager notre avenir. Si nous les convoquons à nouveau dans nos vies, ce n'est pas parce que nous estimons qu'il n'y a pas de place pour nous dans le futur, mais parce que nous pressentons qu'il y a une place de choix pour elles dans notre futur. Il n'y a là aucune régression, mais seulement la reprise de quelque chose qui avait été interrompu, négligé, parce que nous estimons que cela en vaut la peine pour notre progression.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre15&quot;&gt;&lt;/a&gt;Que s'est-il passé ?&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Notre mode de vie et nos manières de convoquer les ressources de notre environnement restent largement tributaires de l'ancien régime aristocratique. Ils participent toujours des distinctions noble/vil, chasseur/cueilleur, cavalier/piéton, etc. et donc des ségrégations et disqualifications qui les accompagnent. Il est donc des nourritures réputées nobles et d'autres viles. Les plantes qui entrent dans le régime alimentaire valorisé ont été sélectionnées pour certains caractères, au gré de la fantaisie de leurs commanditaires. Les légumes de nos (super)marchés sont encore gonflés et lustrés du prestige des classes luxueuses et témoignent de la puissance de celles-ci. Leur forme a été laborieusement recherchée et forcée, jadis par des armées de jardiniers, désormais par la machine agro-chimique, pour servir d'étendard de table aux maîtres de la terre et des hommes. La plante sauvage, non-élaborée, non-usinée, échappant à toute voie de financement  - si ce n'est éventuellement pour son extermination -, ne peut servir, en dernier recours, qu'au vilain, au rebut, à l'exclu, à l'indigent, à celui dont le rôle est de présenter le spectacle de la misère à mépriser et fuir, laquelle sert de faire-valoir au prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La plante, premier interlocuteur de l'homme, est utilisée, comme tout le reste, comme &lt;i&gt;signe&lt;/i&gt;. Montrez-moi les plantes qui vous accompagnent, je dirai de quelle classe vous êtes, je dirai si vous êtes « chic » ou « plouc ». Dans une civilisation qui entend s'affirmer par la conquête, la maîtrise, le contrôle et l'exploitation - mérite-t-elle encore de ce fait l'appellation de « civilisation » ? -, ce qui échappe à cette mainmise ne peut être considéré que comme ennemi. La plante sauvage, surtout si elle est utile, fait insulte à l'administration du monde par le marché des produits industriels : elle est disponible pour tous sans intermédiaires, gratuite et utilisable sans grande infrastructure technologique. Elle multiplie exponentiellement et répand en abondance, dans tous les interstices laissés par la gestion rationnelle du territoire, un patrimoine génétique, générique et généreux infiniment riche mais inappropriable, ainsi que ses précieux produits. Elle renverse les hiérarchies et les privilèges de classe en s'offrant à tout qui passe et veut bien se donner la peine de la cueillir. Elle ne demande qu'une chose : un peu de &lt;i&gt;savoir&lt;/i&gt; à son sujet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre16&quot;&gt;&lt;/a&gt;Une société de la connaissance ?&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Le XVIII e siècle de l'Encyclopédie avait laissé entendre la promesse d'un savoir technico-scientifique accessible à tous par l'intermédiaire de la simple lecture en langue vulgaire. Le siècle de Linné, de Rousseau et de Goethe nous avait invités à entrer dans l'intimité des plantes, à faire plus ample connaissance avec elles. Ce siècle avait entrepris de libérer le peuple de l'arbitraire du Prince par l'extension des « Lumières ». Mais ce même siècle fut mené par la montée en puissance d'une classe, la bourgeoisie, qui revendiqua cette liberté pour ses affaires. Ces parvenus du commerce, de la finance et de l'industrie manufacturière, dopés par des trafics intercontinentaux, impérialistes et coloniaux basés sur l'esclavage, le génocide et l'exploitation, n'étaient pour la plupart que des bourgeois-gentilshommes voulant seulement prendre la place et singer les façons de l'aristocratie guerrière moribonde. Grisés par la puissance toujours identifiée à la domination, il ne firent en définitive que substituer un pouvoir, celui de l'argent, à un autre, celui des armes. Pour asseoir leur puissance, ils s'inféodèrent la science et l'ingénierie alors dans l'air du temps. Alors que celles-ci venaient d'être rêvées comme patrimoine commun capable de libérer de toute contrainte et appartenance tous les individus pensés comme également libres, ils en firent exactement le contraire : des instruments d'asservissement et d'exploitation. Au nom du progrès, ils mirent en place de nouvelles formes de servitude basées sur la dépendance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par la promesse d'une participation à la puissance qu'offrirait l'argent, ils arrachèrent des masses d'individus à leurs terroirs et leur confisquèrent toute possibilité d'apprendre pour s'autonomiser. Ils s'approprièrent le savoir et s'assurèrent le monopole des ressources, se posant en intermédiaires incontournables pour tout commerce avec le monde. D'abord comme « bras » (travailleurs), ensuite comme estomacs (consommateurs), le gros du peuple fut soigneusement entretenu dans l'ignorance de tout ce qui aurait pu l'affranchir de sa dépendance de la machinerie censée apporter la prospérité. L'école obligatoire nous apprit juste ce qu'il fallait pour que nous soyons de dignes auxiliaires (et adorateurs) de la machine à profit. Cette dernière, malgré ses annonces mille fois réitérées, ne nous fournit pas en denrées, mais en objets mystiques, en fétiches. Elle nous vend l'illusion d'une participation au prestige aristocratique sous une forme désormais standardisée. Elle ne nous fournit pas de quoi vivre, mais de quoi nous enorgueillir. Comme en témoigne la primauté accordée à l'emballage, à l'étiquette, nous n'achetons pas des objets, des substances, mais des mythes, et tout cela sur fond d'ignorance. Ne nous y trompons pas : l'étiquette et l'emballage ne sont pas là pour nous informer - là est la grande duperie -, mais pour nous permettre d'&lt;i&gt;ignorer&lt;/i&gt;(aux deux sens actif et passif) la nature et la provenance de ce que nous consommons. Le simple fait que nous achetons ces chimères les nimbe d'un halo de sainteté, conféré par l'argent, puissance ultime, qui décourage notre curiosité sacrilège : on ne pénètre pas ainsi le saint des saints de la production. C'est industriel, donc c'est bien (sous-entendu : contrôlé, propre, organisé, étudié, scientifique, rationnel, financé, etc...) Essayons de nous renseigner vraiment sur un de ces produits...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quoi qu'il en soit, l'idée est passée dans nos mentalités que tout ce qui est en magasin peut être acheté et consommé en toute confiance, malgré les scandales et catastrophes alimentaires et médicales qui ponctuent l'actualité. Nous avons décidément développé un réel talent pour ignorer activement. Corrélativement, tout ce qui pousse au bord du chemin nous est éminemment suspect. Combien de plantes ne nous a-t-on pas enseignées (à tort), dans notre enfance - alors qu'on nous gavait allègrement de sucreries industrielles nocives -, comme étant du « poison », au point que l'on a souvent l'impression - détrompez-moi - que la plupart des plantes que nous côtoyons (sans compter les plantes ornementales) sont férocement vénéneuses. J'apprend petit à petit que c'est le contraire qui est vrai : la plupart des plantes qui croissent autour de nous sont bénéfiques, c'est la plante toxique qui est l'exception, mais il faut le savoir - et la connaître! L'autre jour, un sympathique septuagénaire, me voyant manger avec délices (et modération) des baies de sureau noir - chose que je fais sans dommages depuis des années -, m'assure que c'est un poison mortel ! Mon grand-père qui me comblait de Sugus et autres Milky Way me mettait violemment en garde, lors des promenades éducatives de mes premières années, contre les fruits du sorbier (« c'est du poison ») dont j'ai encore largement agrémenté ma dernière gelée de mûres sauvages.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre17&quot;&gt;&lt;/a&gt;Qu'est-ce qui a changé ?&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
&lt;div class=&quot;indent&quot;&gt;Laissons aux bienfaiteurs de l'humanité, même si c'est plus que douteux, qu'en 1790 le peuple (le peuple populaire et populeux, pas celui des salons) était profondément stupide. Admettons pour la discussion que les meneurs de cochons et autres bestioles étaient suffisamment bêtes pour dévaster les terrains communaux (cf. &lt;i&gt;La tragédie des biens communs&lt;/i&gt;). Acceptons artificiellement - on ne peut de toute façon plus rien pour eux - qu'ils avaient alors besoin de gestionnaires instruits et rationnels pour diriger leurs existences, pour leur bien. Mais deux siècles plus tard, après l'instruction gratuite et obligatoire pour tous, la radio, la télévision (pas celle de TF1), l'offset, le livre de poche, les bibliothèques publiques, la décentralisation culturelle, l'Internet, la situation n'a-t-elle pas quelque peu évolué ? A l'heure où n'importe qui (ou presque) est capable de lire le compte-rendu kilométrique du dernier match de foot, les potins détaillés d'un magazine « people », une réclame pour de la bière ou le mode d'emploi d'une machine à café ou d'un désherbant total, n'est-on pas virtuellement à même de réaliser une compote de sorbier, de la purée au lamier blanc ou une infusion de camomille, après avoir reconnu la plante et l'avoir cueillie avec parcimonie ?&lt;/div&gt;
&lt;br /&gt;
N'importe quel « plouc » qui a terminé l'école primaire est potentiellement capable, pour quelques euros par ans, d'entrer dans une bibliothèque communale, d'y trouver et emprunter des livres richement illustrés et clairement expliqués qui lui apprendront à nouer des liens intimes et conviviaux avec les herbes qu'il a appris à éradiquer au moyen de produits chimiques élaborés. Gageons que n'importe quel quidam qui sait rejoindre les sites pornos sur le Net ou y commander un vol à bas prix est capable d'y trouver l'identification et les usages de la consoude, de la berce, de la tanaisie et de l'ortie qui poussent sur le terrain vague d'à-côté de chez lui. Point n'est besoin d'être docteur en biologie pour se faire un sandwich au plantain ou une omelette aux boutons de pissenlit. Point n'est besoin d'être botaniste, médecin-herboriste et pharmacien pour se prescrire une tisane de thym afin de soigner son rhume.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui a changé, depuis 1790, c'est peut-être que les lumières ont effectivement pénétré le peuple, à la vitesse de l'électricité. Elles ont acquis la capacité technique d'imprégner tout le tissu social. Le rêve des encyclopédistes est virtuellement (« en vertu », pas non-réellement) réalisé : tout un chacun a accès, à peu de frais, au savoir. L'ennui, c'est que les voies que cette connaissance peut emprunter sont encombrées de nouvelles sensationnelles, de bavardage et de réclames tapageuses. L'ignorance contemporaine n'est pas le fait de la difficulté à accéder au savoir ou à le répandre, ou de la débilité native de la populace, mais de la noyade de la connaissance dans un flot d' « informations » destinée à maintenir cette ignorance en prodiguant l'illusion d' « apprendre » quelque chose. Après avoir consulté la plupart des médias, je ne sais guère plus qu'avant : ils nous mettent au courant d'événements anecdotiques et répétitifs qui ne modifient en rien notre vision et notre appréhension du monde. Au contraire, cette soi-disant information nous forme, nous déforme, nous conforme et nous conforte dans une attitude d'impuissance, d'amertume et de résignation. Elle nous confirme inlassablement que « le monde est décidément bien pourri », que tout va irrémédiablement mal, puis elle nous divertit en nous apprenant les résultats sportifs, ceux du Lotto et en nous présentant un bulletin du temps à moitié fantaisiste. Ce qui empêche désormais le bon peuple de jouir du savoir et de mettre ce dernier en œuvre, c'est cette narcose induite par les voies même de diffusion de la connaissance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui a changé, c'est peut-être aussi que nous avons appris à ignorer pour mieux (et plus) acheter et consommer. Nous avons appris à ne pas apprendre. Nous avons appris à lire les étiquettes, les affiches et les notices pour pouvoir ignorer superbement la nature de ce que nous acquérons et dont nous usons et abusons. Nos cervelles bien informées ont été savamment modelées pour nous diriger tout droit vers les rayons des magasins et pour passer devant les talus, les haies et les bibliothèques sans les voir. Notre ignorance est le prix à payer pour la « prospérité de l'économie ». Nous avons appris à ignorer autrui aussi, afin de nous cloîtrer dans notre bulle solipsiste où seule résonne la voix intérieure divine et médiatique qui nous dit l'existence en scandant ses litanies narcotiques. Nous somme littéralement &lt;i&gt;privés&lt;/i&gt; : privés des autres, privés du monde, privés de la sociabilité des plantes sauvage qui, elles, échappent à toute privatisation. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre18&quot;&gt;&lt;/a&gt;Privation&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Partager un savoir sur ces plantes ou ces plantes elles-mêmes ne prive personne : elles se multiplient exponentiellement par leurs semences. Au contraire, partager ce savoir l'enrichit. Cela ne fait que priver de clientèle ceux qui ne se privent pas de répandre l'ignorance afin de privatiser le patrimoine bio-génétique pour en tirer un profit uniquement financier. Plus encore que les techniques, ce patrimoine ne connaît guère les frontières, les barrières douanières, les clôtures de propriétés. Alors que les mines et les gisements sont exploités laborieusement et s'épuisent, en même temps qu'ils exigent la concentration du capital, la ressource végétale se reproduit, se multiplie, s'enrichit et se répand à profusion. Chaque plante est en elle-même une usine chimique complexe fonctionnant toute seule pour peu que les conditions lui soient favorables. Elle produit gratuitement, à base d'eau, d'air, de lumière solaire et d'un peu de poussière et de débris, des substances subtiles et engendre en un temps négligeable la possibilité de multiples copies légèrement modifiées d'elle-même. Depuis des millions d'années, le végétal délocalise. Dans mon petit sac, pour peu que j'aie quelques connaissances, je puis transporter à l'autre bout du monde de quoi ensemencer mille jardins pour me nourrir et me soigner jusqu'à la fin de mes jours et, au-delà, de quoi partager cette richesse avec tout qui je rencontrerai. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les slogans le clament : nous sommes dans la « société de la connaissance ». Faisons en sorte que cette connaissance vitale soit véritablement le fait de la société, et non de ses gestionnaires, et que ce savoir partagé, cultivé et démultiplié à l'envi soit le ciment d'une authentique &lt;i&gt;société&lt;/i&gt;, d'une socialité dynamique, harmonieuse (ou plutôt harmonique) et cohérente qui inclut des humains mais aussi des plantes, des animaux, des paysages, des technologies. L'actuelle société de l'ignorance n'est pas vraiment une société : elle est plutôt une juxtaposition d'individualités coupées du monde et coupées les unes des autres, toutes tournées vers le phantasme d'une norme centrale par où tout lien passerait. Même nos rapports aux plantes doivent être « normalisés », médiatisés par des experts. L'expansion d'une véritable connaissance détruit cette non-structure. Ap-prendre, c'est être directement en prise, aux prises avec... le monde, les autres, une plante. Seule la re-connaissance mutuelle peut fonder une société. On ne peut faire société qu'avec les êtres que l'on reconnaît. Aussi, la société de la connaissance devra être une société de la reconnaissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre19&quot;&gt;&lt;/a&gt;Les livres, l'espace numérique et le monde&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Je parcours l'espace, un livre sur les plantes à la main. J'y fais des rencontres : des humains, des bâtiments, des plantes, etc. Telle plante que je remarque souvent depuis quelques temps : quel est son nom, est-elle comestible, possède-t-elle quelque vertu médicinale, ou s'offre-t-elle à quelqu'autre usage ? Je me familiarise avec ses formes, ses couleurs, son port, sa texture, ses arômes. Un jour, je la rencontre au détour d'une page. Est-ce bien elle ? Ou bien telle autre dont j'apprends les nombreuses et étonnantes vertus au cours de mes lectures, je découvre quelques temps après qu'elle abonde en des lieux qui me sont familiers, ou j'en repère fortuitement de discrets exemplaires en un endroit que je crois ne plus oublier à l'avenir. A chaque fois, à chaque reconnaissance où je m'exclame avec émotion « c'est elle ! », je puis faire l'expérience tellement jouissive de ce qu'Aristote appelait l'&lt;i&gt;eidos&lt;/i&gt;. Il s'agit chaque fois d'une rencontre magique, de l'épreuve de la correspondance entre cet être qui se trouve là, devant moi, et l'intelligibilité que je puis en avoir. A même cet être unique, singulier, particulier et en devenir je décèle immédiatement la manifestation d'une « idée » intelligible et stable que je sais pouvoir rencontrer en d'autres, à de multiples reprises. Dans la diversité et la profusion de l'espace réel où je me promène physiquement, je fais des rencontres qui me transportent et me propulsent dans un espace intellectuel parallèle peuplé de ces eidè et obéissant à d'autres lois. A moins que ces « idées » ne hantent et n'habitent les choses elles-mêmes. C'est là le débat entre Platon et Aristote.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours est-il que la rencontre d'une plante est l'occasion de l'irruption, à travers la reconnaissance, de ce sens, de ce &lt;i&gt;logos&lt;/i&gt;, de cette identité, de cette nature que je puis en principe &lt;i&gt;savoir&lt;/i&gt;. En reconnaissant la plante, je puis répondre, bien qu'imparfaitement, à la question de ce qu'elle &lt;i&gt;est&lt;/i&gt;. En nommant l'espèce, j'appelle tout un cortège de significations et de savoirs qui séjournent habituellement dans nos intellects et nos textes. Je troue à cette occasion un univers opaque d'ignorance. On a coutume de dire que le monde avec tout ce qu'il abrite nous est un profond mystère, et que nos pensées, nos paroles et nos livres sont coupés de la réalité. Soit. Mais à certaines occasions, l'épais brouillard dans lequel nous évoluons est traversé par un soudain éclair d'intelligibilité. Le voile d'ignorance n'est certes pas levé mais à tout le moins y faisons nous fréquemment quelques accrocs. Lorsque je reconnais avec certitude une plante et que je sais ne fut-ce que je puis la manger sans danger, j'entre en société avec elle. Il ne faut peut-être pas trop chercher la connaissance dans le phantasme de pénétrer tous les mystères de l'existence, mais dans cette simple intimité relative aux choses et aux autres. « Con-naissance », « naître avec »... peut-être s'agit-il tout simplement du fait d'ensemble venir au monde, de partager le même berceau, la même matrice et d'ainsi &lt;i&gt;faire univers&lt;/i&gt;. La  plante connue me devient familière et même si je ne puis prétendre savoir tout à son propos - sait-on jamais tout de ses familiers ? -, j'en sais suffisamment pour entrer avec elle dans une relation assez riche. Le fameux &lt;i&gt;logos&lt;/i&gt; n'est peut-être jamais que ce lien, cette ligature, cette reliure qui, d'une part, ramasse ce que je rencontre en un paquet de sens qui se tient et de ce fait, d'autre part, me permet de m'y rattacher selon certaines modalités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les livres, ainsi que les textes et les images que ceux-ci abritent me permettent de faire connaissance avec les plantes que je rencontre dans le monde réel. Ils me les présentent de façon extrêmement pertinente. Ils font ressortir à même ces plantes individuelles et réelles l'intelligibilité qu'elles y ont bien voulu laisser transpirer. L'espace textuel et pictural vient s'interposer entre le monde et moi comme ces lunettes qui donnent du relief ou font voir de nouvelles choses qui sont bel et bien là. Loin de se substituer à la réalité, il ouvre celle-ci, la déshabille, lui donne de la profondeur. Le support livresque est comme le point d'appui d'un formidable levier qui soulève tour à tour des coins du voile. Il rassemble et conserve des savoirs épars et laborieusement obtenus et les rattache immédiatement, grâce au pouvoir langagier de nommer et de décrire, aux entités réelles que nous côtoyons. Pour ce faire, il dispose d'&lt;i&gt;entrées&lt;/i&gt;, de points de passage, de points d'ancrage suffisamment sûrs : le nom, l'espèce, le genre, le milieu, la couleur des fleurs, leur forme, celle des feuilles, etc.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L'espace numérique frais émoulu n'est pas en reste : les flores foisonnent sur la Toile mondiale et les flux électroniques jonglent allègrement avec de multiples entrées qui nous permettent de tisser avec les plantes une nouvelle socialité, une nouvelle intimité dans le réel. Modestement, j'ai rassemblé sous forme numérique toutes les informations que j'ai collectées dans des livres sur mes chères plantes, afin de pouvoir profiter de la souplesse et de la puissance de ces outils. Sans arracher le moindre pétale, je constitue un herbier numérique qui peut suivre les saisons, mettre en relief le milieu, etc. J'y range en quelques manipulations simples des savoirs auparavant dispersés, je les confronte, les déplace, les retrouve avec une aisance rare. Le nom d'une affection me renvoie directement à des plantes qui peuvent la soigner. Je parcours à la vitesse de l'électricité tout mon champ de connaissance patiemment planté et collecté à de multiples sources. Ce champ, je puis le modifier et le multiplier à l'envi, je puis l'offrir, le partager, le fusionner et l'enrichir avec le champ du voisin. Je pourrais inviter quiconque est de passage à y puiser selon son bon plaisir ou à l'amender.&lt;br /&gt;
L'espace numérique a cette connivence particulière aux plantes, surtout dans ses versions « &lt;i&gt;open source&lt;/i&gt; » que, comme elles, il multiplie et dissémine les entités et les informations à l'envi, à peu de frais et de façon décentralisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces espaces alternatifs me sont de précieux auxiliaires qui se substituent à une intimité perdue par la culture, en me permettant de re-tisser dans le réel une nouvelle socialité plus riche avec les plantes. Il est important d'insister sur le fait que cela ne m'entraîne pas à vivre avec les plantes « dans les livres » ou sur le Net, comme dans un espace virtuel de refuge et d'exil, mais bien &lt;i&gt;dans la réalité&lt;/i&gt;. Comme je l'ai dit, ces espaces alternatifs me permettent uniquement de &lt;i&gt;(re)faire connaissance&lt;/i&gt;. Par leur détour, je traverse des écologies peut-être plus hospitalières au lien, au &lt;i&gt;logos&lt;/i&gt;, des milieux où, sans doute, ces liens ce sont réfugiés, conservés, entretenus et enrichis alors qu'ils avaient été rompus dans le réel. Mais après ce bain de sociabilité, il s'agit de renouer avec l'entité réelle et de créer à partir des connaissances grappillées des relations intimes et durables qui impliquent le corps et tous ses sens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre20&quot;&gt;&lt;/a&gt;Vers une nouvelle socio-économie ?&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Il y a quelque temps, comme à mon habitude, je lisais tranquillement sur le pas de ma porte, lorsqu'une habitante du quartier m'apostropha en me présentant une affichette. Quelques membres du comité de quartier avaient décidé d'organiser une « bourse aux plantes » ou chacun pourrait de façon informelle amener, échanger, ou simplement emporter toutes plantes qui se présenteraient. Cette manifestation s'inscrit dans le sillage d'une initiative de quelques habitants baptisée « quartier vert » et destinée, par le reverdissement des rues et des façades, à rendre notre lieu de vie commune plus convivial. Il faut dire que la rue où je loge est particulièrement morte. Les anciens prétendent que jadis, une intense animation y régnait. Maintenant, on y passe, échange quelques mots, puis continue sa route, mais quelle route ? Seul, je m'efforce de la peupler quand le temps le permet de mes loisirs studieux. Quelque fois, un bref salon de thé s'improvise autour de ma chaise. Pourtant, le lieu est idyllique : situé entre deux portions de forêt, les trottoirs sont larges, la circulation automobile peu abondante. Même lors des soirs d'été, lorsqu'on se promène, on ne voit personne : chacun est soit dans son jardin, soit devant la télévision.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Créer du lien social par les plantes... pourquoi pas ? C'est marrant : cette bourse aux plantes tombe juste le jour où nous avons prévu, avec quelques amis (devinez qui), d'organiser une rencontre autour de la mise en place dans le quartier d'un « Réseau citoyen » numérique par ondes (technologie WIFI). C'est une aubaine : nous jumellerons les deux. Je pressens que derrière ces deux initiatives, une philosophie semblable est à l'œuvre. A force de fréquenter les plantes et de m'y intéresser je me suis aperçu de plusieurs choses. Premièrement, les plantes sont sources d'abondance et de profusion. En tâchant de les cultiver, même maladroitement, je suis toujours gratifié d'un &lt;i&gt;surplus&lt;/i&gt; que j'ai appris, à la longue, à distribuer gratuitement un peu au hasard de mes rencontres et de mes fréquentations. J'ai dû véritablement faire violence à mes vieilles habitudes de jalousie patiemment apprises - ce que j'ai, je le garde et le soustrais à la convoitise d'autrui, quitte à le laisser pourrir - pour m'accorder à la générosité du végétal. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Or, j'en suis arrivé à penser qu'une des misères qui minent notre sociabilité, c'est précisément qu'elle se joue sur fond de rareté. Paradoxalement, nous vivons dans une société qui se dit d'abondance, mais qui entretient une mentalité caractéristique d'un état de rareté, en exacerbant, au désavantage de toutes les autres passions qui font la richesse humaine, celles qui accompagnent cet état : &lt;i&gt;grosso modo&lt;/i&gt; la peur et l'envie. Peur de n'avoir pas assez, peur que l'on me prenne ce que j'ai, peur d'être à la traîne ; envie de thésauriser un maximum de biens pour justement ne pas être à la traîne, et donc vulnérable. Peut-être est-ce à cause de l'utilisation continuelle de l'argent, rare par essence, comme mesure de la valeur des choses, nous faisant ainsi associer rareté et préciosité ? Peut-être nos mentalités sont-elles délibérément façonnées en ce sens par les mercenaires du marketing, afin d'assurer à leurs commanditaires la vente de leurs marchandises pléthoriques ? Peut-être est-ce là le fruit de l'inertie des structures de domination héritées de temps de rareté ? Quoique, la rareté a-t-elle jamais existé ? Ce lieu commun du temps jadis frappé de pénurie est de plus en plus remis en question. Les plantes n'ont-elles pas accompagné l'homme depuis ses premiers pas ? Ne sont-ce pas les structures de domination qui ont créé les situations de pénuries - par une fiscalité écrasante et des guerres continuelles -, peut-être afin de mieux asseoir leur pouvoir ? Qui donc en définitive provoque l'autre, de la guerre et de la pénurie ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre21&quot;&gt;&lt;/a&gt;Démonstration de puissance&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Comme je pense l'avoir déjà suggéré, il serait peut-être temps de revoir notre concept de &lt;i&gt;puissance&lt;/i&gt;. Identifiée abusivement	à &lt;i&gt;force&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;domination&lt;/i&gt;, la « puissance » exerce une fascination sans précédent. Elle s'incarne de manière prépondérante dans le fétiche qu'est devenue l'automobile et, plus généralement, dans les &lt;i&gt;moteurs&lt;/i&gt; de toutes sortes, processeurs et autres. Aristote, un des tout grands architectes de la pensée occidentale, a abondamment cogité et ce qui deviendra la puissance, et le moteur. Il s'ingénie à distinguer l' &lt;i&gt;energeia&lt;/i&gt;(en-travail, en-action &amp;gt; « énergie ») de la &lt;i&gt;dynamis&lt;/i&gt; (puissance, pouvoir, potentialité, capacité &amp;gt; « dynamisme ») et à conférer consistance et être à cette dernière en montrant que la réalité est aussi - voire plus - riche de ses potentialités et de ses possibilités latentes que des choses effectives ou en actes. Vous l'aurez peut-être remarqué, par rapport à nos conceptions, les significations se croisent : ce qu'il conçoit comme « énergie », c'est ce qui se voit, ce qui est en œuvre, et sa « &lt;i&gt;dynamis&lt;/i&gt; » ou puissance se cache, attend dans les coulisses avant de se manifester « énergétiquement ». Et la manifestation la plus courante de l'énergie est justement le mouvement, transmis d'étant en étant depuis le premier moteur du monde qui deviendra Dieu. Or nous, nous ressentons le besoin de &lt;i&gt;démonstrations&lt;/i&gt; de puissance et nous &lt;i&gt;emmagasinons&lt;/i&gt; l'énergie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La perspective a été inversée : nous ne sommes pas tant attentifs à ce que recèle une situation en terme de possibles qu'aux manifestations spectaculaires et tapageuses de simulacres de force. Peut-être depuis que l'Occident aristotélicien a découvert avec les feux de Bengale, sans bien le comprendre, que la matière était énergie (au sens moderne) - ce que l'Orient avait manifestement compris depuis des siècles - et que la possession des moyens pyrotechniques fut associée à la domination, les foules sont subjuguées par le premier hercule de foire qui fait exploser le moindre pétard. N'appelle-t-on pas encore « puissances » les Etats qui dominent la planète par leur capacité à faire sauter celle-ci en transformant quelques poignées de matière en énergie phénoménale. Remarquons que la fameuse Bombe est le premier engin pyrotechnique destiné à ne pas servir, à ne pas se mettre en-travail, à rester « en puissance » de destruction. Jadis, le moteur était le divin. Cet acte titanesque mettait silencieusement en branle la formidable mécanique cosmique. Actuellement, ce divin s'est distribué dans une multitude de gadgets pétaradants ou vrombissants symboles d'une grisante domination par la force. Sur la place (du marché) publique où il importe de « rouler des mécaniques », le dominant sera dit « puissant » et le sera en vertu de sa possession et de sa maîtrise ostensibles d'engins à moteur et de ressources énergétiques sous forme de matière pour les faire fonctionner. &lt;i&gt;In fine&lt;/i&gt;, c'est la possession d'argent s'incarnant comme capital dans de telles installations qui conférera la prétendue « puissance » aux maîtres du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et nos pissenlits, dans tout cela ? Lorsque le sagace Aristote s'efforçait de pénétrer les mystères de la &lt;i&gt;physis&lt;/i&gt;, ce fascinant déploiement des choses, cette éclosion des êtres, cette continuelle floraison d'une réalité toute en changements, en métamorphoses et en transformations, il y repéra comme l'expression multipliée de caractères sous-jacents, de singulières et stables spécificités hantant et déterminant le développement des manifestations particulières de l'être. Dans le triste buisson épineux hivernal, il sentit la présence de la rose, et, pourquoi pas, du doux présent à la fiancée. Grand observateur et sans doute amoureux de la nature, pour avoir attribué une âme aux plantes, celles-ci l'avaient vraisemblablement inspiré. Même : dans l'élaboration de son précieux concept de &lt;i&gt;matière&lt;/i&gt;, il lui conféra le nom du bois des arbres des forêts qui, sous les coups de ciseau de l'artisan, se soumet à l'idée que ce dernier a en tête.&lt;br /&gt;
Les plantes sont infiniment « puissance » : elles véhiculent tout au long de leur développement ininterrompu, dans les replis de leur organisme, des mondes de possibilités d'être.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous le savons maintenant, chacune de leurs cellules renferme la potentialité de développements tels ou tels. En croisant leurs spécificités, elle mettent en-œuvre des possibles insoupçonnés. Surabondantes en nombre et en propositions, elles excitent depuis que nous sommes au monde notre imagination et notre ingéniosité pour nous nourrir, nous soigner, nous vêtir, nous loger, nous chauffer, nous déplacer ainsi que pour exciter notre créativité esthétique. Autrement dit, c'est avant tout d'elles - ou plutôt &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; elles - que nous sommes puissants, que nous tirons ce que nous pouvons, et ce sans d'autre capital que notre capacité - et la leur - à nouer des relations riches et inventives. Même l'énergie-matière dans sa forme classique encore en œuvre dans nos engins fétiches est l'oeuvre du végétal, issue de sa puissance et de son génie à transformer, précisément, l'énergie en matière. Son apparence minérale ne doit pas nous tromper et il n'y a aucune raison que les propriétaires d'engins d'extraction en imposent aux coureurs de sentiers. Tous nos carrosses ne sont, en définitive, que des citrouilles à peines aménagées par la marraine-la-fée Industrie techno-scientifique. Ils fonctionnent fondamentalement à l'énergie solaire et les panneaux solaires les plus courants, les plus efficaces et les plus élaborés ne sont pas de coûteux gadgets destinés à donner une touche « écolo » à une orgie technologique tout à fait standard, mais bien ces insidieuses feuilles de pissenlit que nous piétinons quotidiennement avec mépris.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La puissance des plantes réside non pas, comme c'est largement le cas pour le minerai, dans leur masse matérielle, mais bien dans leur &lt;i&gt;génie&lt;/i&gt;. Chaque individu végétal (animal aussi, du reste) entretient, en s'en constituant le véhicule, un complexe processus de transmission, de conservation, de multiplication et d'enrichissement de cette véritable pouponnière de possibles. Ici, la puissance croît par la dissémination. L'enrichissement des relations se fait sur fond d'abondance car chaque individu est puissance de foules d'autres individus semblables. Ou, mieux formulé : la puissance - qui prend là son sens mathématique - de chaque individu, ce sont des foules d'individus semblables. Avec la culture, cette puissance devient effectivité. Cette relation riche entre l'homme et la plante déploie la puissance de celle-ci. Autrement dit, l'homme, la plante et la rencontre de leurs génies respectifs consacrent l'abondance et donc la distribution de la puissance. A ceci près que des hommes ivres de domination s'ingénient aujourd'hui à raréfier le génie végétal - ainsi que tout ce que les relations entre les humains, les milieux et les plantes comportent de génial - et à en juguler la dissémination. Pour un simulacre de puissance, ils sacrifient la puissance authentique de la plante : puissance d'&lt;i&gt;autonomie&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre22&quot;&gt;&lt;/a&gt;Abondance et hospitalité&lt;/h2&gt;

Car le genre de société à laquelle nous invitent les végétaux n'est pas une société hiérarchique, caractérisée par des rapports de domination. Ce serait plutôt une société de type &lt;i&gt;éco-logique&lt;/i&gt;, soit une co-habitation riche en relations consistantes, cohérentes, géniales et intelligibles. Dans de telles configurations, chaque individu, chaque entité prend place dans un milieu hospitalier qui l'accueille et il y apporte sa spécificité, autrement dit sa puissance. Les dispositions respectives sont fortuites, elles ne dépendent pas d'un ordre pré-existant et sont appelées à évoluer. En d'autres termes, sur fond d'hospitalité et donc de ressources disponibles en suffisance, chaque être a le loisir d'être « spécial » (et non pas artificiellement « spécialisé »), d'apporter librement sa spécialité ou d'être ce qu'il est, et de participer ainsi, par la rencontre avec l'autre, à la cohérence émergeant de l'événement de la cohabitation. Une telle société n'est pas définie par une norme : elle accueille et respecte la particularité de chacun en lui fournissant un lieu favorable à son articulation éventuelle avec celle d'autres. Chaque individualité, avec son génie propre, doit pouvoir se suffire à elle-même, doit avoir son existence assurée, afin qu'elle puisse authentiquement entrer en société, faire société avec autrui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon la leçon des plantes (du moins celle qu'elles ont eu la gentillesse de me donner), chaque individu organique porte en lui toute la puissance de son propre développement, n'attendant que le lieu et le moment favorables pour se déployer et nouer des liens féconds avec son environnement. L'organisme n'est pas la pièce usinée d'une mécanique qui devrait trouver sa place, rare, et s'y ajuster. Plutôt : il y a de la place en quantité, mais une place indéfinie, vacante, disponible à toute configuration. Ce serait plutôt la place qui trouve l'individu, s'offre à lui comme réceptacle de son épanouissement, suscite la rencontre avec d'autres et s'enrichit en retour, prend forme et consistance du fait de son peuplement. Il ne s'agit plus d'un semblant de rassemblement ou d'assemblage d'êtres semblables ou équivalents, mais d'une authentique création de réalité inédite et inopinée. Que ce soit une prairie, un talus, une forêt, un jardin, une vasque, un bouquet ou un plat, chaque fois, l'espace est primordialement disponible et les configurations mouvantes qui s'y installent ne sont conditionnées que par la rencontre fortuite et les affinités des puissances propres en évolution des entités qui y trouvent à s'épanouir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mort elle-même y prend un nouveau visage, souriant. En s'incorporant à la masse vivante et affairée de l'humus, l'individu péri apporte une contribution toujours grandissante à ce lit moelleux et riche, berceau d'abondance et de diversités futures. La litière végétale, en association étroite et intriquée avec les autres règnes du vivant, métamorphose les éléments cosmiques et atmosphériques impétueux en un matelas hospitalier qui temporise leur violence, l'apaise et la transforme en ressource abondante, continue et durable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La plante, par sa simple présence, fait signe vers l'hospitalité, vers la disponibilité et vers l'abondance qui sous-tendent celle-ci. Même au cœur du désert - le désert est le sanctuaire de l'hospitalité - le plus aride, la présence végétale dit : tout compte fait, ce lieu n'est pas si inhospitalier, je m'y trouve bien du fait de ma puissance. Et s'y trouvant, elle le rend encore plus hospitalier pour nous et notre puissance propre. L'hospitalité et l'abondance qui lui est parallèle se distribuent ainsi en cascades. La matière disponible dans l'univers se rassemble en étoiles, les innombrables soleils diffusent leur énergie en quantité, le sol et les océans offrent des immensités de surface de captation, les plantes les envahissent et rendent cette énergie disponible pour notre subsistance et nous, nous aménageons des jardins&lt;a class=&quot;missingpage &quot; href=&quot;http://www.surlaterre.org/Voir&quot;&gt;l'oeuvre du paysagiste http://www.gillesclement.com Gilles Clément&lt;/a&gt; et notamment son concept de &quot;jardin planétaire&quot;. Si le végétal peut être pour nous symbole d'hospitalité, c'est parce qu'il en est le rebond précédent le nôtre, celui duquel nous jaillissons. Répandant sur terre l'oxygène que nous respirons ainsi que notre nourriture, c'est lui qui nous accueille, nous installe et nous accompagne dans l'existence. Il est l'hospitalité dans laquelle nous naissons, il est notre hôte, nous souhaite la bienvenue dans l'être, nous invite à vivre. C'est peut-être pour cela que nous apprécions tant sa compagnie et qu'elle nous revigore lorsque nous en avons été privés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais si l'hôte est celui qui reçoit, celui qui est reçu est également dit « hôte ». L'hospitalité est de ces relations - comme « apprendre » - qui ne sont pas à sens unique. Ou peut-être qu'il n'y a là pas vraiment de question de sens, de transmission de quelque chose d'un point à un autre, mais plutôt d'établissement d'un lien qui renforce chaque tenant en rendant solidaires. L'hôte reçu est aussi, de par sa puissance propre, abondance pour celui qui reçoit. L'utilisation dans ce contexte du verbe « recevoir » ne dit pas autre chose. En invitant l'étranger à ma table, je ne « subis » pas ce dernier, je le reçois comme un cadeau. Le peu qu'il me coûte - et qui représente énormément pour lui - est sans commune mesure avec ce que je gagne à sa présence, du fait précisément de son « étrangèreté », autrement dit de sa puissance propre, de sa spécificité qui enrichit en la reconfigurant ce que peut être l'existence pour moi. Voilà encore un exemple du fait que, contrairement à ce que nous admettons trop souvent, ce n'est pas nécessairement ce qui est rare qui est précieux. Je suis l'abondance qui est précieuse à l'hôte que je reçois, lui-même m'étant précieux par la nouveauté prometteuse d'abondance qu'il m'apporte. La raréfaction de ce qui est précieux est artificielle. Elle est vraisemblablement destinée.à asseoir les rapports de domination, débouchant sur l'absurde croyance en la rareté de ce qui est précieux - et la préciosité de ce qui est rare (le trèfle à quatre feuilles, l'or, les pierreries) -, et donc la peur d'en être privé, l'envie, la jalousie, etc. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre23&quot;&gt;&lt;/a&gt;Propriété et dissémination&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
L'hospitalité est une alternative aux rapports de domination. L'étranger n'est pas une menace pour mes biens, duquel je devrais me protéger en me soumettant à un prince guerrier. Il m'est un bien infiniment plus précieux que toutes mes possessions. Car la puissance n'est pas le monopole du prince, comme celui-ci voudrait me le faire croire en se parant d'objets rares, mais bien la propriété de chacun, son unicité, sa particularité, sa singularité. Ma propriété, ce n'est pas l'ensemble des objets transitoires que je m'annexe et me réserve, mais bien ce que je puis apporter d'unique dans mes relations avec les choses et avec les autres êtres. C'est aussi cela qui est véritablement précieux, parce que, par sa différence, l'irruption dans mon environnement de l'étranger, avec sa puissance propre, change les propriétés de cet environnement et permet l'épanouissement de ce qui n'était jusqu'ici en moi qu'en puissance. Ceci permet à diverses puissances d'autres entités de se manifester à leur tour dans des relations enrichies, et ainsi de suite. Le rejet de l'étranger ne fait que confirmer et les rapports de domination et la rareté. L'accueil hospitalier de l'étranger augmente l'abondance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour témoin de cela, il suffit de songer au phénomène bien connu que l'hospitalité est surtout développée dans les environnements marqués par la rareté, et que les empires hiérarchisés se forment sur fond d'abondance de subsistances - en général d'origine végétale. L'empire, la domination, l'Etat n'assurent pas l'abondance : ils installent la rareté dans les esprits, puis dans les faits. Les terres administrées s'appauvrissent du fait de la standardisation et de la normalisation centralisées. Pour mieux dominer, les structures d'asservissement diminuent la puissance de tout ce qu'elles touchent. Il est caractéristique que les empires guerriers prennent un soin particulier à brûler sur leur passage la terre et ce qu'elle porte. Par contre, la rencontre pacifique, respectueuse et l'échange gratuit ont de longue date enrichi les sociétés. La migration des végétaux, ainsi que celle des connaissances et des techniques qui constituent les rapports que l'on peut entretenir avec eux constituent les principaux progrès de l'humanité. Echanger du génie végétal ne coûte rien et multiplie l'abondance de part et d'autre. Il suffit d'envisager les plantes avec lesquelles nous entretenons les rapports les plus étroits : seule une infime proportion peut véritablement en être dite « indigène ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque le génie des plantes entre en société avec notre génie propre, une nouvelle hospitalité peut naître. Point n'est besoin de capitaux, ni d'infrastructures coûteuses nécessitant une administration sophistiquée. Seules l'ouverture à la générosité de l'existence, telle que l'enfance la reconnaît encore, et la culture pas à pas, dans le respect des rythmes, de relations multiples, variées et &lt;i&gt;dynamiques&lt;/i&gt; (dans tous les sens du terme) à tout ce que nous rencontrons, peuvent nous mettre sur la voie d'une société non plus subie comme un modèle rigide, mais vivante de notre propre vie. Les plantes que nous côtoyons quotidiennement, souvent sans nous apercevoir de leur présence, peuvent encore, pour peu que nous y prêtions attention, nous parler simplement et clairement d'abondance et de générosité. Elles ne cessent de nous inviter, l'air de rien, de leur petite voix discrète mais obstinée, à entrer progressivement par de petits gestes et de petites attention qui ne coûtent guère, dans une société créative, durable où chacun pourra vivre une existence pleine et jouira de l'occasion de s'épanouir, au contact d'autrui, de toute la puissance de ses propriétés, enrichissant ainsi l'existence de tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J'ai tenté ici, le récit trop long et malhabile de la sociabilité embryonnaire dans laquelle ma propre rencontre avec les plantes nous a entraînés, elles, les autres humains dont il fut question, les livres, les paysages, les villes, etc. et moi. Si je le livre ici à une dissémination toute végétale, c'est afin de répercuter cette invitation. Entrons donc en société !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;div class=&quot;footnotes&quot;&gt;A peine cet article proposé à la publication, je me suis plongé dans la lecture de &quot;L'agriculture naturelle&quot; de Masanobu Fukuoka, un homme qui, apparemment, est arrivé à vivre dans une société particulièrement réussie avec les plantes, et mérite d'être suivi. Lisez-le d'abord, et négligez donc mes propres divagations littéraires! &lt;/div&gt;</description>
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<title>Ecorché vif</title>
<guid>http://www.surlaterre.org/Articles/EcorcheVif</guid>
<dc:creator>SimoN</dc:creator>
<pubDate>Mon, 07 May 2007 19:12:00 GMT</pubDate>
<link>http://www.surlaterre.org/Articles/EcorcheVif</link>
<description>&lt;blockquote&gt;Réaction &quot;épidermique&quot; à un de ces films qui circulent sur la Toile, montrant des animaux dépecés vivants.&lt;/blockquote&gt;&lt;div style=&quot;float:right;margin-left:10px;&quot; class=&quot;droite&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.surlaterre.org/wiki/files/articles/ecorchevif/logo.png&quot; /&gt;&lt;/div&gt;Ce soir, je marchais dans les rues sombres et venteuses de l'automne naissant. Les rafales et l'obscurité n'avaient pas encore réussi à chasser complètement une douceur attardée dans l'air, comme un écho de l'été déjà révolu. Les fenêtres des maisons, dont certaines étaient encore ouvertes, laissaient transparaître des univers intérieurs invariablement déclinés dans les tons ocre. Une mansarde béante et illuminée d'orangé déversait dans la rue la mélodie et les choeurs intenses d'une chanson de variété dont on pouvait clairement déceler les origines religieuses du côté du gospel. Les trottoirs de la cité-jardin étaient déserts. Seuls des chiens tout à leur affaire entraînaient dans leur sillage leurs maîtres tout raides, engoncés dans leurs vestes et manifestement pressés que la promenade s'achève. A croire que sans chien, il n'y a vraiment aucune raison de sortir. Chacun était chez soi et entendait y rester, en paix. Quant à moi, même si la compagnie de mes propres animaux domestiques aurait pu justifier que je reste au logis, j'avais envie de déambuler dans les rues comme j'aime à le faire, surtout le soir, lorsque les univers intérieurs s'allument. Aussi, j'avais mangé un peu trop lourdement : j'avais donc besoin de marcher et de respirer. Et puis, j'avais des choses à rapporter à l'un et à l'autre... Mais chaque porte que je me fis ouvrir se referma aussitôt avec empressement, une fois la commission faite, après quelques formules de politesse embarrassées et laconiques. Je ne cherchais pas à entrer, certes non : j'appréciais, ce soir, ma solitude. Mais je constatai que quelque chose, dans l'atmosphère, invitait au confinement et à l'isolement, peut-être l'approche de l'hiver...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En poche, j'avais par coïncidence la clé de deux maisons vides (dont l'une, énorme, pour une période indéterminée), plus un appartement aussi actuellement inoccupé. Cette idée me mit mal à l'aise : je pensais aux innombrables sans-logis. Qui, dans la grande ville que je voyais scintiller au loin, peuplée d'anonymes, cherchait en ce moment un toit pour la nuit ? Dans la journée, je m'étais brièvement entretenu, en forêt, avec une brave dame qui disait, dans le cadre d'une association caritative, permettre à des sans-logis de retrouver quelque dignité humaine en leur faisant monter de gros chevaux placides dans une ferme, dans les Flandres. J'accompagnais à ce moment une connaissance, amoureux et propriétaire de deux vieux chevaux. Nous suivions à bicyclette sa jument qu'il avait fait monter par un cavalier expérimenté. Il s'inquiétait de la nervosité et de l'anxiété manifeste du cheval, trahie par une abondante transpiration. Au cours de la conversation, mon compagnon fit part à la dame de ses doutes quant à l'agrément que les chevaux de ferme pouvaient éprouver à transporter les heureux sans-logis. Il se dit également perplexe quant à l'équité de la relation entre les aveugles et leurs chiens spécialement dressés, ces chiens utilitaires qui, souvent, « ne peuvent jamais courir ». La dame ne s'offusqua pas et prit rapidement congé. Elle tenait dans ses mains un livre écrit par un de ces vagues prophètes ou gourous du Nouvel Age, prêchant la sympathie du cosmos. Drôles de coïncidences...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je résolus d'employer une des clés en ma possession pour profiter d'une installation informatique et de sa connexion à la Toile. Ma compagne, en séjour pour quelques jours à mille kilomètres d'ici, avait fait suivre vers ma messagerie un courrier électronique intitulé : « horrible !!! ». Il s'agissait d'une pétition contre les mauvais traitements infligés à certains animaux. Un &lt;a href=&quot;http://www.peta2.com/takecharge/swf/fur_farm.swf&quot;&gt;document vidéo&lt;/a&gt; sans commentaires constituait le cœur de l'appel. J'avoue que j'ai été incapable de la regarder en entier. Le spectacle de ces ratons et de ces chiens écorchés vivants pour leur fourrure m'était littéralement insupportable. Ce regard humecté de souffrance au milieu d'un visage (et oui, l'animal peut avoir un visage, surtout lorsqu'il souffre et lorsqu'il est privé, nu comme nous, de sa fourrure) proprement dé-figuré, ne sachant pas où donner de la tête et se tournant désespérément pour contempler son propre corps, moins que nu, déjà plus guère qu'un amas de chair... Je m'empressai de relayer le message en joignant hâtivement mon nom à la liste des signataires, sans ajouter de commentaire sinon la brève mention : « intolérable ». Mais aussitôt le bouton d'envoi effleuré, un amer regret me traversa. Non, je ne pouvais pas ainsi faire passer aux suivants, automatiquement, machinalement, une telle pelote de souffrances et de misère. Si j'agis ainsi, c'est comme si l'émotion n'était pas passée par ma chair, comme si elle avait évité, contourné ce que j'ai de vivant. En la transmettant sans l' « habiller » un tant soit peu de mon existence, c'est comme si je refusais à ces malheureux animaux définitivement dénudés et transis le secours dérisoire mais effectif d'une humble couverture que j'aurais en ma possession. Même les morts, pour lesquels on ne peut plus rien, on droit à une couverture et des habits. En négligeant de recouvrir ces cadavres vivants, ces êtres qui n'ont plus de la vie que la souffrance, en négligeant de les couvrir de mes affections dont ils n'ont pourtant que faire, j'ai le sentiment que c'est comme si je les écorchais une seconde fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Car l'ignominie dépasse de loin ces actes atroces. Non seulement ces pauvres animaux ont bel et bien été irréversiblement mutilés, torturés et leur existence supprimée de la pire manière, mais moi aussi, spectateur, j'ai été ce soir violemment écorché par ces événements, aussi éloigné que je puisse en être dans le temps et dans l'espace. Et leurs bourreaux aussi sont des êtres affreusement mutilés. D'ailleurs, le film ne leur laisse plus que leurs bras assassins. Ils on été décapités, privés de visage par leur acte-même et l'image qui en a été transmise. Ils ne sont plus des êtres humains entiers, mais des mains qui dépècent et détruisent, des robots programmés pour démolir de la vie, sans cœur, sans regard, sans oreille et sans conscience. Sinon, comment auraient-ils réussi à commettre pareil acte ? C'est l'humanité elle-même, dans sa plénitude, qui a été mutilée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au-delà de l'anecdote, aussi grave et intolérable qu'elle puisse être, ce petit film fait peut-être mal parce qu'il nous révèle notre propre écorchure qui est celle de l'humanité toute entière. Comme ce raton désespéré et mourant, l'humanité tremblante de souffrance aurait l'occasion de contempler, ébahie, sa propre chair moribonde. Il lui manque vraisemblablement quelque chose d'essentiel, qui lui a été arraché dans la douleur. Elle est à vif, nue de cette interface entre elle et le monde, de ce lieu d'échange entre l'intérieur de l'organisme et l'environnement extérieur, où se régulent leurs relations. Elle est privée de cet espace-tampon qui tourne la douleur en sentiment de vivre, qui transforme les agressions en sensations et en caresses, de cette zone frontalière de pacification entre deux univers obéissant à des exigences différentes. La vie s'affirme en constituant un espace intérieur, distinct du monde mais communiquant avec lui à travers des parois aux multiples portes et fenêtres. Elle dessine des individus circonscrits, mais qui ne se maintiennent qu'en changeant et en échangeant avec l'extérieur. Tout l'art du vivant réside dans cet échange et dans les transformations originales s'effectuant dans les écologies intérieures et extérieures particulières qu'il met en place. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre24&quot;&gt;&lt;/a&gt;Nudité&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Etre nu, c'est être exposé et vulnérable. Etre écorché, c'est être en guerre, ouvrir un front tous azimuts dans une guerre perdue d'avance contre le monde. Dans quelle mesure une société qui peut véhiculer de telles images est-elle écorchée ? Notre vie, ou celle des écorcheurs de chiens n'est-elle pas constamment traversée par cette douleur lancinante et cette impression de morbidité de la chair sociale ? Dans quels rapports sommes-nous pris ? Ne sommes-nous pas précisément privés de voies d'échanges fructueux et jouissifs avec les autres et notre environnement ? Ne sommes nous pas nus devant les menaces cosmiques, « à vif », vulnérables, souffrants, torturés, mourant à petit feu ? Ne nous sentons-nous pas démunis, impuissants face aux sollicitations douloureuses qui nous viennent de l'extérieur ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelle est donc cette façon d'être ensemble qui nous arrache à vif notre &lt;i&gt;habit&lt;/i&gt;, notre capacité acquise d'entretenir des rapports vivants avec le milieu et ses habitants ? Ne serait-ce pas justement pour nous rendre faibles et vulnérables, prêts à faire ou à acheter n'importe quoi pour nous recouvrir ? N'est-ce pas le propre d'êtres écorchés que de devenir écorcheurs, incapables d'empathie et de compassion, de s'enfermer et de se blottir frileusement et fébrilement derrière le premier semblant de paroi venu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L'argent n'y est-il pas pour quelque chose, en revendiquant de façon irrationnelle le monopole de l'échange ? N'est-il pas devenu le passage obligé, lui, si rare et obtenu dans la souffrance et la mutilation ? Ne nous rançonne-t-il pas notre « couverture » et nos rapports au monde, nous en proposant de frelatés après un systématique et douloureux dépeçage dans le vif ? N'est-il pas difficile d'imaginer qu'un être humain puisse se livrer à de tels actes de cruauté de gaîté de cœur, s'il n'y est pas poussé par quelque motivation pécuniaire, quelque ressentiment, ou quelque mystique sacrificielle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En quoi notre nudité consiste-t-elle exactement ? Ne jalouserions-nous pas ces êtres qui, par nature, sont non-nus, qui nous semblent en rapports si réglés et ajustés avec leur environnement ? Quelle rancœur nous permet-elle donc de les mutiler ainsi froidement et cruellement ? N'y a-t-il pas là quelque envie et quelque dépit, comme une volonté de faire payer leur naïveté béate à ces êtres si « adaptés » à une nature qui semble nous mépriser. Comme une volonté de les convier à partager, quitte à ce qu'ils en crèvent tant cela les dépasse, les douleurs de notre propre condition fêlée, décalée, branlante. Un besoin compulsif de les ébranler dans leurs évidences, de les secouer, eux qui ont l'air si sûrs de leurs moindres gestes et de la direction de leurs existences, eux qui semblent nous narguer de leur prestance à vivre. Ainsi dépecés, ils font moins les malins ! Ils voient ce que c'est, pour le court temps qu'il leur reste à souffrir, que d'être nus, vulnérables, à la merci de l'univers et définitivement fâchés avec lui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Souvent, nous tolérons mal notre fêlure, notre « inadaptation », notre décalage par rapport aux événements. Nous ne nous sentons pas à notre place, étrangers, voire en exil dans cette réalité. L'existence nous semble absurde, inadéquate à nos aspirations. Pourtant, c'est cette fêlure qui fait notre force, qui nous permet de rêver la réalité autrement et de l'aménager avec créativité. C'est parce que nous nous éprouvons en porte-à-faux avec le réel que nous avançons. C'est parce que nos rapports avec notre environnement sont instables que nous pouvons jongler avec les éléments qui le composent. C'est parce que nos gestes sont incertains que nous pouvons en inventer de nouveaux. Aussi, notre conscience de notre précarité et de notre vulnérabilité stimule notre inventivité et mobilise nos facultés. C'est peut-être parce que nous sommes capables de nous éprouver comme perdus dans l'immensité de l'univers, que nous sommes stimulés à nous équiper pour y exporter la vie, jusque dans des milieux éminemment hostiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si l'humain est capable de dépecer, d'écorcher, il a également la capacité d'habiller, de créer de nouvelles interfaces entre le vivant et son environnement. Si l'humain se sent souvent « mal dans sa peau », il est également capable de faire « peau neuve » et de « changer de peau ». En arabe, un des termes qui désignent l'humain, bachar, s'apparente directement à un mot désignant la peau, l'épiderme : bachara, ainsi qu'à un verbe dénotant l'action de peler, de gratter, d'écorcher. L'homme est l'être nu, celui dont la peau se voit. Il est l'être exposé, à la sensibilité « à fleur de peau ». S'il est l'être de l'écorchure, il est aussi celui de la caresse. Il joue à voiler et dévoiler telle ou telle portion de sa peau. Il la tend, la détend, la déforme, la troue, écrit et dessine dessus, la peint de mille couleurs, la poudre, la blanchit ou la fait dorer au soleil.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Arracher sa peau à un autre vivant, surtout si c'est pour s'en vêtir, est pour l'homme un geste fort, tout comme l'est le choix du supplice de l'écorché vif. Ce faisant, l'humain tortionnaire arrache à sa victime la possibilité de ce jeu à sa frontière avec le monde. Il lui rend le monde infiniment hostile et l'incendie à son contact. Il immole sa victime en lui ôtant toute possibilité de négocier avec le monde, d'y prendre sa place, laissant déferler sur elle l'agression de l'univers qui bientôt la submergera après l'avoir consumée dans la douleur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si l'homme en arrive encore à subtiliser à son profit la peau d'autres vivants, c'est qu'il n'est pas lui-même au clair avec le monde. Ses rapports à son environnement sont problématiques et de l'ordre du conflit. Pour pouvoir écorcher autrui de la sorte, il faut qu'il ne soit pas « bien dans sa peau », espérant se sentir mieux dans celle de l'autre. L'homme écorché, blessé, dénudé, vulnérable essaie de se panser et de se calfeutrer comme il peut avec ce qui lui semble un peu vite convenir. Si l'humain contemporain s'ingénie tant à se glisser frileusement « dans la peau d'une autre », s'il se travestit, c'est peut-être pour constituer en &lt;i&gt;spectacle&lt;/i&gt; un simulacre de monde harmonieux ou du moins unifié, jointoyé. Le déguisement est trompeur, mais comme on trompe la faim ou l'ennui, il réussit à tromper le frisson de la nudité et la douleur de l'écorchure. L'homme se trompe ainsi lui-même en s'arrêtant à l'emballage des choses. Il travaille dans une boîte, puis, pour se délasser, sort en boîte, et se nourrit de pré-emballé. Quand le « &lt;i&gt;show&lt;/i&gt; » devient pour lui un « &lt;i&gt;business&lt;/i&gt; » et qu'il se préoccupe avant tout de son « &lt;i&gt;look&lt;/i&gt; », il s'en tient à la surface des choses et ne vit plus qu'en superficie. Lorsque c'est presque exclusivement à même un écran - à l'exception du suaire de Turin, l'écran est avant tout ce qui &lt;i&gt;voile&lt;/i&gt;-, tout tactile que celui-ci puisse être, qu'il entre en contact avec le monde, comment ne vivrait-il pas une vie raplatie, sans relief, simple ombre portée de marionnettes de papier ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre25&quot;&gt;&lt;/a&gt;Mutilations admises&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Aussi, comme cet étrange bestiaire plat dont il peuple les routes, l'humain contemporain est fondamentalement écrasé, laminé. Il faut avouer que c'est bien souvent sous cette forme aplatie que nous découvrons  « en vrai » la faune sauvage - dans les livres ou les documentaires, elle est aussi raplatie. Comme l'a tellement bien peint un Picasso, l'homme adhère sans véritable épaisseur à un monde plan, ou planifié, au mieux plié : un membre ici, un autre là, ses viscères traînant plus loin sur le macadam, le regard désarticulé. Les tentatives de télévision ou cinéma en relief n'ont pas eu de réel succès, les hologrammes inquiètent toujours un peu, bref, tout ceci reste de l'ordre du gadget. L'épaisseur, la profondeur, la perspective ne semblent pas intéresser grand monde. Figurons-nous le « progrès » que fut pour l'aciérie l'invention du laminoir : la porte ouverte à la mise en boîte de la nourriture, des équipements, des marchandises à transporter (dont le feu moteur) et des humains eux-mêmes grâce aux derniers développements de l'industrie de la tôle sur roues. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En plus d'être écorchés et écrasés, nous sommes fondamentalement éclatés. On ne peut guère soutenir que nous soyons des être &lt;i&gt;entiers&lt;/i&gt;. Nous sommes véritablement déchirés par l'existence que nous menons. Nos vies ne constituent pas à proprement parler des totalités organiques cohérentes. Quand ma tête va par ici, ma bouche va par là, et mes pieds par cet autre côté. Les danses contemporaines disent de façon particulièrement claire ce démantibulement de l'être. Nos adolescents qui se traînent littéralement à la sortie de nos bien bonnes écoles, comme des pantins brisés, disent par leur posture désarticulée la violence des coups qu'ils ont reçu, comme les chiens du début de la  &lt;a href=&quot;http://www.peta2.com/takecharge/swf/fur_farm.swf&quot;&gt;vidéo&lt;/a&gt;: ces petits commentaires en rouge dans le bulletin scolaire (&quot;il va falloir faire des efforts&quot;) ou l'agression verbale d'un éducateur (&quot;toujours les mêmes à se trouver là où ils ne devraient pas&quot;), les remontrances excédées d'un parent (&quot;pense à ton avenir&quot;), les piques de l'un ou l'autre co-détenu (&quot;t'es pas cool, pauvre tache&quot;) dans cet univers véritablement concentrationnaire. Si l'archaïque bâton de bois n'a plus cours, nous sommes toujours &quot;élevés&quot; (ou plutôt rabaissés, brisés au niveau de nos résistances) par des coups, peut-être donnés là où cela fait le plus mal: à l'existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aujourd'hui, je me sens particulièrement déchiré. Sensibilisé depuis peu par des lectures sur la manière désastreuse (et franchement mutilante pour nos vies ainsi que pour la planète) selon laquelle nous nous nourrissons, et de salutaires « nourritures vivantes » dont les pratiques sont disponibles, je me précipite toujours de façon compulsive sur le tiroir à biscuits, bonbons et autres chocolats.  Hier, après avoir écris les lignes qui précèdent, j'ai néanmoins ramené de courses, comme à mon habitude, nombre de denrées dont les emballages pléthoriques, qui volent pour beaucoup à la poubelle dès mon retour au bercail, me brûlent les doigts. Ma compagne, être entier s'il en est, douée d'une sensibilité écologique réelle et rare et se plaignant régulièrement de la circulation automobile, semble malgré mes remarques malhabiles et désabusées, se réjouir de son acquisition prochaine d'une voiture. J'avoue déjà me sentir écrasé par cette auto qui n'est pas encore passée. De surcroît, en plus des êtres qu'elle démembre physiquement en les percutant, l'automobile éparpille aux quatre coins de l'espace géographique la vie de ceux qu'elle met en boîte, en fonction des kilomètres qui séparent leurs différentes activités sociales. Cri de déchirement. Aussi : presque tous les camarades « alter(natif)s » en compagnie desquels j'ai le bonheur de régulièrement « refaire le monde », de parler « décroissance », « développement durable », « autonomisation », le font la plupart du temps la cigarette à la main. C'est mon cœur qui brûle, immolé sur l'autel de la consommation. Quelle civilisation hypocrite et schizophrène que la nôtre, qui s'indigne pleine de suffisance devant les &quot;horribles sacrifices humains&quot; perpétrés par les &quot;primitifs&quot;, pré-colombiens et autres carthaginois -- se positionnant comme civilisation en regard de ces &quot;barbaries&quot; -- et immole quotidiennement des milliers de victimes au Baal-Moloch de la circulation automobile, de la tabagie, des matériaux synthétiques, etc.! &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a ces technologies que l'on dit &quot;rapprocher les gens&quot;, les connecter, les mettre en communication. Combien de fois ne nous arrachent-elles pas à la présence? Qui n'a jamais été kidnappé par l'une d'elles au beau milieu d'une conversation face à face, laissant sur place un corps désormais indisponible et transportant à des kilomètres de là son attention et son esprit, laissant pantois un interlocuteur frustré. Quoi de plus déchirant pour la vie que ces &quot;bip-bip&quot; au autres sonneries, si harmonieuses ou comiques soient-elles?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque je vois, accidentellement, par la télévision l'homme souffrant à l'autre bout de la terre, mon cœur (ou ce qui en reste après calcination) se porte vers lui, mais mon bras retombe, impuissant. De même, lorsque je croise en rue un être estropié de la vie qui me dit sa misère et sollicite ma générosité, ce que répond ma bouche, ou ce que tend ma main n'est presque jamais d'accord avec ce que pense ma tête. J'ai envie de lui dire que moi aussi, je suis mutilé, que c'est là ma misère, mais qu'y peut-il ? Bien souvent, je me sens semblable à ce raton dépecé, contemplant avec hébétude ma chair meurtrie et n'envisageant plus d'autre perspective que l'attente souffrante de la fin... &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« On s'éclate, dans la vie ! » Maigre consolation que de s'attribuer à soi-même son propre éclatement. Quel est donc ce plaisir exclusivement dionysiaque qui nous démembre pour mieux nous évader, pour un temps (celui d'une soirée, d'une virée, de vacances, des effets d'une drogue, d'une prestation « motivante », d'une performance sexuelle), de notre propre vie perçue comme morose, aussi pénible que soit la réintégration (de la prétendue « réalité ») qui s'ensuit ? Comment en sommes-nous arrivés à chercher pratiquement exclusivement dans l'éclatement festif, dans la dispersion extatique de nos sensations et de nos gestes, le sommet de l'existence ? N'y aurait-il pas comme une fraternité secrète entre le joyeux fêtard qui se grise comme il peut jusqu'à être « à ramasser », et l'exalté idéologique, soi-disant politique ou religieux, qui, ceinturé d'explosifs, disperse aux quatre vents ses chairs, dans une communion orgastique avec la cause qu'il croit servir, tout en meurtrissant profondément la place publique ? N'est-il pas possible d'entrer en une fusion jouissive avec la réalité du cosmos et de la vie tout en restant « intégral », « ramassé », connecté aussi bien à soi-même qu'au reste du monde et articulé ? Ne serait-ce pas ce genre de cimes existentielles bel et bien accessibles que visent à atteindre notamment les pratiques énergétiques d'origine orientale qui rencontrent actuellement un tel engouement ? D'autres cheminements intégrants et non-mutilants seraient peut-être encore à inventer...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aussi, qui ne s'est pas indigné des pratiques barbares d'excision des jeunes filles, qui parfois même ont cours dans nos beaux pays démocratiques, « évolués », « développés », paradis des droits de l'homme, de la femme, de l'enfant et même des animaux ? N'éprouvons-nous pas également un pincement de cœur à l'idée de la circoncision de tant de garçonnets habitant nos villes policées? Pourtant, ne subissons-nous pas en masse, dès l'enfance, une mutilation institutionnalisée de nos organes du désir et de la jouissance ? Ne sommes-nous pas systématiquement castrés d'une bonne partie de nos capacités à jouir pleinement de la vie, ici et maintenant ? L'industrie publicitaire s'applique depuis à peu près un siècle et de manière pleinement avouée à faire de nous des êtres perpétuellement insatisfaits, ou rigoureusement incapables de se satisfaire de façon durable. Dès le berceau, nous sommes systématiquement enrôlés par le marché, authentiques enfants-soldats à la solde des marchands et engagés à porter une guérilla sans merci au cœur des foyers. Véritables machines à faire acheter, nous terrorisons aveuglément et dès notre plus jeune âge des parents déjà rackettés à tous les coins de rue par les industriels de la vente embusqués. Par des techniques scientifiques de lavage de cerveau, nous avons appris à éprouver une soif inextinguible d'achats.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
N'est-ce pas là un handicap sévère, une profonde mutilation que l'amputation, l'ablation de notre faculté à être simplement heureux ? L'engouement pour les tatouages et autres piercings, qui vire souvent à une véritable escalade de surenchère, ne dit-il pas encore une fois, en tentant de se la réapproprier de manière esthétique (et consumériste), notre condition d'êtres mutilés, de semi-objets décomposables et recomposables à loisir, de bétail marqué, de réserves d'organes, de chair à canons, à campagnes publicitaires ou autres machines à feu ? L'école, la famille, le travail, les médias ne nous amputent-ils pas trop souvent de nos facultés à vivre intégralement, à créer, rêver, inventer, aimer, vivre ensemble, apprendre, être uniques et libres ? La continuelle flagellation publicitaire que nous subissons chaque jour met (c'est son rôle) notre désir à vif et lacère notre capacité à jouir paisiblement de notre univers. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il n'est pas ici question d'amoindrir la gravité des mutilations telles que l'excision ou l'écorchage à vif des animaux, mais de mettre en lumière ces mutilations systématiques, de grande ampleur, lancinantes et largement admises desquelles les premières, somme toute anecdotiques, permettent de détourner couramment notre attention. Gageons que la spectacularisation du fait divers ou de quelque pratique minoritaire permet, en faisant de façon fugace vibrer nos émotions à l'occasion d'événements étrangers auxquels nous ne pouvons rien, de nous distraire de l'entreprise de mutilation globale dont nous sommes à la fois les victimes et les ouvriers. Ce que j'essaie de faire ici, ce n'est pas à mon tour de distraire qui me lira des agressions bien réelles qui ont lieu autour de nous, en nous resituant dans une dramaturgie globale de type « complot », mais bien de montrer que les violences anecdotiques et ponctuelles dont les récits truffent nos médias comme nos conversations quotidiennes ne sont que la partie visible, le symptôme, le corrélat d'entreprises violentes à grande échelle entretenues par d'impersonnels mouvements de l'histoire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je m'interroge: ces entreprises titanesques de destruction patiente et systématique de la vie ne constituent-elles pas l'indispensable fond de ruine sur lequel notre civilisation va pouvoir se donner à elle-même le spectacle de son propre héroïsme? Point d'urgentistes héroïques sans accidents de la route et autres maladies &quot;de civilisation&quot;. Point de glorieux pompiers new-yorkais sans tours percutées. Point de flics de choc sans délinquance (les délinquants sont de grands mutilés)...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre26&quot;&gt;&lt;/a&gt;Le temps du soin&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Comment en sortir ? Comment espérer redevenir intégraux et se refaire une peau, siège d'échanges pacifiques et profitables avec notre univers ? Une première étape consisterait peut-être en la reconnaissance de notre condition d'écorchés - ce à quoi invite maladroitement le présent texte. Commençons par admettre que nous ne sommes pas des êtres intégraux, que nous pouvons être plus, ou mieux. Positivement, ceci revient à poser une exigence, et un espoir. Ceci revient à affirmer qu'il est inacceptable de ne pas vivre heureux et que nous avons le pouvoir de travailler à remédier durablement à cette situation. C'est aussi croire en nos facultés de régénération. Ensuite, il s'agira sans doute de s'efforcer de comprendre ce qui nous démembre - j'ai essayé d'indiquer quelques pistes - pour en supprimer l'activité désintégrante. Il faudrait à mon sens revenir sur les configurations sociales qui ont besoin, pour se perpétuer, d'humains en morceaux, et favoriser l'émergence d'autres qui s'accommodent - et se nourrissent - de l'intégrité de chaque individu mais aussi de chaque communauté, de chaque société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une certaine modernité avait découpé la nature pour essayer de comprendre son fonctionnement, comme on démonte une horloge. La médecine a sectionné l'humain pièce par pièce, comme ces schémas de boucherie que l'on rencontre dans les dictionnaires illustrés, ou ces mannequins pédagogiques en plastique, afin de le &lt;i&gt;réparer&lt;/i&gt; comme on répare une machine à laver. Peut-on espérer qu'une science qui regarde l'univers comme un enchevêtrement complexe d'entités aux contours flous et étroitement interconnectées, suscite au cœur de celui-ci une intelligibilité dynamique et impliquée, et nous invite à lui appliquer, ainsi qu'à nous-mêmes, un véritable &lt;i&gt;soin&lt;/i&gt; ? Car il s'agit bien, à l'heure actuelle, de se soigner et de soigner notre environnement. Il s'agit de recréer des relations harmonieuses entre les différents êtres qui y habitent. Il s'agit vraisemblablement d'{intégration} dans un sens double : d'une part un certain respect et même un encouragement de la particularité (son intégrité à soi - elle est intègre) de chacun, d'autre part un accueil (l'intégrer) de cette particularité, une hospitalité vis-à-vis d'elle, son hébergement dans l'univers en tant que partie intégrante de celui-ci qui y a sa place, y est la bienvenue et l'enrichit, le {constitue} en définitive (elle est intégrée).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un premier geste consisterait donc pour l'individu (celui qu'on ne peut - sans le nier - diviser), une fois le mécanisme mutilant déjoué, à ramasser ses membres épars, à &lt;i&gt;se&lt;/i&gt; ramasser. Je pense que ceci nécessite un arrêt du temps tel que nous l'éprouvons. Notre « temps » (celui que l'on « n'a pas », celui de l'horloge) est un des principaux mécanismes qui nous mutilent. L'horloge est une puissante machine à découper en parcelles notre temps-de-vie, notre vie, ce que nous sommes. Elle permet ainsi, à travers la travail salarié, de {vendre} des morceaux de nous-mêmes. La seul chose que l'on &lt;i&gt;a&lt;/i&gt;, en définitive, la seule chose dont nous disposons véritablement, c'est notre temps-de-vie. Si, aujourd'hui, on n'a plus le temps, c'est parce qu'on l'a vendu, ou parce qu'on se l'est laissé voler, et donc on ne dispose plus à proprement parler de sa propre vie. Une suggestion simple pour se ramasser serait de {reprendre le temps}. Soit reprendre un temps libéré de l'emprise de l'horloge ou de toute autre machine à débiter le temps (d'antenne, par exemple), un temps qui ne soit ni vendu, ni à vendre, même pas à des annonceurs comme « temps de cerveau - mutilé - disponible ». Reprendre un temps qui ne soit pas acheté non plus, comme ces temps (de vacances) qu'on « se paie », ni même un temps « bien mérité ». Proposons tout simplement de reprendre notre temps de vie propre, de le réintégrer ; d'abandonner ce temps étranger qui « passe » et nous passe sous le nez pour nous réinstaller dans un temps de la &lt;i&gt;présence&lt;/i&gt; où ce sont les choses, les événements et les êtres qui passent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il s'agira peut-être d'apprendre à admettre notre nudité. Autrement dit, reconnaître que nous sommes vulnérables. Cesser en tout cas de se sentir obligés de faire constamment des démonstrations de force, comme par exemple arracher la peau d'autres vivants et s'en parer. Dire à autrui ma propre faiblesse invite celui-ci à me dire la sienne, et à entrer avec moi dans une société hospitalière de la confiance et de l'enrichissement mutuels. Ceci revient à reprendre l'espace, non pas se l'&lt;i&gt;approprier&lt;/i&gt;, le privatiser et le clôturer, non pas s'y {faire une place} mais y {prendre place}. Ma place n'est pas un &quot;poste&quot; (de garde) que j'ai obtenu de haute lutte mais tout simplement le lieu où je me trouve -- le lieu où il se trouve que je suis. Je n'ai pas à trouver une place -- et pour cela me vendre: j'en ai d'emblée une, c'est là où je suis à l'instant. C'est cela, exister: avoir une place, être là. Cette place, la vie m'invite à l'occuper, à m'y installer, à y séjourner, à l'habiter, à l'habiller de ma présence. Autrement dit, à y nouer des rapports originaux avec les autres entités qui, depuis leurs places respectives, en constituent l'&quot;environnement&quot;. Ma place n'est pas à &quot;tenir&quot; comme une citadelle. Ce n'est pas une &quot;place forte&quot; mais un lieu de passage, de rencontre, d'échange, un carrefour, comme une place de village. Ma peau, puis mes habits ne sont pas des remparts infranchissables, décourageant toute velléité d'intrusion, mais un jeu complexe de filtres, comme des filtres colorés qui jouent sur leur porosité et transforment ce qui est de passage afin de produire un équilibre harmonieux et original dans le &lt;i&gt;milieu&lt;/i&gt;. Soyons donc cet agora hospitalier qui rayonne alentour de la &quot;société&quot; dont il a pu être l'occasion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Admettons, aussi, notre précarité dans l'univers, face à l'immensité du temps et de l'espace cosmiques. Et enfin, apprenons patiemment à tisser des habits seyants, des habitats et des habitudes en harmonie avec cet univers. Tisser des liens, des nœuds, des réseaux, des toiles et des tissus à la fois complexes et intelligents où peuvent s'enchevêtrer et se tenir nos rencontres, nos relations, nos compagnies, nos rêves et nos espoirs...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Automne-hiver 2006-2007</description>
</item>
<item>
<title>Climatologie médiatique</title>
<guid>http://www.surlaterre.org/Articles/ClimatologieMediatique</guid>
<dc:creator>SimoN</dc:creator>
<pubDate>Tue, 01 May 2007 18:56:00 GMT</pubDate>
<link>http://www.surlaterre.org/Articles/ClimatologieMediatique</link>
<description>&lt;blockquote&gt;Un ami m’a demandé mon avis sur &lt;a href=&quot;http://video.google.fr/videoplay?docid=-4123082535546754758&amp;amp;hl=fr&quot;&gt;ce film&lt;/a&gt;, mais après avoir écrit mon mail, je me suis plutot décidé a écrire un petit article. Vous y trouverez j’espère un peu d’ambiguité, du réchauffement, des sciences et de la poésie.&lt;/blockquote&gt;&lt;div style=&quot;float:right;margin-left:10px;&quot; class=&quot;droite&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.surlaterre.org/wiki/files/articles/climatologiemediatique/logo.png&quot; /&gt;&lt;/div&gt;&lt;b&gt;Un ami m’a demandé mon avis sur &lt;a href=&quot;http://video.google.fr/videoplay?docid=-4123082535546754758&amp;amp;hl=fr&quot;&gt;ce film&lt;/a&gt;, mais après avoir écrit mon mail, je me suis plutot décidé a écrire un petit article. Vous y trouverez j’espère un peu d’ambiguité, du réchauffement, des sciences et de la poésie.&lt;/b&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce que j’en pense ... hum ... et bien a chaud un peu la même chose que le film d’al gore ... ce sont des films publicitaires qui orientent les chiffres. Ce film interprete sa réalité tout autant que celle qu’il dénnonce. J’ai un problème aussi avec le fait qu’on ne sache pas qui a fait ce film (et qui a payé). Pour Al gore, sont travail reste également commercialement ambigu tant qu’il ne diffuse pas gratuitement son film sous une license ouverte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par exemple quand ils disent que la température a diminué après la période industrielle : c’est vrai, mais les modèles climatiques imputent cela a la grande quantité de poussières et de suies qui ont été émises dans l’atmosphère a cette époque par l’industrie lourde il me semble. Les poussières et polluants fins ont opacifié l’atmosphère et diminué les rayons du soleil. Il y a plus de scientifiques qui imputent cette diminution a cet effet de voilage que l’inverse (à confirmer).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais dans l’ensemble, ils font coincider pleins de courbes pour nous donner des liens a voir, mais &quot;corrélation n’est pas raison&quot; comme ont dit et c’est valable pour al gore aussi. On pourrais faire corréler le nombre de cabines téléphoniques dans un pays et l’activité solaire que ca ne montrerait pas qu’on téléphone plus quand il fait chaud (même si c’est vrai).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le doc est aussi bourré d’idéologies et de valeurs cachées : les biens industriels ont rendu nos vies meilleures,ce qui &quot;ontologiquement&quot; est loin d’être prouvé. Pour ma part c’est même assez improbable (j’ai peut être tort mais au moins c gratuit &lt;img src=&quot;http://www.surlaterre.org/kernel/files/icons/emotes/tongue.png&quot; /&gt; ).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ou ils ont raison, c’est que le nombre de paramètres est énorme et difficile a maîtriser : taches solaires, nuages, composition gazeuse, ... on ne modélise pas le climat aussi facilement que ça et la science n’est pas absente de contradictions. Tout les scientifiques (et les autres) ont un petit morceau de vérité, mais l’ensemble peut-il tenir lieu de vérité ?. Le film tentent de les diviser en deux camps, et regroupe les gens et les discours, mais ce n’est pas pour ca que tous sont d’accord avec toutes les théories des autres. La science est un réseau complexe de savoirs partiels a écouter avec prudence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je pense aussi que les médias gagnent de l’argent sur notre temps de cerveau disponible en nous captivants avec du sensationalisme, dont le réchauffement climatique, et qu’il s’agit d’une activité proffessionelle pour certains (y compris ceux qui sont dans ce film !). Comme Al gore, les médias sont des réseaux d’intérêts commercialements ambigus et ne sont donc de très mauvais guides ou &quot;maîtres&quot; pour changer nos comportements. J’ai plus confiance dans ceux qui ont beaucoup médité et qui n’ont rien a vendre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je préfère voir le problème du réchauffement de cette façon : les hommes remettent dans l’atmosphère des quantités immenses de gazs qui étaient emprisonnés patiemment par l’activité géologique : compostage -&amp;gt; sédimentation -&amp;gt; compression a très grande profondeur. C’est ce qui crée les réserves de charbons et de pétrole et a rendu la terre viable pour l’espèce humaine. L’atmosphère originelle de la terre ne contenait pas d’Oxygène, ce sont les végétaux qui ont changé cela. Est ce vraiment raisonnable de remettre tout ca massivement dans l’atmosphère ? Est-ce vraiment raisonnable de changer la composition de notre atmosphère ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est impossible de répondre &quot;ontologiquement&quot;, &quot;métaphysiquement&quot; ou &quot;théologiquement&quot; à cela, et c’est sans doute le cas pour toujours, l’écologie doit donc plutôt être affaire de poésie, de plaisir, d’intuition, de foi, d’équilibre, de création, de recherche du bonheur. Celui qui veux trouve un moyen, l’autre cherche une excuse.</description>
</item>
<item>
<title>Saint Nicolas existe-t-il?</title>
<guid>http://www.surlaterre.org/Articles/SaintNicolasExiste</guid>
<dc:creator>Xavier</dc:creator>
<pubDate>Fri, 01 Dec 2006 17:00:00 GMT</pubDate>
<link>http://www.surlaterre.org/Articles/SaintNicolasExiste</link>
<description>&lt;blockquote&gt;Hé, les enfants ! Vous savez quoi ? Moi, je crois que Saint-Nicolas n'existe pas. Bien sûr, chacun peut avoir ses opinions là-dessus, et je suis prêt à les respecter, quelles qu'elles soient. Mais moi, je suis maintenant convaincu que Saint-Nicolas, son âne, le Père Noël, Zwarte Piet, les cloches de Pâques et compagnie sont de pures inventions des adultes et que leurs généreux présents ne sont que le résultat d'une mise en scène de leur part. Pire : je suis prêt à parier qu'une écrasante majorité des adultes - dont beaucoup croient en Dieu, en la vie après la mort, en le destin ou en des choses semblables - n'y croient pas le moins du monde. Essayez donc de les tester là-dessus, vous verrez bien.&lt;/blockquote&gt;&lt;div style=&quot;float:right;margin-left:10px;&quot; class=&quot;droite&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.surlaterre.org/wiki/files/articles/saintnicolasexiste/logo.png&quot; /&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class=&quot;chapo&quot;&gt;Hé, les enfants ! Vous savez quoi ? Moi, je crois que Saint-Nicolas n'existe pas. Bien sûr, chacun peut avoir ses opinions là-dessus, et je suis prêt à les respecter, quelles qu'elles soient. Mais moi, je suis maintenant convaincu que Saint-Nicolas, son âne, le Père Noël, Zwarte Piet, les cloches de Pâques et compagnie sont de pures inventions des adultes et que leurs généreux présents ne sont que le résultat d'une mise en scène de leur part. Pire : je suis prêt à parier qu'une écrasante majorité des adultes - dont beaucoup croient en Dieu, en la vie après la mort, en le destin ou en des choses semblables - n'y croient pas le moins du monde. Essayez donc de les tester là-dessus, vous verrez bien.&lt;/div&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre27&quot;&gt;&lt;/a&gt;Des raisons de douter&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Le doute s'est installé en moi en voyant débarquer dans ma boîte aux lettres, à peine Halloween passé, le flot de prospectus et catalogues de jouets. Ces brochures rutilantes ne me semblent décidément pas marquées du sceau du ciel, mais je n'y vois que les enseignes et les marques des marchands qui peuplent les grands centres commerciaux que je fréquentais jadis en famille. Lorsque j'étais enfant, déjà, la venue du grand Saint me mettait un peu mal à l'aise. L'arrivée des catalogues excitait mon désir, que je savais intuitivement devoir être manifesté aux adultes. Les objets de ce désir, je pouvais déjà les approcher et les tâter dans les magasins où je passais mes temps libres. Le prodige attendu de leur arrivée dans le salon, conformément à mes demandes, le matin du grand jour, me coupait l'appétit. Au lieu de me combler de bonheur, cette arrivée me rendait maladif : je savais déjà confusément que ces objets tant convoités n'allaient pas complètement tenir leurs promesses. A peine déballés, ils creusaient en effet déjà un manque décevant : ils n'apportaient pas avec eux tout l'univers qu'ils étaient censés véhiculer et ne faisaient que différer à une prochaine fois le comblement de cet important vide. Je me consolais en contemplant les boîtes, que j'alignais autour de mon lit, et sur lesquelles je pouvais contempler les images suggestives qui me transportaient dans ces mondes si attirants mais dont l'accès était si difficile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Depuis, j'ai appris qui se cachait derrière ces objets et leur marques : des détenteurs de capitaux qui investissent pour leur profit dans une industrie titanesque basée sur l'exploitation méthodique des vulnérabilités humaines, aussi bien quant à la main d'œuvre que quant aux consommateurs. Cette machinerie sophistiquée exacerbe systématiquement, pour écouler ses marchandises pléthoriques, les passions humaines les plus primaires et construit des mythes afin de se les inféoder. Elle cultive en nous de façon « scientifique » et technologiquement assistée des sentiments tels que l'envie, la jalousie, la peur d'être à la traîne, le désir de dominer, l'attachement aux signes du prestige, etc. Bref, à la fois les attitudes grégaires et solipsistes - pour ne pas dire « individualistes » ou « égoïstes », termes trop galvaudés. Elle façonne délibérément nos mentalités pour faire de nous des êtres atomisés, standardisés, cloisonnés et juxtaposés, convaincus chacun d'être le centre, l'âme et l'origine du seul monde qui ait quelque valeur et incapables de véritablement « faire univers » avec d'autres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le même processus, apparemment, s'applique au Grand Saint et à ses équivalents, ce qui contribua à mon soupçon. Avez-vous remarqué qu'à une certaine période de l'année, il se trouve systématiquement en chair et en os dans quelque boutique que vous alliez, en accoutrement ostensiblement normalisé, quoique différant à chaque fois dans le détail. D'accord, les saints, comme beaucoup d'êtres qui participent au divin, sont sans doute doués d'ubiquité. Mais s'ils sont ainsi partout en général, parce que transcendant notre spatio-temporalité, ils ne sont nulle part en particulier. Or le Saint-Nicolas auquel je puis serrer la main invariablement gantée de blanc au centre commercial, se trouve bien là en particulier, comme tout particulier que je puis être. De plus, qui n'a jamais assisté à de paradoxales rencontres de Saint-Nicolas ou de Pères Noël ? Les saints, les anges, les farfadets et les dieux ne constituent pas des stocks de particuliers s'équivalant, des contingents de clones reproductibles à souhait. A chaque apparition ou dans chaque icône ou chaque idole, c'est le divin lui-même, &lt;i&gt;en personne&lt;/i&gt;, qui est présent. Ce n'est pas comme ces boîtes de soupe, toutes pareilles, mais dont l'une peut être avariée et donc me rendre malade, et l'autre pas. Ou comme ces exemplaires de figurines-jouets de mes héros télévisés dont le bras de l'une peut être cassé, le bras de l'autre pas. Les mercenaires à la solde des marchands s'ingénient à rendre l'ubiquité (et donc la divinité) de leur marchandise plausible par mille ficelles qui étaient déjà celles des anciennes religions. La standardisation et la normalisation en sont une fameuse, qui consacre un idéal de communion. Chaque fois, à chaque exemplaire, c'est le « concept » unique, pur et sans mélange qui doit émaner de l'objet particulier, comme l'aura de la présence divine. La litanie de l'unicité est scandée à discrétion : « vous êtres unique,... nous sommes uniques, etc. » Mais si, face au Saint, on ne peut que se dire « c'est bien lui », il suffit d'en faire le tour pour constater que sa barbe est synthétique, fabriquée en série.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voici donc une explication - qui vaut ce qu'elle vaut, vous jugerez - des fréquents télescopages de Saint-Nicolas : ils ne sont qu'un leurre destiné à faire acheter, racheter et acheter encore. Ils manifestent de façon particulièrement claire la logique redondante du marché. Quoi que vous possédiez, vous serez  - ou plutôt vous &lt;i&gt;êtes&lt;/i&gt; : il n'y a pas de futur pour le marché - toujours un être en manque, manque que moi, marchand X, suis le seul à pouvoir combler. Et même si mon voisin vous propose la même marchandise que moi, dites-vous bien que c'est moi l'unique. Car vous aussi, vous êtes unique, et vous aussi pareillement, et vous aussi, et vous aussi, etc., etc. Le marché alimentant des capitaux qui s'équivalent, fait produire par des travailleurs qui s'équivalent, au moyen de machines qui s'équivalent, des marchandises qui s'équivalent et qui sont vendues à des consommateurs qui s'équivalent. Mais chaque capital, chaque marchandise, chaque travailleur, chaque machine et chaque consommateur « fonctionne » comme s'il ou elle était seul(e) au monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De même, le particulier - l' « idiot » - que je suis fut patiemment usiné depuis le plus jeune âge pour être capable de s'aligner sur la norme, de devenir l'équivalent d'autres pour emplir une fonction, comme pièce de rechange, dans l'Organisation. On m'a appris à lire (des instructions, pas des livres), on m'a appris à compter (pour être un bon comptable), on m'a appris à dessiner et à colorier (sans dépasser). Bref, on m'a appris à faire comme tout le monde. A « faire l'idiot », cela, j'ai dû l'apprendre tout seul - ou avec d'autres idiots.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre28&quot;&gt;&lt;/a&gt;A l'école des enfants sages&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
&lt;i&gt;...Je serai toujours sage&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme un petit mouton.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je ferai mes prières&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour avoir des bon-bons!...&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
(Chansonnette enfantine bien connue, moulte fois ressassée et qui me donne la chair de poule, réflexion faite.)&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le saint patron des enfants se rencontre une fois par an dans les assourdissantes salles de gym scolaires décorées pour l'occasion de fleurs en papier crépon. Quand vient le tour de chacun, prenant distraitement livraison du traditionnel dessin réalisé avec application - sublime illustration de la déclinaison de la norme -, il pose l'inévitable question  : « as-tu été sage ? » L'enfant répond quasi invariablement par un « oui » embarrassé et le patriarche, empêtré dans sa barbe et son costume, tend du haut de son piédestal un minuscule cadeau standard puisé parmi ses multiples semblables dans une hotte énorme, et transmis par un cirageux et peu engageant Père Fouettard, ou tout autre gentil organisateur de la fête. L'enfant rougissant se fait alors photographier, tant qu'il agrippe le paquet, puis s'enfuit pour rejoindre la masse indifférenciée de ses camarades où il se fond bientôt, et la file peut avancer...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous sommes tous passés, je suppose, par ce rituel annuel d'exposition, d'offrande et de rétribution, avec des sentiments divers. Je suppose aussi que d'aucuns s'y prêtent avec joie et même avec fierté, mais je pense qu'il n'est pas exagéré de craindre que cette épreuve soit pénible à plus d'un. Or il me semble que dans le chef de la plupart des adultes présents, il s'agit d'un privilège évident. Peut-on parier que la majorité des parents voient avec fierté leur progéniture défiler en rang d'oignons, marquer aux yeux de tous sa soumission devant un vieillard barbu de carnaval affublé des attributs de la richesse et du pouvoir religieux et recevoir, après avoir donné quand même quelque chose d'elle-même, un insignifiant spéculoos bon marché enfermé avec une mandarine filandreuse et quelques sucreries à moitié écrasées ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce sont quand même de bons souvenirs ! » Pour qui ? Vraiment pour tous, vous croyez ? Quels genres de personnalités s'épanouissent dans de telles conditions ? C'était (et c'est toujours) un temps béni que le temps des classes ? Ah bon ? Personnellement, j'ai eu la chance de fréquenter une petite école familiale de quartier, située dans un environnement presque champêtre, et pourtant... Il me semble y avoir appris principalement à marcher en rang, à subir sans broncher l'arbitraire, à suivre le troupeau, bref, à être soumis. C'est que je n'ai jamais été un dominant. Ou plutôt : les rapports de domination ne m'intéressent pas. Or je pense que le cadre pour ainsi dire « concentrationnaire » - on y &lt;i&gt;concentre&lt;/i&gt; artificiellement des masses d'enfants, afin de les administrer, avec toute l'affection que l'on voudra - de nos écoles, peu importe le nombre de fleurs colorées que l'on peindra sur les fenêtres, favorise fondamentalement les rapports de domination. Peut-être sont-ce « quand même » de bons souvenirs pour ceux qui y étaient dominants et qui se trouvent, en tant qu'adultes, dans un univers encore plus concentrationnaire où ils se sentent plutôt dominés ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais qui sont donc ces « enfants sages » que le Grand Saint voudrait rétribuer ? Ne s'agit-il pas précisément d'un euphémisme pour désigner ces enfants &lt;i&gt;soumis&lt;/i&gt; qui font ce qu'on leur demande, font leurs devoirs, se laissent docilement éduquer ? Quelle sorte de sagesse est-ce là ? N'y a-t-il	pas au moins autant de sagesse chez l'enfant rebelle qui refuse de se soumettre à l'absurdité des injonctions que des « grands » ivres de pouvoir lui font ? Quel genre d'enfants ces derniers étaient-ils ? Pourquoi l'enfant sage est-il celui qui reste silencieux et qui répond, lorsqu'on lui adresse la parole, conformément à ce qu'on attend de lui ? Vous l'aurez peut-être compris : j'étais à l'école un enfant particulièrement sage. Ma sagesse consistait à cacher ma révolte et à la laisser me détruire moi-même intérieurement plutôt que de risquer d'ébranler les rapports de domination en place. Ce n'est que des années après, apprenant à ne plus être aussi « sage » (entendez : soumis), que je puis me mettre patiemment à réparer les dégâts. Mais avec toujours le sentiment amer d'arriver en retard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On n'a que faire des enfants sages. Ce sont des adultes véritablement sages qu'il faudrait, que diable ! Pourquoi donc les adultes serait-ils dispensés d'être sages ? D'eux, on accepte - et excuse - en définitive pratiquement tout, en expliquant souvent qu'ils ont eu une enfance difficile. N'est-ce pas seulement en grandissant, en devenant adulte, voire en vieillissant que l'on peut acquérir quelque sagesse ? Peut-on exiger d'un enfant qu'il soit &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; sage, avant qu'il ait fait ses expériences, et alors qu'il est entouré d'adultes à la sagesse douteuse ? La sagesse spontanée de l'enfance ne réside t-elle pas au contraire dans le refus de la résignation, le refus de se tenir « sagement » là, de rester coi en subissant les événements, et dans la turbulence qui ébranle les rigidités instituées par les adultes. La sagesse intrinsèque des enfants ne serait-elle pas de maintenir en vie tous les possibles et de mettre en question les rapports de domination ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De plus, le sage n'a pas besoin de rétribution. Sa sagesse le rémunère au-delà de toute espérance : elle l'ouvre à la plénitude de l'existence. Les enfants qu'une authentique sagesse aurait tenus éloignés des classes et des salles de gym bruyantes n'ont que faire de spéculoos industriels sous cellophane ou de bonbons : l'univers est à eux et ils le savent. Ils sont infiniment riches de la vie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est dans les buissons, les bois et les terrains vagues que mon enfance a trouvé le germe de l'insoumission et peut-être d'une sagesse future. C'est hors des chemins pavés de bonnes intentions, là où peut se nouer une relation riche, inventive et intime avec le cosmos et avec les autres que j'ai pu apprendre dans les traces, l'essence de la lecture et de l'écriture et dans les formes et les rythmes du monde, la magie des nombres et des figures. Là, il n'est point de saint évêque de pacotille à la mine mi-sévère, mi-bonhomme, en tout cas condescendant, qui distille, assisté d'un menaçant nègre d'opérette, le ridicule et redondant salaire d'une sagesse de fadeur. Là, je suis directement aux prises avec l'univers, son infinie complexité et sa fécondité sans cesse renouvelée. Quand donc admettra-t-on que la meilleure école et le meilleur magasin de jouets est un jardin sauvage ou une forêt et que les enfants turbulents sont les plus intéressants ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je suis désolé, mais Saint-Nicolas, Papa Noël et toute la clique ne me font pas rêver, ne m'ont jamais fait rêver, si ce n'est des rêves angoissants - ai-je été assez sage ? -, un bois parsemé d'ordures si.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre29&quot;&gt;&lt;/a&gt;Casseur de rêves&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Suis-je par mes propos un saboteur des rêves angéliques de l'enfance insouciante, un terroriste de l'innocence juvénile ? Je pense que les rêves en question ne sont que ceux, dégradés, d'adultes fatigués. L'enfant bien vivant n'a que faire des rêves, surtout s'ils sont synthétiques : la réalité a encore pour lui toute sa richesse et ses promesses. C'est elle qui, encore, l'étonne, l'émerveille et excite son inventivité. Les rêves ne sont pas encore, pour lui, devenus un refuge. Au contraire, ses rêves n'apportent rien de neuf. Ils se peuplent de lambeaux de réalité dégradée et accueillent ses angoisses, bien vite dissipées par une nouvelle journée qui vient, accueillie avec la joie de s'enivrer à nouveau du réel et de ses possibles insoupçonnés. L'adulte, lui, dur à lever, n'est trop souvent qu'un enfant fâché avec la réalité, qu'il a malheureusement amputée de ses possibles dont il conserve de vagues reliques dans un espace réservé qu'il appelle ses rêves, et dont il fait parfois des jouets-marchandises.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On dirait que toute l'entreprise des adultes consiste à dégoûter les enfants de la réalité en la leur faisant voir comme dure, pénible, morose, castratrice, pleine d'obligations et limitée en possibilités dont ils dressent d'exhaustifs catalogues. Et une fois qu'ils ont ruiné le riche rapport au réel de l'enfant, ils instaurent son droit de rêver et le rendent payant. Les jouets de Saint-Nicolas et Saint-Nicolas lui-même ne sont pas des rêves d'enfants : ce sont des rêves d'adultes (ou d'enfants abîmés) inoculés aux enfants. Les enfants rêvent d'autres choses et, surtout, ils rêvent autrement. Leurs rêves nocturnes ne sont guère intéressants, ce qui l'est, ce sont leurs &lt;i&gt;rêveries&lt;/i&gt;(voir G. Bachelard). En d'autres termes, ils rêvent, ou « rêvassent » éveillés - quand on est enfant, on est constamment « en éveil » -, à même la réalité, dans la réalité, sur elle et en prise avec elle. Leurs rêveries ne constituent pas un monde à part : elles mettent à jour des aspects insoupçonnés d'un même cosmos, celui dans lequel nous vivons tous. Lorsqu'on dit d'eux « ils sont dans leur monde », ce n'est pas qu'ils soient dans un monde autre qui serait le leur, mais bien qu'ils ont réussi à &lt;i&gt;faire leur&lt;/i&gt; ce monde unique-ci. Les enfants ont encore, je crois, cette précieuse faculté d'être bel et bien &lt;i&gt;là&lt;/i&gt;, c'est nous qui avons tendance à « être ailleurs ». Et on les envie parce qu'ils ont l'air heureux et comblés, en phase avec l'énergie du cosmos, c'est-à-dire bien coulés dans la réalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si casser les rêves, c'est détrôner un patriarche barbu à la crosse et à la mitre couvertes de verroteries ou jeter au recyclage avec les prospectus de réclame un bedonnant camelot conducteur de traîneau, alors oui, je veux bien casser quelques rêves d'adultes déconfits préfabriqués par des ingénieurs en marketing. Si cela peut contribuer à désobstruer nos cheminées de ces encombrants usagers invariablement vêtus de rouge et de blanc (merci Coca-Cola !) comme des panneaux de sens uniques qu'ils incarnent, afin d'y rétablir une circulation dans les deux sens de rêveries nées des flammes folles d'une authentique flambée, du crépitement des bûches qui se fendent ou du craquement d'une châtaigne rôtie, des vents qui s'engouffrent après être passés sur les plaines et les forêts, des cris rauques et des vibrants battements d'ailes de vols d'oies sauvages de passage, de la cendre vaporeuse qui recouvre les braises encore vives et des vieilles pierres qui recueillent puis restituent patiemment la chaleur trop mordante du foyer...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si les rêves sont peuplés de coûteux trains électriques, d'épreuves de kung-fu ou de tir à la mitraillette en scrolling différentiel, de démons et autres guerriers hi-tech en plastique ou de poupées-bimbos, s'ils sont pénétrés de l'angoisse de n'avoir pas ramené un assez « beau bulletin » ou du calcul du monnayage affectif des différents parents, beaux-parents et grands-parents, alors je veux bien les casser. Si briser ces rêves divertissants permet de réconcilier avec les paysages, leurs habitants et leurs histoires l'enfant avide d'expériences, de possibles et de proximité, je le fais sans hésiter. Les rêves ne peuvent pas devenir une alternative et une échappatoire par rapport à une réalité perçue comme pénible (la fameuse « dure-réalité-de-la-vie ») : ils font partie intégrante de la réalité et en révèlent la richesse, la légèreté et la joie. En fabriquant des rêves (frelatés) pour les enfants - combien de firmes commerciales ne s'enorgueillissent-elles pas d'êtres des « usines à rêves » ou des « machines à rêver » -, les adultes dépités ne fabriquent que de nouveaux adultes dépités. Ce serait plutôt aux enfants à réconcilier, aux moyens de leurs rêves si consistants, les adultes avec la réalité. Au lieu de rançonner une mystification de faculté de rêver enfantine, les enfants mutilés que sont les adultes feraient bien d'accueillir le don qui leur est fait par leurs otages, et de se libérer en les libérant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je pense que l'enfance n'a pas besoin de ces idoles qui mettent en scène une générosité étroite et conditionnelle. Elle est encore directement en prise avec cette autre générosité profusionnelle et inconditionnelle de la réalité, de la vie, de l'existence. Pour vendre les fétiches de la première à d'autres adultes racrapotés, des adultes racrapotés doivent s'ingénier à juguler la seconde. Et cette opération de vivisection se fait dans l'univers mal défendu de leurs enfants - où « défendre » devient synonyme d' « interdire ». Pour « défendre » leurs enfants, les adultes pleins de bonnes intentions mais distraits bouchent les nombreuses sources auxquels ceux-ci ont encore accès, puis laissent entrer dans leur monde assoiffé les envahisseurs commerciaux qui y installent à grands frais des robinets rouge et blanc, ouverts périodiquement et contre paiement. Si la drogue narcotique et stupéfiante qui s'en écoule est ce que l'on nomme « rêves », je n'hésite pas un instant à saboter les vannes et à rechercher avec ma baguette de sourcier où coulent encore sous les dalles de béton les fontaines oubliées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Vous l'aurez compris, si un jour je me retrouve parent d'autres existants - ce qui est quand même peu probable - et que je veux être cohérent - autrement dit, être parent et enfant de moi-même -, je crois que ma progéniture n'aura pas la chance d'attendre les généreux dons du grand Saint-Nicolas, ni de croire à son existence. J'entends déjà les répliques narquoises : «  Tu dis ça maintenant, mais on voudrait bien t'y voir... » ... Le poids de la norme, c'est ça ? Très bien : ou alors, si je suis réaligné avec cette innocente progéniture mienne sur cette norme, je crois que je ne pourrai pas éviter d'éprouver comme une formidable sensation d'écrasement...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Automne 2006</description>
</item>
<item>
<title>Méditation de vacance</title>
<guid>http://www.surlaterre.org/Articles/MeditationDeVacance</guid>
<dc:creator>SimoN</dc:creator>
<pubDate>Sat, 16 Sep 2006 19:17:00 GMT</pubDate>
<link>http://www.surlaterre.org/Articles/MeditationDeVacance</link>
<description>&lt;blockquote&gt;Petit travail de vacances pour ne jamais en revenir (de vacances).&lt;/blockquote&gt;&lt;div style=&quot;float:right;margin-left:10px;&quot; class=&quot;droite&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.surlaterre.org/wiki/files/articles/meditationdevacance/logo.png&quot; /&gt;&lt;/div&gt;L'autre jour, je rencontre ma voisine et elle me voit portant un lourd sac à dos. « Tu pars en vacances ? » me demande-t-elle. Là, je suis bien en peine de lui répondre : je suis en effet en partance, mais quant à dire « en vacances »... c'est une autre histoire. Chaque année cette question multipliée à l'envi m'embarrasse, qui s'épanouit aux chaleurs estivales, comme les fleurs du millepertuis : « est-ce que tu pars en vacances ? », « tu es parti en vacances ? », « tu reviens de vacances ? » - en raison de mon teint hâlé. Partir en vacances ... &lt;i&gt;Partir&lt;/i&gt;... en &lt;i&gt;vacances&lt;/i&gt;... Ces mots ne me disent décidément pas grand-chose. Ou plutôt : ils me disent au contraire trop de choses que je me permettrai de tenter de partager ici.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Depuis la plus tendre enfance, je suis - comme la plupart d'entre nous, je suppose - embarqué dans ce rituel annuel que l'on nomme « vacances ». Je dis « embarqué », parce que « vacance » évoque pour moi des paysages qui défilent à travers le vitres de l'automobile familiale, pleine à craquer d'ustensiles, de vêtements, de jeux et de victuailles chargés dans l'effervescence, après congé pris de la corvée scolaire dans l'anxiété des contrôles puis le relatif soulagement des « résultats ». « Vacances » évoque l'inconfort du voyage mais aussi la griserie des places inconnues ou retrouvées. « Vacances » évoque, du côté de l'enfance et de l'adolescence, comme un rêve vécu enchâssé dans une vie de contraintes, et dont le réveil est toujours douloureux. Pendant un temps différent du temps ordinaire, au cours accéléré et au climat toujours pareil, je me sentais trimballé à travers des paysages, logements et monuments à la consistance bizarre, comme s'ils faisaient partie d'un monde où la matière aurait été différemment constituée, un monde un peu en guimauve, ou quelque chose dans le genre. Tout, les maisons, les humains, la nourriture, les plantes, les cailloux, même la pluie y prenait une texture particulière, peut-être plus ronde, plus lisse, plus plastique. Les odeurs ressortaient, surtout. Le temps même, je l'ai déjà suggéré, changeait de saveur et de régime et tout dégageait une chaleur, une lueur, une brillance, une vibration particulières. Les paysages se mettaient à ressembler à ceux que je créais autour de mon train électrique miniature, et je croyais pouvoir saisir de la main ces villages lointains, ces vaches, ces montagnes, ces bateaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pendant le temps des vacances, le monde parlait à mon enfance et mon adolescence, comme un langage familier et plein de promesses et d'espoir. Pendant les vacances, quelque chose s'ouvrait en moi, comme une intimité à l'univers, un lien vibrant, bien vite interrompu par le couperet des contraintes scolaires et autres. Entre temps des vacances et temps « normal », la vie s'emballait comme un moulin à aubes, d'un double mouvement : descendant joyeux et rapide ; montant péniblement. Chaque fois, il s'agissait de faire remonter à notre absurde fardeau la pente de l'année, pour ensuite s'en délester et dévaler euphoriquement vers la vallée. En même temps, le monde des vacances m'apparaissait comme à travers un voile, une pellicule, comme ces produits emballés sous cellophane que l'on s'efforce malgré tout de tâter sans pouvoir véritablement les toucher. Pourtant, les pays de mes vacances et la vie qui s'y écoulait se teintaient d'une couleur particulière aux reflets d'authenticité et d'essentiel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Assez récemment, j'ai retrouvé cette teinte que peut prendre l'existence, mais sans le cellophane, pas plus loin qu'au coin de la rue où je loge. Un cheminement que je dirai philosophique (n'ayons pas peur des mots : utilisons-les) de plusieurs années - quoique toujours balbutiant, comme il se doit d'une cheminement philosophique - m'a permis de déambuler dans les rues de ma commune comme je déambulais naguère dans les villes méridionales noyées de soleil de nos vacances familiales. J'ai désormais la chance de pouvoir vivre un dépaysement constant. Je suis un touriste, un voyageur, un vacancier chez moi. Que s'est-il passé entre-temps ? C'est que j'ai renoncé, précisément, à la bipartition de mon existence en un « temps ordinaire », « scolaire » ou « de travail » et un temps de vacances. Je crois avoir posé le fardeau inepte que j'avais cru devoir porter et je me suis assis au sommet de la montagne pour contempler à mon aise la vallée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre30&quot;&gt;&lt;/a&gt;Dichotomies perverses&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Les dichotomies m'ont toujours paru suspectes : elles servent trop souvent à exclure au profit d'un monisme totalitaire. Les « ou bien..., ou bien... » font impitoyablement le partage entre ceux qui sont &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; et ceux qui sont &lt;i&gt;contre&lt;/i&gt;, les &lt;i&gt;in&lt;/i&gt; et les &lt;i&gt;out&lt;/i&gt;, le bien et le mal, l'ami et l'ennemi, le vrai et le faux, le oui et le non. Les « soit..., soit... » structurent un monde en guerre en deux camps entre lesquels il n'y a pas de médiation possible. Il y a ceux qui « en sont » et ceux qui « n'en sont pas » : le choix est vite fait et doit se faire. Il faut choisir son camp. La dichotomie tranche dans le vif, elle tue la diversité et la continuité de la vie, d'autant plus qu'elle ne constitue le plus souvent qu'un passage vers le choix de l'Unique. J'ai donc opté pour l'abandon d'une vie dichotomique au profit d'une existence dans la diversité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Travail ou loisir, école ou temps libre : la césure de notre temps de vie en deux espèces de « temps » fait perdre toute consistance à ces termes. En s'opposant l'un à l'autre, ils ne deviennent plus guère que les deux termes d'un opposition quelconque, qui se valent, la manifestation désincarnée de l'Opposition, d'un mouvement de balancier, deux équipes de foot qui s'affrontent et dont la seule différence est la couleur du maillot, tendant vers un but unique quoique décuplé. Ainsi, le temps de la production et celui de la consommation, de la récréation et du divertissement ne servent qu'un seul objectif : créer du profit. Par contre, si ce que je considère comme mon travail s'inscrit librement dans une vie de loisir et comporte des études par goût, les catégories dichotomiques régnantes sont bousculées et renversées. Mon temps de vie prend une coloration bigarrée et foisonne en une temporalité riche et vivante. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le travail n'est dès lors plus le simple repoussoir antipathique des « congés », il peut devenir ouvrage, &lt;i&gt;œuvre&lt;/i&gt; qui se crée en un temps propre, un rythme de maturation et de venue à l'existence soumis à aucune pression extérieure, à aucune échéance autre que ses propres exigences internes. Le loisir peut à son tour se manifester non plus comme l'antithèses du travail, mais comme sa matrice, le lieu qui rassemble les conditions favorables à l'émergence de l'œuvre. A cette matrice participe un certain état de la civilisation, un certain lien social, des valeurs et des techniques qui assurent aux individus leur subsistance et le libre épanouissement de leurs facultés. Le loisir n'a dès lors plus à être &lt;i&gt;divertissement&lt;/i&gt; (ce qui est, de mon point de vue, une contradiction dans les termes), mais au contraire possibilité de recentrement sur soi et sur l'existence propre de l'individu, loin de toute distraction. L'école et les études ne doivent à leur tour plus constituer la période pénible qui fait mériter et apprécier les vacances, mais bien la matière même du « temps libre » - expression pléonastique lorsqu'on considère que le temps (dont nous disposons en tant que temps-de-vie) est précisément le vecteur de l'expression de notre liberté. Je suggérerai que l'activité scolaire, studieuse se devrait, par essence, de n'être rien d'autre que notre ouverture enthousiaste sur le monde, la satisfaction de notre appétit envers le cosmos.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre31&quot;&gt;&lt;/a&gt;Disponibilité du vide&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
« Vacance » est un mot extraordinaire. Il évoque un état de vide, de vacuité, et par là même de &lt;i&gt;disponibilité&lt;/i&gt;. Trop souvent, et particulièrement chez nous, en Occident, on assimile le vide à la froide inquiétude du néant, d'où la peur du vide, de l'obscurité, du silence et de l'ennui. Mais à l'inverse de cet &lt;i&gt;inane&lt;/i&gt; vain, il y a un vide accueillant et prodigue de promesses qui est celui du récipient, du réceptacle, dont nous parlent nombre de cosmogonies. Ce vide-ci n'évoque pas le rien, la négation, voire la destruction, mais creuse la &lt;i&gt;place&lt;/i&gt; où quelque chose va pouvoir advenir et reposer. « La place est vacante » signifie « la place est disponible, libre ». « Vaquer » à ses occupations veut dire « pouvoir s'y adonner », « être libre pour... » Comme le vide quantique des physiciens qui « fluctue », il se passe des tas de choses dans ce vide; même : c'est précisément le lieu où prend place tout ce qui peut se passer. C'est le lieu de l'évènement et de l'avènement, l'écrin de toute richesse. Ce vide appelle le plein, il fait signe vers la plénitude qui est toujours sienne. Il n'y a que le récipient vide qui peut s'emplir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Être en vacance » peut dès lors signifier cet état de disponibilité où l'on est le réceptacle d'une plénitude possible de l'existence. Ainsi, si je cultive en moi cette ouverture, cette béance, si je creuse dans ma vie la place qui peut accueillir tout événement, si je m'évide, si je me façonne moi-même comme la coupe, le vaisseau qui peut s'emplir à la source de l'être, ou naviguer sur ses flots, je puis me dire constamment « en vacance ». Une pratique philosophique peut cultiver cet art du vide, ce désencombrement de la vie de tout ce qui l'obstrue et la rend indisponible pour le fluide de l'existence, lequel pourrait l'emplir jusque dans ses moindres recoins, sans y laisser la plus infime bulle de néant. Voilà ce qui peut à mon sens prendre la place d'un véritable « travail » : l'aménagement patient de cette « vacance » essentielle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les vacances au sens courant ont déjà quelque chose, me semble-t-il, de cette ouverture réceptrice. Le vacancier s'ouvre et se rend disponible, quoique maladroitement et de façon détournée, à l'existence (en général frelatée) en tant que telle. Le relâchement (souvent purement théorique) de la pression horaire, la distanciation vis-à-vis des préoccupations accaparantes, l'attention à ce qui émane des paysages, du ciel, du cosmos, des vieilles pierres, la contemplation passive du « temps qui passe », l'appréciation du « temps qu'il fait », toutes ces dispositions « de vacances » font signe vers une certaine disponibilité de l'être. Je pourrais y voir une explication de cette aura étrange que prenaient les choses et les événements lors de mes vacances passées : la coloration de l'être même? La chose (lieu, objet, événement, ...) en vacances n'est plus l'affaire pressante dont j'ai à me préoccuper, à me soucier, mais l'être qui tout simplement existe, est là, fait signe vers une unité de l'être et dont je puis m'émerveiller.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La vacance étant ainsi définie comme un état (d'esprit), une certaine disposition de l'individu, elle n'est plus confinée à une période de l'année : au contraire, elle peut - et devrait être laissée, à mon sens - percoler à travers toute notre existence. Et il me semble que ce confinement contre nature est symptomatique, si pas une des causes de notre misère contemporaine que j'ai caractérisée ailleurs [&lt;a href=&quot;http://www.surlaterre.org/article.php3?id_article=109-&amp;gt;109&quot;&gt;http://www.surlaterre.org/article.php3?id_article=109-&amp;gt;109&lt;/a&gt; comme démembrement et mutilation. J'irai jusqu'à suggérer - après d'autres - que &lt;i&gt;l'humain est l'être vacant par excellence&lt;/i&gt; : il est le récipient où l'être en tant qu'être se pose, se repose et s'expose, le bassin où il coule et séjourne quelque peu avant de s'écouler plus loin ; il est la caisse de résonance, la chambre d'écho où l'existence fait sonner et résonner ses harmonies, où de sourde elle devient sonore ; il est l'écran sur lequel elle se projette, la feuille ou la tablette sur laquelle elle s'imprime et s'exprime, le miroir où elle prend image et reflet. Si l'humain s'obstrue et s'obture en adhérant sans distance à lui-même et à ce qu'il fait, comme ces emballages sous vide où de pitoyables pommes de terres usinées en forme de galets semblent jouer à miss T-shirt mouillé, il devient sourd, aveugle, mutilé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L'homme est l'être fêlé, ajouré, creux et vésiculé qui rumine l'existence dans l'espace qui se fait en lui entre lui-même et le monde. L'humain n'est pas parfaitement « adapté », ajusté, articulé à tout ce qui n'est pas lui, il branle dans l'environnement où il s'insère tant bien que mal et c'est dans ce jeu, ce vide, cette vacance que prend place toute sa réflexion, son hésitation, son raisonnement et sa créativité mis en vibration par le passage du flux qui fuit. Nous sommes des êtres qui fermons mal, pleins de fuites et de courants d'air, et c'est de cette ouverture à la fluence que nous puisons notre faculté à créer de nouveaux possibles, à rêver et à réaménager le monde autrement. C'est en laissant pénétrer et résonner l'existence en tant que courant en nous comme dans une poche que nous transcendons la fatalité qui emporte et écrase. Tout comme ces ailes d'oiseaux (ou d'avions) dont le profil retarde par en-dessous le passage de l'air pour se faire porter par lui. L'homme est fondamentalement le fabricant de récipients et le chevaucheur de fluides - le glorieux vainqueur n'exhibe-t-il pas une coupe ? Il confectionne des pots, des bouteilles, des tuyaux, des coques, des moulins, des voiles, des ailes, des turbines. Il se projette à partir de ce qui passe. S'il se colmate, s'il se rend hermétique en collant au plus près à lui-même et au monde, s'il comble ses poches de vide, il sera emporté avec tout le reste et se fera écraser par la pression atmosphérique, comme le vide de mes pommes de terre « sous vide ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre32&quot;&gt;&lt;/a&gt;Vacance continuée&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Peut-on souhaiter à l'humanité entière d'être perpétuellement « en vacance » ? Peut-on - ou doit-on - formuler l'utopie d'une vie entièrement vécue pour tous dans cet état d'esprit « de vacance » où l'existence s'anime de cette vibration particulière, prend cette profondeur et s'emplit de cette paix si recherchée ? N'est-ce pas là l'utopie proposée jadis par la modernité, ses sciences et ses techniques qui allaient nous rendre la vie si douce ? Osons la réitérer et la promouvoir, osons la vivre, l'expérimenter et donnons nous-en les moyens (que nous possédons en réalité déjà). Ce serait la porte ouverte à la paresse, au laisser-aller, à la stagnation ? Les grandes découvertes, les grands progrès ont souvent été faits par des scientifiques ou de philosophes « en vacances » (Newton, par exemple, Descartes, Nietzsche aussi). Les vacances, c'est bien connu, stimulent la créativité. Je ne parle bien sûr pas ici de ces vacances-divertissement ou vacances-délassement, corollaires d'une vie d'aliénation et d'abrutissement par adhésion à un quotidien accaparant et où l'humain épuisé et moulu, démembré, s'effondre et se vautre dans une place spécialement aménagée à cet effet, où sa pesanteur sera encore exploitée pour faire tourner quelque moulin. Une telle pesanteur, une telle inertie résultant de la rareté de toute véritable vacance, n'ont pas lieu d'être dans le cadre d'une vie de vacance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Loin de diluer l'humain, de le dissoudre, parions qu'une vie en état de vacance, dans cette disposition qui caractérise déjà fugitivement nos vacances, sera à même de remembrer les femmes et les hommes, de les re-constituer, de les ré-intégrer à eux-mêmes et à la fluence de l'existence. Allons jusqu'à suggérer qu'une vie de vacance cultivée et défendue par des mœurs renouvelés, une existence dans l'intimité de la plénitude du vide, serait à même de garantir l'humain contre son exploitation, son aliénation par ses semblables. En effet, l'exploitation de l'homme par l'homme se fait toujours au profit d'une métaphysique particulière, d'un rapport à l'absolu figé dans une forme définie qui est présentée comme unique et l'Absolu lui-même. Que cette forme soit le pouvoir politique, l'argent, la puissance technologique, l'exploit sportif, l'extase sexuelle, un système philosophique ou même la création artistique ou la jouissance esthétique, une fois solidifiée, elle obstrue le passage vers l'absolu et barre la route à toute autre voie possible. Autour d'elle se constitue un clergé qui soumet le reste des hommes et leur soutire la substance nécessaire à l'entretien de leur fétiche, de leur idole, de leur totem. Des périodes de « vacances » sont octroyées par ces clercs au commun des mortels pour le culte - organisé - de l'idole, ce simulacre du rapport à l'absolu, rapport dont l'homme ne peut se passer, et culte qui conforte en retour le statut du fétiche comme seule voie vers l'intimité de l'être. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le système est complet et s'auto-entretient : pendant une portion de leur vie, les hommes travaillent à l'entretien du totem de la communauté, ce qui donne consistance à ce dernier, et pendant le reste de leur temps, ils le révèrent, ce qui lui donne son importance. Il en serait concrètement ainsi, par exemple, de l'argent « gagné » pendant l'année et dépensé en vacances. Les deux temps qui semblent épuiser la totalité de l'existence, ne font en fait que coopérer à l'édification et à la fixation d'une image de l'existence, d'une icône, d'un mythe qui s'interpose et nous coupe, en se figeant, l'accès à l'intimité de l'existence en tant que telle. Ce qui pouvait constituer au départ une fenêtre originale ouverte sur le cœur de l'être s'opacifie progressivement et devient écran sur lequel n'apparaît plus que la projection de nos propres gesticulations. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à travers ces vacances organisées, administrées qui participent à l'entretien de notre divorce avec l'existence, transpire néanmoins comme un parfum de la proximité qu'elle nous &lt;i&gt;est&lt;/i&gt;. Le rite mis laborieusement en place pour servir l'Unique (substantiel, particulier, et donc plus unique du tout), ne peut, s'il veut faire son effet, que distiller, même parcimonieusement, les effluves apaisants qui nous évoquent cette intimité qui est profondément nôtre. Même sous un grimage sophistiqué, dans une gangue matérielle dense et élaborée, la voie de détournement qui éloigne laisse encore passer quelque chose de sa destination de départ. Même l'écran le plus opaque laisse transparaître quelque lueur de ce qu'il masque. Dans le cas des vacances, cette luminescence n'est ténue et rare que parce qu'elle est obstruée, parce que notre existence est encombrée. Sa rareté et sa valeur ne sont pas liées. Au contraire, ce qui fait la valeur (et l'essence ?) de l'existence, de l'être, c'est son opulence et sa prodigalité. Si celles-ci ne se manifestent que partiellement et passent pour rareté, c'est parce qu'elles sont obturées par des formes qui, par peur de perdre l'accès à l'être qu'elles croient pouvoir fournir, s'en réservent l'exclusivité, et donc perdent effectivement cet accès, ou du moins l'entravent. Désengorger la vie de l'exclusivisme de ces formes, laisser la lumière de l'être la baigner toute entière à travers leur vitrail multicolore, son parfum s'y répandre en ses mille saveurs, ne desservirait sans doute pas l'accès à l'essentiel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les vacances ne sont pas précieuses dans la mesure où elles sont rares, mais parce qu'elles sont profondes, parce qu'elles creusent dans notre vie des puits ou des cheminées - parfois franchement tordus - vers le fondamental. Concevoir de répandre cette atmosphère qui les caractérise à toute notre existence n'équivaut pas à s'illusionner, à vouloir vivre à côté de la réalité. Au contraire : rien qu'y songer, c'est déjà commencer un laborieux travail de sape destiné à miner les contrefaçons de réalité, les mystifications qui en tiennent lieu et qui font obstacle à une appréhension authentique de notre condition. En vacances, loin de se distraire, de se retirer, de s'évader du réel, on touche à quelque chose de plus fondamental que toutes ces choses qui nous semblent d'ordinaire si importantes. Une vie de vacance, rendant par hypothèse toute distraction, tout divertissement, tout délassement superflus (puisqu'elle élimine toute cause de lassitude), constituerait en réalité une existence de cheminement vers l'intimité et la plénitude de l'être, et donc du réel dégagé de tous ses déguisements. Ce n'est qu'en raisonnant dans le cadre strict d'une de ces dramaturgies contingentes qui se sont substituées à ce qu'elles mettaient en scène que l'on ne peut voir la vacance que comme des moments privilégiés mais rares, laborieusement aménagés, à l'occasion desquels souffle l'esprit, ou à l'occasion desquels quelque chose « passe ». Ces scénographies sophistiquées au sein desquelles nous naissons escamotent le fait tout simple que constamment, quelque chose passe, puisque constamment &lt;i&gt;quelque chose se passe&lt;/i&gt; - quelque chose qui ne figure pas nécessairement dans les didascalies des régisseurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La déclinaison de la vacance au pluriel manifeste cette raréfaction par éclatement, ce passage de l'un, qui baigne tout dans son fluide, au multiple vaporisé, dont les particules, individualisées, atomisées, se perdent dans l'immensité. Un rassemblement sous une singularité englobante de ces atomes clairsemés qui, selon notre hypothèse, renvoient transversalement au même fond de l'être, ne ferait que leur rendre leur authenticité, et nous sortir de l'illusion. Si les vacances nous semblent être des îlots flottants et indépendants, ne leur éprouvons nous pas, lorsque nous nous y reposons, comme une appartenance à un sol unique qui courrait toujours quelque part sous les flots insensés où nous nous débattons d'ordinaire ? Si nous sommes prêts à reconnaître le caractère existentiellement fondamental de ce à quoi nous pouvons toucher en vacances, de même que la relative ineptie de ce qui nous baigne hors de ces périodes privilégiées, pourquoi rechignerions-nous à travailler à relier et à unifier ces terres trop éloignées, à drainer les marécages qui les séparent ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre33&quot;&gt;&lt;/a&gt;Ouverture à quoi ?&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
J'ai suggéré dans les lignes qui précèdent que lors de nos vacances, nous touchons, nous nous ouvrons, ou nous avons accès à « quelque chose » de spécial et que cette ouverture pourrait s'étendre à notre vie entière où nous pourrions demeurer dans l'intimité de cette « chose ». Mais de quoi s'agit-il au juste ? D'où vient cette ambiance particulière qui fait vibrer notre temps de vacance et que nous recherchons si avidement ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réalité, le langage que j'ai employé jusqu'ici est éminemment trompeur. Ce « quelque chose » que j'ai nommé « être », « existence », « absolu », « fondamental » est tout sauf un « quelque chose » : il constitue en fait plutôt la &lt;i&gt;matrice&lt;/i&gt;à l'intérieur de laquelle tout « quelque chose » peut apparaître. Notre vocabulaire est mal adapté pour parler de « cela » qui ne peut en fait être un « cela », mais la possibilité même, en amont, de toute irruption d'un « cela ». Nos mots ne peuvent que tourner autour et approcher asymptotiquement de ce fond des choses qui ne peut être ni fond, ni chose. Ce fond sans fond transparaît vaguement et fugitivement lorsque les choses avec leurs formes se brouillent et s'embrouillent, et perdent précisément leur statut de choses pour se fondre dans cette informité qui les dissout. Chaque chose peut être un chemin comme un obstacle vers cette direction où tout mène en définitive, direction qui n'est pas vraiment une destination, puisque avant même d'être parti, on y est toujours déjà arrivé, vu que c'est aussi le point d'où tout part.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce point, on l'a caractérisé comme Un, unité du tout qui englobe la totalité de ce qui peut être et qui ne fait face à aucun « autre » - si ce n'est, à un autre niveau, la multiplicité issue de la division illusoire qui peut régner en son sein. Pénétrer dans son intimité, s'avancer dans sa lumière qui rayonne à travers les choses, équivaudrait à entrer en communion avec toutes les choses, tous les êtres et fusionner avec eux dans un lien universel. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On a aussi employé le terme Être pour renvoyer à ce fond des choses dont on peut dire qu'elles  « sont ». C'est la toile sur laquelle les êtres particuliers se détachent comme des images évanescentes, le contexte fondamental où surviennent tous les événements, le théâtre où tout ce qui arrive est joué. La substantivation du verbe être ne doit pas faire illusion : il ne peut s'agir d'un être substantiel, mais bien du &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt; d'être - si tant est que le verbe être puisse renvoyer à un fait -, du fait qu'il y ait être. Cette dernière formule étant redondante, puisqu' « il y a... » peut aussi se dire « il est... ». L'anglais dénote également le « là » du « y » français lorsqu'il dit : « &lt;i&gt;there is...&lt;/i&gt; ». Le néerlandais s'apparente également à notre « y » en disant : « &lt;i&gt;er is...&lt;/i&gt; », avec un « &lt;i&gt;er&lt;/i&gt; » riche de « là » et de « ceci ». L'allemand, très intéressant, fournit un « &lt;i&gt;es gibt&lt;/i&gt; » où un sujet indéterminé et impersonnel - celui même qui pleut, qui neige, qui « faut » et qui « y a » en français - &lt;i&gt;donne&lt;/i&gt; quelque chose... Pour n'explorer que les idiomes les plus proches de nous. La direction vers laquelle les langues malhabiles semblent pointer, c'est le déploiement d'un « là », d'un lieu autour d'une présence (la nôtre) et où un « ceci » peut survenir, être donné, être eu. Il ne s'agit pas de l' « être » de « ceci &lt;i&gt;est&lt;/i&gt; ceci ou cela, comme ci ou comme ça, ici ou là », mais la scène, ou plutôt la pièce ou le théâtre dans lequel tout &lt;i&gt;ceci&lt;/i&gt; peut être personnage et est simplement dit &lt;i&gt;être&lt;/i&gt;, avant toute spécification de quoi, où, ou bien comment. C'est le « fait » (le fait des faits), la « donnée » (la donnée des données) pure et simple, immédiate mais souvent oubliée, qu'avant tout jugement à leur propos, les choses peuvent être dites &lt;i&gt;être&lt;/i&gt;. Ce « fait » particulier - ou plutôt le fait général - se révèle à nous lorsque nous en venons à nous poser des questions bizarres telles que : « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » ; « quel est le sens de notre existence et de celle de l'évolution, de l'univers ? » ; « pourquoi suis-je (né) ici et pas ailleurs ? », etc. La formule qui me semble exprimer le plus adéquatement ce à quoi j'essaie  maladroitement de rendre sensible - s'il ou elle ne l'est déjà - la personne qui me lit, je l'ai entendue il y a plusieurs années de la bouche d'une vieille ardennaise lasse de la vie qui dit en un soupir, après avoir énuméré ses malheurs : « à c't'heure, nous v'là. » Tout y est : le maintenant, le là, nous et l'invitation à nous y voir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le divin dans toutes ses versions a aussi été convoqué pour tenir le rôle auquel j'essaie de faire allusion. Nos vacances sont d'ailleurs les descendantes directes de ces jours « fériés » ou « chômés » jadis consacrés aux célébrations religieuses. Le terme anglais qui leur correspond (outre « vacation ») n'est-il pas encore « holiday » (« jour sacré » ou « jour saint ») ? Outre les innombrables avatars personnels du divin disponibles à travers le monde, l'Inde ancienne l'a désigné comme brahman, fond de toute réalité. De manière générale, toute expérience d'ordre mystique y renvoie, et ma suggestion, ici, sera que ce que nous éprouvons en vacances est de cette teneur. La relative béatitude que nous ressentons dans notre transat', face à la mer, à la montagne ou même dans les discothèques des stations de villégiature, nous rapproche de l'état du fidèle de jadis en prière, face à l'icône, au temple. L'hôtel hérite directement de l'autel, puisqu'il promet la félicité que seule la proximité du divin assurait. Le lieu de nos vacances ne se targue-t-il pas d'offrir les attributs du paradis ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans un monde que l'on a dit « désenchanté », le divin semble avoir seulement changé de place en installant ses rituels dans nos loisirs, nos congés et nos divertissements. Il a pris différents visages : les stars que nous admirons, les compétitions sportives qui nous font vibrer, les objets-fétiches que nous achetons. S'il a été placé là, c'est sciemment dans un but d'exploitation de la ferveur des masses au service d'une autre forme du divin, de niveau supérieur : l'argent comme substance des substances. Comme régulièrement au cours de l'histoire, il y a là une religion à deux vitesses, hiérarchique et qui consacre par la tromperie un asservissement général. Un clergé dévot à la religion de la puissance financière met en place à grand renfort de machineries une religion de seconde zone à laquelle il ne croit qu'à moitié et destinée à exploiter à son profit la bigoterie de masses mises sous le joug. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais toujours l'expérience du divin, sous quelque forme qu'elle se présente, renvoie à une proximité émerveillée avec la magie qui est au fond du réel. C'est à une réouverture de ces formes comme voies vers le « divin », à une désobstruction de leurs exclusivismes qui y font obstacle que j'inviterais ici. Ce qui est à promouvoir, ce n'est pas telle ou telle forme qui serait la bonne, mais bien la mise en chemin qui se manifeste à travers elles. La vacance serait une condition de disponibilité à ses formes diverses et au passage qu'elles aménagent à travers nos rigidités. L'aspiration que nous éprouvons vers la magie du réel, l'étonnement émerveillé que ce dernier peut susciter en nous lorsque nous l'appréhendons d'une certaine façon est notre force, c'est ce qui nous transporte et qui ne devrait en aucun cas être exploité comme faiblesse par quiconque au nom d'un élan semblable, à moins de déprécier cet élan même et finalement de le bloquer. J'irai même jusqu'à dire que c'est cet élan, cette fascination qui nous &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt;, qui nous anime, nous mobilise fondamentalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On a également parlé d' « absolu » pour désigner ce vers quoi est dirigé un tel élan. L'absolu étant, par définition, ce qui n'est &lt;i&gt;relatif à rien&lt;/i&gt;. Mais non pas un rien néantisant, mais un « rien de particulier », un vide marquant une disponibilité maximale. L'absolu est ce en quoi tout s'absout, se résout, se fond et fusionne, là où toutes relativités, toutes relations se multiplient, s'entremêlent, s'enchevêtrent et se resserrent tellement intimement qu'elles finissent par ramasser en un mouvement unique la pelote du tout qui n'est plus que relation à lui-même. D'où peut-être ce sentiment fugace de plénitude que l'on peut ressentir en vacances, notamment, ce sentiment que tout est parfait et que rien ne manque, souvent assorti d'un : « ça, c'est la vraie vie ! ». Si nous exprimons l'intime conviction que la « vrai vie » se vit aux parages de l'absolu, pourquoi continuer à encombrer notre existence d'images frelatées de cet absolu, qui nous en bouchent l'accès ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h3&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre34&quot;&gt;&lt;/a&gt;Être et autre&lt;/h3&gt;

&lt;br /&gt;
Il est une autre approche - qui est celle d'un Emmanuel Lévinas, pas exemple -, qui repousse cette expérience de l'être à un rang secondaire et qui la subordonne à l'immédiateté de l'expérience de l'&lt;i&gt;autre&lt;/i&gt;. Ce qui constituerait le fond du réel ou plutôt son irruption sur un fond sans fond, serait non plus de l'ordre du lien universel et englobant, mais bien de celui de la fêlure qui survient dans un monde sans cela lisse, lorsque je rencontre l'altérité. Cette perspective est celle de la rupture, de la différence, du contraste qui réveille l'existence et la consacre comme un sursaut, un frisson devant autrui qui nous embarque dans une aventure inopinée. Peut-être ai-je négligé cette approche jusqu'ici parce que je suis plutôt d'un naturel, ou d'habitudes de pensée (ré-)conciliantes, cherchant l'harmonie plutôt que la dissonance, ce qui réunit plutôt que ce qui discrimine. Mais je sais que d'autres personnes ont tendance à voir les choses autrement (ce serait lié, paraît-il, à des habitudes de représentations mentales, plutôt visuelles que langagières comme le sont manifestement les miennes) : que ce qui les fait vibrer, c'est la confrontation, la rencontre, le détachement, la discrimination... (les mots me manquent !). Les vacances telles qu'elles sont vécues nous offrent un bel échantillon de ces moments où l'on se sent vivre parce que l' « autre » nous sollicite, parce que nous nous heurtons à lui et qu'il nous met dans une situation inédite. J'en prends pour témoins les sports et jeux à sensations, le voyage même, avec ses (més)aventures dont le récit nous délecte, le simple fait de &lt;i&gt;partir&lt;/i&gt; qui nous met exprès en situation de face à face avec l'altérité. J'y reviendrai. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je ne vais ni prendre position dans le débat entre « être » et « autre » comme ce qui constitue notre existence et ce qui nous mobilise, ni tenter vraiment de l'éclairer. Juste ceci : l'expérience de l'être a traditionnellement été décrite comme &lt;i&gt;étonnement&lt;/i&gt;. Au risque d'encore suivre ma pente à la conciliation, je préfère laisser les deux perspectives ouvertes, ou plutôt les maintenir comme ouvertures. Même : pour compenser cette inclination (fâcheuse si elle est exclusive, ce qu'elle ne pourrait être sans se miner elle-même), je leur conserverai leur contraste, j'inviterai à goûter leurs oppositions, leur hiatus. De plus, fidèle à mon soupçon à l'égard des dichotomies, je suggérerai que ces deux manières peut-être caricaturales d'appréhender la vie n'épuisent pas définitivement l'éventail de nos façons d'exister. Je préfère laisser libre cours à d'éventuelles nouvelles combinaisons entre elles, de nouvelles nuances, ou à l'avènement de manifestations radicalement inédites à la place de ce que nous pouvons nommer «existence », « être » ou « irruption de l'altérité ». Laissons-nous surprendre : telle est la leçon que je tire de cette façon de voir qui m'est peut-être un peu moins coutumière, mais dont j'apprécie l'immense valeur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Or il me semble que l'attitude, la disposition, l'état que j'ai esquissé plus haut comme « vacance » ménage justement un espace où peuvent prendre place ces diverses approches. Lorsqu'il y a ouverture, lorsqu'il y a béance, lorsqu'il y a disponibilité, il y a à la fois place pour la manifestation d'un fond, pour une vision englobante ou fusionnante, et pour la rencontre stimulante de l'autre. Cette ouverture se situerait en-deçà de l'appréhension qui nous fait vivre l'expérience de la fusion à l'être ou de la confrontation à l'autre, et serait le lieu qui pourrait accueillir cette appréhension. Si elle ne les réunit pas nécessairement, la vacance accueille ceux qui sont sensibles à ces expériences fondamentales, ou ces expériences &lt;i&gt;du&lt;/i&gt; fondamental. Cela apparaît peut-être plus clairement lorsqu'on considère le temps de non-vacance. Les activités accaparantes et asservissantes vécues le plus souvent sur le mode de l'obligation nous &lt;i&gt;occupent&lt;/i&gt; au sens fort (comme un envahisseur « occupe » une forteresse, une ville, un pays). Elles nous contraignent d'une contrainte qui semble arbitraire, souvent insensée et assortie d'un soupçon de cruauté. Le simple fait de nous y soumettre nous oblige à « ravaler » notre élan vers l'essentiel, à répondre hâtivement avec des pseudo-réponses (« parce que c'est comme ça »)  toutes faites aux légitimes question du genre : « pourquoi fait-on cela ? » - questions dont l'enfance sait encore la prégnance. Aussi, cette soumission aliénante nous pousse à nous entourer d'un décor rassurant qui rassemble un maximum d'éléments prévisibles et se fait hermétique à l'irruption de l'imprévu, de l'altérité perçue comme menaçante. Même l'activité la plus grisante - parce que combative, par exemple - a tendance à combler tous les vides où pourrait s'insérer du non-maîtrisable ou du plus fondamental qui pourrait mettre en question le fait que cette activité est la chose la plus importante du monde. Toute activité ou toute attitude qui ne s'inscrirait par dans une vacance primordiale authentique - soit qui ne serait pas précédée d'une question détendue du style : « bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? » - courrait le risque de n'être qu'automatisme, qu'imitation grégaire, et de passer à côté de la disponibilité des étonnantes ressources de l'existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définitive, parler ou écrire sur ces coulisses de tout ce qui nous arrive ne fait peut-être que nous embrouiller. Mieux vaut sans doute renvoyer à l' &lt;i&gt;expérience&lt;/i&gt; que nous faisons, lors de moments privilégiés, de cette intimité qui nous « transporte ». Ces moments sont ceux de l'étonnement, de l'émerveillement, de l'ébahissement où l'on se dit : « ben m..., alors : j'existe, tu existes, tout cela - le monde - existe ! », aussi les moments de la sérénité, de l'extase voire du bonheur où nous nous révélons comme les entités à travers lesquelles la matrice ou le fond commun de toutes les entités se manifeste. Il y a aussi ces moments où l'on s'exclame : « Waouw ! » et où l'on éprouve la générosité de l'existence en surprises, sa faculté à nous titiller, à nous décentrer, à nous emporter dans des mondes inimaginables, et surtout sa gratuité et sa prodigalité en expériences. Bref, tous ces moments où vivre et ivre font plus que rimer. Peu importe finalement à &lt;i&gt;quoi&lt;/i&gt; nous ouvre la vacance, et la question est sans doute mal posée, l'important étant que nous soyons primordialement - et non plus épisodiquement et à titre de récompense - et fondamentalement &lt;i&gt;ouverture&lt;/i&gt;, béance, disponibilité. Nous serons alors véritablement les lieux, les points où quelque chose se passe, par où la vie qui se donne s'écoule et prend conscience d'elle-même. Et en nous éprouvant comme tels, nous serons vraisemblablement plus en phase avec la générosité et la gratuité radicales de cette existence, prodigalité qu'il me semble difficile de contester. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre35&quot;&gt;&lt;/a&gt;Du temps&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Comme Heidegger l'a suggéré, l'ouverture à l'être est liée au temps. C'est dans le temps que l'être se donne. Si les vacances sont un temps, elles constituent aussi le cadre d'un rapport particulier que nous entretenons à la temporalité. Le mot « temps » renvoie à des aspects multiples de la vie. Il y a le temps vécu, parfois dit « subjectif », soit notre temps de vie, s'écoulant différemment pour chacun, avec ses rythmes propres. C'est le temps qui passe plus ou moins vite, celui qu'on « n'a pas vu passer » ou encore celui que l'on trouve long, c'est aussi le temps de l'ennui. Aussi, il y a le &lt;i&gt;temps de...&lt;/i&gt;, le moment favorable qui accueille tel ou tel événement. C'est d'une part la saison, le moment du jour ou de la nuit qui commande tel phénomène ou telle activité, d'autre part le moment faste ou néfaste, la circonstance, l'occasion où une chose, une action trouve sa place la plus en phase avec le reste de la réalité, ou au contraire le temps où l'on fait mieux de s'abstenir et d'attendre. On retrouve une filiation de cette temporalité, quelque peu délaissée actuellement, dans la désignation de la météo comme « temps ». En outre, il y a le temps dit « objectif », le temps mesurable, celui de la science, le temps calculable qui doit valoir universellement, le temps de l'horaire et des horloges qui permettent de se donner des rendez-vous précis, de vivre dans un même temps, un temps commun, de « rationaliser » le temps, de l'organiser. C'est le temps (avec le précédent) qui peut devenir de l'argent, selon le célèbre aphorisme anglo-saxon. Il y aurait sans doute d'autres déclinaisons de la temporalité à évoquer, mais je m'en tiendrai à ces trois-ci pour mon propos.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme je viens de le suggérer, le « temps de... », jadis rattaché aux pratiques agricoles mais aussi à la stratégie, est sans doute celui auquel le mode de vie ambiant, « occidental », « moderne » - celui que G. Bush père a un jour dit « not negociable » - accorde la moindre importance. Au contraire, cette dernière constellation de valeurs et de manières de vivre s'est édifiée contre une telle temporalité. Elle a pour ce faire dopé notre troisième temps, le temps « objectif », afin que le temps soit vécu comme unique, universel, régulier et lisse, où tous les moments se valent, où chaque moment est le bon pour l'action qu'a décidée l'homme rationnel et souverain. Ce dernier a prétendu par là s'affranchir des « aléas du temps », déroulant devant soi la flèche du temps comme un cahier vierge de papier quadrillé bien propre où il pourra consigner à loisir la comptabilité de son progrès. Nos vies ont tendance à se laisser quadriller de la sorte, se laisser uniformément climatiser. Chaque jour ressemble à un autre jour, chaque lundi à un lundi, chaque Noël aux autres Noëls ; on a la chance de pouvoir manger des tomates en hiver, des chicons en été, des raisins au printemps et des cerises en automne ; certains s'habillent toujours de la même façon... Et cette monotonie rassurante parfois nous pèse. En vacances, on retrouve la saison, on se replonge dans ce temps en phase avec le climat. D'ailleurs, on choisit l'endroit de ses vacances &lt;i&gt;pour&lt;/i&gt; son climat. Dans le récit des vacances, on parle surtout de cela : le temps qu'&lt;i&gt;il a fait&lt;/i&gt;. On organise des pique-niques, des barbecues, on « va à la neige » ou « au soleil ». Jamais on ne va « à la pluie » puisqu'on cherche le temps favorable aux retrouvailles avec ce même temps. Soudainement, on se rappelle que les saisons existent et qu'il y a des temps favorables à telle ou telle activité. En vacances, on règle son « emploi du temps » sur le « temps qu'il fait », et non plus sur « l'heure qu'il est ». On y vit « au gré du temps ». Mais comme on consacre peu de temps - rationnellement défini - aux vacances, on triche : on joue sur le &lt;i&gt;lieu&lt;/i&gt; pour s'assurer les faveurs du temps. Ne dit-on pas, d'ailleurs, que le soleil, ou le beau temps était « au rendez-vous » ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Or le « temps de... » n'est, dans son essence, précisément pas le temps des rendez-vous tels qu'on les conçoit idéalement : une rencontre planifiée, sans surprise. Le moment favorable n'a que faire des rendez-vous qu'on lui donne. C'est plutôt lui qui nous donne rendez-vous, qui nous convoque, mais sur le mode de l'énigme. Il nous dit : « soyez là », ou plutôt : « je serai là » mais il ajoute mystérieusement : « à vous de sentir où et quand », puis il se tait. Il ne ressort de son mutisme qu'au moment même du rendez-vous en s'exclamant brusquement : « c'est maintenant ! » Mais lorsqu'il le dit, il est trop tard pour se mettre en branle : il fallait déjà être là. Son exclamation ne fait que confirmer, le cas échéant, qu'on avait bien senti le bon moment arriver, mais trop souvent, elle tourne à un « c'était maintenant ! » dépité. Entre-temps, seuls des &lt;i&gt;indices&lt;/i&gt; sont à notre portée, pour peu que nous nous donnions la peine de les déceler et que nous en soyons capables. Ce temps est le temps de la patience et de l'attention. C'est le temps de l'humilité, aussi. Il invite à se soumettre provisoirement à ce qui arrive, à y être attentif pour guetter l'occasion qui vient. Il s'agit aussi de se préparer, de se disposer soi-même par une sorte d'ascèse, d'entraînement, à accueillir l'occasion, le moment venu, pour en tirer parti. Cette ascèse consiste à se mettre en phase avec les processus à l'œuvre dans le réel afin de pouvoir vivre pleinement les événements en les anticipant légèrement. En deux mots : il s'agit d'apprendre à &lt;i&gt;être là&lt;/i&gt;, à être véritablement &lt;i&gt;présent&lt;/i&gt; ici et maintenant, mais dans un ici et maintenant ni ponctuel, ni atomique, mais intégrés au coeur de processus continus, enchevêtrés et complexes. En un mot : il s'agit d'apprendre à être &lt;i&gt;disponible&lt;/i&gt;. Et cette disponibilité passe par un évidement, par un curage des rigidités des choses « établies » qui nous obstruent. L'expérience vivante de cette temporalité tire donc profit de la disposition de vacance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les vacances, c'est ainsi le temps que l'on &lt;i&gt;saisit&lt;/i&gt;, tout comme on saisit l'occasion. C'est le temps des photos et des films, un temps dont on fixe les instants comme des parcelles d'éternité et donc de béatitude. L'événement saisi devient icône, manifestation du divin dans l'extase de la correspondance fulgurante entre le maintenant et l'éternité. Les vacances sont le temps de ces instants (mais aussi de ces villages, de ces paysages, de ces lieux) « hors du temps » que nous entretenons dans cette immortalité en les enregistrant. Saisir l'occasion, faire les choses en leur temps, frapper la balle au bon moment dans un quelconque jeu de plage, saisir le vent à la voile ou prendre tel virage à la neige correspondent à une intimité à l'être ou à la rencontre de l'autre, par un instant de concordance de phase avec la fluence de l'existence. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous autres humains nous coulons mal dans le rôle exclusif d'administrateurs rationnels du monde - peut-être parce que le monde résiste par sa fluence même-, nous avons manifestement aussi besoin de vivre les événements qui surviennent comme de telles &lt;i&gt;occasions&lt;/i&gt;. Le terme même d' « événement » - de même que ceux d' « occasion » et d'« opportunité » -  est actuellement le plus souvent utilisé pour désigner ce qui est le contraire d'un événement (quelque chose qui arrive inopinément) : une mise en scène sophistiquée où tout est pensé et organisé dans les moindres détails afin de ne laisser aucune place à l'imprévu. Des mercenaires - qui se disent « professionnels » - très en vogue se sont spécialisés dans cette scénographie : les « créateurs (ou boîtes) d'événements ». Dans la même veine, on appelle « heureux événement » la chose la plus prévisible du monde - pratiquement au jour près, actuellement -, à savoir une naissance. A moins qu'il y ait là comme une image symbolique de la longue maturation invisible qui aboutit à chaque événement ? Pourtant, lorsque la future maman arbore ostensiblement la rondeur de son ventre, ne dit-on pas, l'air de dévoiler quelque secret, qu'elle « &lt;i&gt;attend&lt;/i&gt; un heureux événement ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quoi qu'il en soit, si l'humain se met à croire qu'il crée l'événement, qu'il maîtrise la surprise, c'est la voie ouverte vers une vie totalement &lt;i&gt;administrée&lt;/i&gt;, comme on « administre » un médicament. A nouveau, on retrouverait une humanité à deux vitesses : ceux qui produisent des événements frelatés et ceux qui subissent ces derniers comme s'il s'agissait effectivement de « choses qui se passent ». Souvent, quand on dit qu' « il ne se passe rien » dans une ville, on entend : aucun spectacle, aucune fête n'y  sont organisés. Et pourtant, même dans la ville la plus calme, des événements - des vrais - surviennent sans arrêt, des choses adviennent, se passent, de l'existence s'écoule, des autres se rencontrent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Vivre dans la temporalité des authentiques événements, occasions et opportunités ; non pas se targuer de les créer, mais les guetter, les pressentir, s'y préparer, nous fait un véritable courant d'air dans l'existence. Cela nous décloisonne et nous décadenasse la vie en nous mettant en phase avec le caractère essentiellement &lt;i&gt;im-pré-vu&lt;/i&gt; mais cohérent, intelligible à la fois de l'être et de l'autre - sauf conceptions religieuses particulières qui posent d'énormes problèmes métaphysiques. Mieux : j'irai jusqu'à suggérer que seule une telle appréhension du temps peut sauvegarder notre dignité qui nous est si chère : soit une image de nous-mêmes comme êtres doués de liberté, capables d'aménager le monde, d'apprendre, et de vivre en société. Si je m'ouvre, si je reste disponible et attentif à ce qui peut advenir dans le monde pour poser mes actes, à la fois je m'&lt;i&gt;accorde&lt;/i&gt; à l'univers, je me &lt;i&gt;singularise&lt;/i&gt; en son sein (comme attention) et j'y &lt;i&gt;participe&lt;/i&gt; (en posant des actes). Le temps prend alors un tour bien vivant, en rupture avec la froide régularité du tableau horaire quadrillé mais aussi avec l'isolement et la solitude abyssale d'un courant subjectif de conscience. Ce temps qui nous émoustille est le temps du &lt;i&gt;possible&lt;/i&gt;, face éventuellement au temps du devoir et à celui du vouloir. Il se déroule non pas hors de nous pour nous contraindre, ni exclusivement en nous pour tout distordre et tout diluer, mais entre nous et le monde, ou plutôt : il est l'âme (corde autour de laquelle un cordage de diamètre supérieur est tressé) du lien qui se tisse entre le monde et nous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La vacance nous réapprend à vivre dans ce temps, elle nous réinstalle dans un cosmos où des choses « se passent », où des processus sont à l'œuvre. Elle nous reconnecte à la complexité du monde et nous invite à en jouir et à y prendre place. En plus de ce rapport réintégré à l'univers, la vacance nous rend disponibles pour une nouvelle socialité : autrui n'y est plus exclusivement ni cet effroyable trou noir ou ce tourbillon dans le courant de mon existence, ni cet espèce de co-équipier répertorié, interchangeable avec moi-même et avec qui je dois m'arranger pour organiser le monde. Je rencontre autrui ni par pur hasard, ni comme prévu, mais à l'occasion d'événements émergeant de processus complexes mais en principe intelligibles, auxquels lui et moi prenons part. Chaque rencontre m'ouvre un peu plus à cette intelligibilité en me désobstruant de mes sédimentations et suggère la possibilité d'inscriptions en commun, d'actions communes, de collaborations dans le cadre de ces procès. Et dans ce contexte dynamique et vivant, nous pouvons bien sûr, autrui et moi, si nous le jugeons opportun, arranger des rendez-vous. La vacance subordonne ainsi le temps objectif au temps des processus, le temps rationnel au temps du cosmos, et permet d'y réintégrer le vécu subjectif comme un de ses processus parmi une multiplicité d'autres. Temps de la &lt;i&gt;société&lt;/i&gt; (au sens originaire de « faire société », et non pas de la société que l'on subit) par excellence, il permet de non plus de maîtriser l'univers, ni divorcer d'avec lui, mais de « faire univers » avec les autres entités qui y habitent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre36&quot;&gt;&lt;/a&gt;Du lieu&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
On « part » en vacances. Les vacances induisent un rapport particulier au lieu, à l'espace, un rapport tourné vers l'&lt;i&gt;ailleurs&lt;/i&gt;. Les vacances se passent dans l'&lt;i&gt;autre lieu&lt;/i&gt; ou le lieu autre, le lieu du &lt;i&gt;dépaysement&lt;/i&gt;. Elles nous arrachent au pays, au lieu de notre enracinement et nous ouvrent au &lt;i&gt;lieu&lt;/i&gt; en tant que tel, à la « localité » en nous faisant découvrir d'autres lieux. Le pays, le chez-soi, c'est là où l'on naît, là où l'on est mis au monde, où l'on « débarque » dans l'existence, le rivage où l'on est brusquement « débarqué ». Il renvoie aux contingences de notre condition, à la forme particulière dans laquelle notre existence est moulée, à sa donne de départ. Ici, c'est là où &lt;i&gt;je me trouve&lt;/i&gt;, là où &lt;i&gt;il se trouve&lt;/i&gt; que je me trouve. Si je reste « rivé » à là où j'ai été débarqué, je ne m'ouvre pas au &lt;i&gt;là&lt;/i&gt; : j'y colle ; à la limite, j'en fais partie (du paysage). Je ne puis donc m'ouvrir à l' « être-là », à l'existence en tant que telle, au débarquement qui l'inaugure, ou même à l'altérité, puisque tout m'est familier : je &lt;i&gt;suis&lt;/i&gt; tout simplement cette existence, sans pouvoir m'en rendre compte. Tout ce que je fais, je le fais comme ça parce que c'est comme ça qu'on fait - sous-entendu : ici. Je puis alors être dit : « du pays », « paysan » ou « païen ». J'entretiens avec toutes les choses du pays des liens particuliers qui me sont donnés avec la naissance. J'y habite évidemment, j'y travaille évidemment, il me nourrit évidemment, mais jamais il ne m'apparaît en tant que « pays » - sauf si j'ai à le défendre contre un autrui, un barbare. Mais si je pars, si je voyage, si je me dé-payse, si je commet cet acte irrévérencieux, cette transgression de m'arracher au réceptacle de ma vie qui devient ainsi simple berceau, je m'aperçois qu'il existe plus loin d'autres manières de vivre, d'autres conditions et donc qu'il existe quelque chose comme le « lieu » qui peut varier, de même que tous les attachements auxquels il « donne lieu ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si je m'aperçois que je puis changer de lieu, je me rends compte que je suis capable de transcender ma condition, que même si je &lt;i&gt;suis&lt;/i&gt;, d'emblée, situé, je puis par la suite &lt;i&gt;me situer&lt;/i&gt; activement, prendre position, choisir ma manière de vivre, voire l'inventer, parce qu'il y en a plusieurs possibles. En prenant un tel recul, j'apprends à voir la vie comme un don originaire duquel on &lt;i&gt;dispose&lt;/i&gt;, et non plus comme un agencement de contraintes indépassables qui &lt;i&gt;s'imposent&lt;/i&gt;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h3&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre37&quot;&gt;&lt;/a&gt;Au soleil&lt;/h3&gt;

&lt;br /&gt;
D'ailleurs, on part « au soleil ». Or le soleil est le symbole le plus éclairant - c'est le cas de le dire -  du don gratuit : il est la source qui dispense à profusion, continuellement - sauf à l'échelle cosmique, mais cela, c'est une autre histoire, quoique d'une prégnance fondamentale - et à tous l'énergie nécessaire à la vie. Même si nous, humains, nous incorporons cette énergie sous sa forme chimique par le biais du végétal, qui lui aussi, au départ, &lt;i&gt;se donne&lt;/i&gt;, nous vivons directement de sa lumière et de sa chaleur. L'enjeu terriblement pécuniaire des ressources territoriales ou énergétiques fossiles, ou même génétiques, ne fait que renvoyer en définitive à cette énergie fondamentalement gratuite. Le territoire, la richesse foncière n'est jamais qu'une surface d'exposition à cette énergie, de captation par le végétal (passé, dans le cas des combustibles fossiles), une « place au soleil » qui, lui, prodigue gratuitement et à profusion. Depuis longtemps les peuples ont plus ou moins compris tout cela et la bronzette estivale n'est sans doute qu'une variante des anciens cultes solaires. Mon teint hâlé au retour des vacances manifeste à tous ce privilège que j'ai eu : le privilège de m'exposer à la source sublime et généreuse de la perpétuation de toute vie sur terre. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le paradoxe est qu'on en arrive aujourd'hui à &lt;i&gt;payer&lt;/i&gt; pour « aller au soleil » - de même que l' « énergie » est devenue un grand enjeu économique -, symbole de gratuité. Le soleil a conservé sa charge mystique, mais il est vraisemblablement devenu opaque au contenu de cette charge. On le ressent encore comme quelque chose de « magique », mais on est incapable de dire en quoi il est magique. C'est qu'un autre objet mystique le court-circuite encore : l'argent. Ce dernier est devenu, peut-être depuis l'or solaire des Amériques, le fétiche de la prodigalité, le dispensateur de tous biens. Tout accès au soleil doit donc passer par lui, puisque bien entendu, tout passe par lui. Suggérons plutôt que le véritable privilège originel, le privilège des privilèges n'est pas, ou ne devrait pas être, d'avoir de l'argent - et donc de pouvoir se payer des vacances au soleil -, mais bien d'&lt;i&gt;exister&lt;/i&gt;, d'être né sous le soleil, d'avoir un accès direct à l'énergie qu'il prodigue, ainsi qu'à ses produits dérivés. Libre à nous, donc, de détruire l'idole (en tant qu'idole), ou plutôt de la laisser s'effondrer en cessant de l'entretenir, en prenant le soleil là où il est, c'est-à-dire ici même, sans partir, gratuitement. Restaurons le soleil comme symbole de ce qu'il est : le dispensateur du flux continu d'énergie nécessaire à la vie terrestre, la manifestation de la gratuité fondamentale de la vie. Nous réintégrerons peut-être ainsi une « mystique » libératrice, soit une intimité émerveillée à l'existence, loin de la &lt;i&gt;mystification&lt;/i&gt; asservissante dans laquelle nous nous vautrons trop souvent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h3&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre38&quot;&gt;&lt;/a&gt;Retour&lt;/h3&gt;

&lt;br /&gt;
Un autre paradoxe lié, me semble-t-il, à une semblable mystification réside dans le fait que nous sommes persuadés qu'il faille &lt;i&gt;revenir&lt;/i&gt; de vacances - un peu comme on « en revient » d'une illusion -, qu'il faille après ce moment privilégié, réintégrer « la dure réalité ». J'ai envie de poser une question : « en quoi les vacances seraient-elles hors de la réalité ? » Je pense avoir suggéré qu'en vacances, nous serions au contraire dans une certaine mesure plus proches de la réalité. Ce serait alors la vie hors-vacances qui participerait d'une grande mystification. A nouveau, le fait que les vacances se voient accorder une grande valeur, qu'elles nous soient si précieuses, ne veut pas dire qu'elle sont nécessairement rares et donc exceptionnelles et donc anormales et donc à côté de la réalité. Le raisonnement me semble fallacieux. Au contraire, si nous faisons confiance à ce sentiment d'amertume, voire de déchirement qui accompagne le retour de vacances, ce sentiment intime de s'éloigner de quelque chose d'essentiel, de quitter une vie qui a quelque chose d'authentique pour une existence marquée d'absurdité, ne peut-on pas soupçonner quelque mystification à l'œuvre dans notre quotidien ? Qui serait assez fou pour abandonner la « vraie vie » pour une vie absurde ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si l'on &lt;i&gt;part&lt;/i&gt; en vacances, ne serait-ce pas justement pour pouvoir « en revenir » ? Pourquoi associer à ce point « vacance » et « partir » ? Ne serait-ce pas pour installer encore plus fermement un « chez-soi » auquel on se devrait à chaque fois de retourner, de revenir comme le fils prodigue revient à la maison du père ? Ne peut-on envisager de tout simplement être en vacance sans partir et donc sans revenir, de se mettre définitivement en état de vacance ? Il faut alors en arriver - c'était mon point de départ - a se dépayser dans son propre pays, à transformer le chez-soi familier en curiosité, en contrée étrange. Cette vacance continuée dont on ne revient pas et que je me propose de cultiver ne demande rien d'autre qu'une conversion du regard, une culture de l'émerveillement. Elle demande de regarder le lieu en face, en tant que lieu où « il se trouve que... », en laissant passer de l'air entre lui et nous. Elle demande de porter un regard de voyageur, d'étranger de passage ou de touriste sur les lieux et les êtres que nous nous croyions familiers. Alors ceux-ci se mettent à vibrer et à ce colorer de cette façon si particulière et si jouissive. Lorsque je n'éprouve plus le besoin de partir, lorsque je me sens &lt;i&gt;en voyage&lt;/i&gt; dans ces lieux qui naguère m'étaient si moroses, si banals, si pesants, alors je suis véritablement et peut-être définitivement en vacance, et plus jamais je n'éprouverai ce sentiment déprimant de « retour de vacance ». Restons donc en vacance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h3&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre39&quot;&gt;&lt;/a&gt;Voyage&lt;/h3&gt;

&lt;br /&gt;
&lt;div class=&quot;indent&quot;&gt;Le voyage était jadis le privilège de l'aristocrate-guerrier, puis du marchand. Le premier partait pour conquérir et soumettre ou piller le « barbare », ou bien pour défendre son propre pays et son mode de vie, ou encore pour négocier des alliances, le second partait pour échanger et faire du profit. Tous deux eurent à se frotter à l' « autre », à l'étranger, et quelque chose passa, à travers cette rencontre, de la relativité des modes de vie. Le touriste contemporain, le vacancier hérite des deux : il part en aristocrate conquérant se « faire servir », mais il le fait à l'intérieur d'une structure commerciale dont d'autres tirent profit. L'étranger est toujours une ressource parce qu'il possède ce que l'on n'a pas. Et que l'on se procure cette denrée par l'échange ou par le pillage, la situation traduit toujours un vide, un manque, une disponibilité, une vacuité qui renvoie ceux qui y sont sensibles à l'expérience existentielle profonde de l'émerveillement. A nouveau, être et autre se rencontrent : c'est à travers la rencontre de l'autre que je m'ouvre, par sa différence, à la dimension essentielle de l'existence, à la contingence et à la variabilité des formes qui renvoient éventuellement à une matrice plus englobante. Ces formes se détachent sur un fond informe, prennent du relief, là où, si je reste « collé » à mon pays, tout est plan. A la rencontre de l'étranger, du « jeu » se glisse derrière les choses, de l'air y passe et elles se mettent à vibrer, à vaciller, à danser.&lt;/div&gt;
&lt;br /&gt;
Les peuples qui ont été sensibles à cela, les peuples philosophes, sont les peuples voyageurs, commerçants ou guerriers, ou les peuples placés dans le passage des premiers. Ce sont aussi les peuples navigateurs et les peuples du récipient - le navire n'est qu'un récipient qui navigue du fait de son « vide » intérieur, en témoigne le mot « vaisseau » qui vaut aussi bien pour le vase que pour le bateau. Les peuples qui restaient rivés à leur pays et qui situaient la magie dans leurs choses familières, s'ouvrirent à la magie peut-être plus fondamentale de l'existence dès l'irruption chez eux de ces « autres » inopinés?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La griserie des vacances, cette aura magique qui la pénètre du fait du dépaysement, manifeste cette expérience fondamentale que nous y vivons, expérience d'un évidement, d'une béance, d'une fissure du fait de la rencontre de l'autre. Celui-ci nous décolle de notre réalité en se glissant entre elle et nous, il met l'existence en vibration et peut faire signe vers une matrice commune qui pourrait nous rassembler, lui et nous. C'est quelque chose de cet ordre que j'éprouve en évoquant les platanes de quelque place de village de France, ou quelque torrent des Alpes, ou les vagues de l'Atlantique, les rivages grecs... Y aurait-il des lieux plus propices que d'autres à cette vibration, des lieux où soufflerait cet air si spécial ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h3&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre40&quot;&gt;&lt;/a&gt;Destinations&lt;/h3&gt;

&lt;br /&gt;
Il y a quelque temps, je me demandais ce qui nous émouvait tant dans les vieilles pierres, un pan de mur à colombages au détour d'une ruelle liégeoise, un soubassement dans ce grès si blanc du vieux Bruxelles, les tuiles mal ajustées d'un mas provençal, ces moellons blanchâtres d'un pignon parisien aperçu du train... Je me demandais ce qui faisait que l'on puisse dire d'une maison : « elle a une âme ». C'est sans doute du côté de chez Heidegger que j'ai trouvé une réponse : telle architecture manifeste une manière particulière de se rapporter à la vie, à l'existence, une manière passée ou lointaine qui, lorsqu'on la rencontre, nous décentre, nous décolle et nous invite à considérer ce rapport à l'être en tant que tel. Ces témoins de modes surannées nous confrontent à la fois à un mode &lt;i&gt;autre&lt;/i&gt; et à un mode &lt;i&gt;de&lt;/i&gt;... voir la vie, etc. Par la différence, nous sommes renvoyés à notre propre rapport à l'existence en tant précisément que rapport à l'existence. La fêlure que provoque cette rencontre de l'altérité nous force à revoir notre position et à prendre position. Et c'est pour cela, je crois, que les villes historiques sont un lieu de vacance. Mais ce décentrement par l'architecture (caractérisée par sa durabilité) ou par n'importe quel objet pour peu qu'il soit quelque peu suranné (d'où le charme des brocantes), peut bien entendu se faire dans notre environnement immédiat. Observons l'architecture de chaque maison de notre rue, devant laquelle nous sommes passés tant de fois. Que nous dit-elle depuis un autre temps ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le bord de mer aussi est un lieu de vacance typique. On peut se demander pourquoi les vacances précipitent sur les plages tant d'humains. Ce n'est peut-être pas le lieu, ici, d'une longue méditation autour de cette question. Je ne livrerai donc que quelques bribes de ma propre méditation embryonnaire à ce sujet, en guise d'invitation, d'incitation, ou d'instigation. La mer est, c'est bien connu, la matrice des formes de vie que nous connaissons. Tout le monde a fait cette expérience, après avoir nagé en mer, après s'être senti « comme un poisson dans l'eau » - ou comme un fœtus -, de la remontée progressive sur le rivage, d'abord « comme un crocodile », puis d'éprouver dans un lent redressement, l'évolution qui amène petit à petit le vivant à porter son propre poids pour conquérir la terre ferme. Nous revivons ainsi de manière ludique et en quelques minutes toute l'évolution à la fois de l'embryon, et de la vie terrestre. Le littoral est aussi une frange, une limite, une frontière, le lieu de la rencontre et des échanges entre deux éléments hétérogènes: terre et eau. C'est le lieu d'une caresse cosmique. La mer renvoie aussi à l'autre qui se trouve au-delà de cette autre limite qu'est l'horizon : elle invite au départ, au voyage, à quitter la terre pour voguer vers l'inconnu. Elle nous situe également au seuil de cet autre inconnu vertigineux et invisible que sont les abysses. Sous la paisible planitude de sa surface, elle voile tout un monde de profondeur qui nous donne le frisson. Le rivage hospitalier où nous barbotons gaiement n'est jamais qu'une pente qui mène inexorablement vers les ténèbres du mystère. Aussi, le littoral est le lieu des phénomènes de va-et-vient : marées, flux et reflux, ressac. Tous ces mouvements qui entrent en résonance sympathique à la fois avec les mouvements du cosmos et les pulsations de nos propres vies. Sur le sable du rivage nos jeunes corps dénudés se familiarisent avec la plasticité de la matière, sa malléabilité, sa disponibilité. Cette matière que nous éprouvons d'habitude si dure et si pesante devient elle-même fluide entre nos doigts joueurs. Elle qui nous marque souvent si violemment, se soumet sagement, en bord de mer, à nos empreintes les plus extravagantes. Les châteaux que nous y construisons nous rappellent l'éphémère des formes, leur nature transitoire qui rend inlassablement la matière à la disponibilité d'un fond informe, matrice de toutes les formes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La montagne également nous ouvre à des dimensions plus fondamentales de l'existence. Lieu où la terre part à la rencontre du ciel, où le territoire docile devient pli, tranchant, ou réceptacle, où l'horizon se verticalise, où le chaud rencontre le froid, se jouant joyeusement de nos repères habituels, peut-être plus que tout autre endroit sur terre, nous fait vivre l'expérience du vide. Mais d'un vide disponible et fécond, où s'engouffrent les courants, un vide qui résonne de multiples échos en les démultipliant encore, un vide qui accueille, qui recèle, qui protège, qui rassemble, qui retient les flux en calmant leur impétuosité, afin que l'on puisse mieux en jouir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J'arrête ici mon inventaire de lieux déjà trop long, mais qui pourrait inclure les déserts, les lacs, etc. L'essentiel, me semble-t-il, est qu'à travers les lieux, nous nous ouvrons à cet état spécial que j'ai nommé « vacance ». En outre, je crois que c'est &lt;i&gt;étant donné notre mode de vie&lt;/i&gt; que tel ou tel lieu sera privilégié pour cette expérience particulière qui est l'expérience des expériences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h3&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre41&quot;&gt;&lt;/a&gt;Espace moderne&lt;/h3&gt;
 
&lt;br /&gt;
Ce mode de vie largement répandu, et dont les fameuses « vacances » font partie, cadenasse le lieu familier. Il le muselle, le bâillonne sur ce qu'il aurait à nous dire d'essentiel. Jadis, aux temps païens, les lieux familiers recelaient ostensiblement le sacré - en témoignent encore les multiples chapelles qui jalonnent nos campagnes. Le paysan, l'homme du pays, pouvait s'ouvrir à cette dimension à travers les rituels attachés à ses lieux. Puis, le « désenchantement du monde » au nom de la Raison aurait fermé ces voies d'accès au magique, les aurait « démystifiés ». Il aurait instauré l'idée d'un cadre de vie clos, simple, maîtrisé, prévisible, sans surprise et donc sans émerveillement. Il aurait disqualifié la magie en la rejetant comme superstition, tromperie, illusion. Mais en même temps, il aurait peut-être découvert une magie plus fondamentale, vraiment « magique ». La science moderne, malgré sa prétendue vocation à « tout expliquer » - dont seuls sont dupes ceux qui méconnaissent la science et sont impressionnés par elle comme structure de pouvoir -, en cherchant à expliquer, avance d'émerveillement en émerveillement (les scientifiques sont souvent comme des enfants) et ne fait en définitive que mettre en évidence la magie à l'œuvre au fond du réel. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le monde de jadis, « enchanté », il n'y avait pas à proprement parler de magie telle que nous la concevons : le mage était le savant, celui qui savait le fonctionnement du monde et le fond du réel. On ne cherchait pas à expliquer plus loin ce dernier : tout ce qu'il y avait à savoir, le mage le savait, et là-dessus reposait son pouvoir. Ce monde passé n'est enchanté et magique que &lt;i&gt;pour nous&lt;/i&gt;, rétrospectivement, parce que nous croyons avoir perdu, avec ce rapport arrêté au fond du réel, tout rapport avec l'essentiel. En même temps, le scientifique est devenu pour beaucoup le savant, le respectable mage-qui-sait, l'enchanteur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La modernité avait pourtant fêlé les anciennes obstructions qui étayaient les archaïques rapports de domination. Elle avait ouvert le champ pour une vacance, une disponibilité à la surprise prometteuse. L'espace s'était ouvert à l'infini et à une fluence subtile. Des esprits audacieux s'élançaient dans le vide d'improbables explorations. Le sacré du lieu particulier éclata : chaque « ici » devint le lieu de la manifestation des lois mystérieuses et divines à l'œuvre derrière le réel immense. Chaque lieu devint riche de toute la puissance de la réalité. Mais aussitôt ouvert, cet « uni-vers », ce grand Un retourné sur lui-même se referma en se détournant. Le rêve de découvrir le fond de la réalité se mua en fantasme de &lt;i&gt;contrôler&lt;/i&gt; la réalité, de l'administrer. La raison exploratrice, lumière émerveillée, toujours dans l'intimité de la magie du réel, devint raison calculatrice et ordonnatrice destinée à supprimer toute surprise, tout imprévu, à clôturer, à quadriller et à comptabiliser un univers sécurisé où tout événement serait dûment répertorié. Le lieu se fit propriété privée, la raison, raison d'Etat, et la puissance, monnaie. L'espace se fit marché, parcouru par le flux de l'absolu monétaire, substance et mesure de toute chose. Une nouvelle mystique fut mise ainsi en place, où le lieu brille désormais de sa valeur foncière. La mystification consisterait en la prétention qu'il n'y a là rien de mystique, et qu'au contraire, toute mystique superstitieuse a été soigneusement écartée pour laisser la place à la souveraine raison. Mais qui peut &lt;i&gt;raisonnablement&lt;/i&gt; soutenir que l'accumulation d'argent et le profit financier nous font vivre dans l'intimité de l'essentiel ou nous rapprochent du fond du réel ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L'argent qui fascine parce qu'il est l'emblème, la manifestation de la puissance pure, nous renvoie indirectement et symboliquement à la puissance du fond(s) du réel, en définitive la puissance du vide-récipient, du réceptacle de toute existence. Mais devenu fétiche, solidifié, cristallisé, il obstrue la voie à cette puissance essentielle de l'existence et précipite comme « puissance »-domination, -possession et -exploitation. Là où une participation à la puissance fondamentale est effectivement offerte - par la vacance - comme possibilité à tous les existants, une dramaturgie de type aristocratique met maladroitement en scène l'idole d'une puissance frelatée, entretenue au prix de l'immolation d'une partie de la vie ou des vivants. Aussi, comme lieux de vacance, je suggérerai non pas ces espaces administrés, ces lieux-saints où se brasse périodiquement le flux de la puissance monétarisée dans de grands rituels sacrificatoires saisonniers, mais bien tous ces espaces vacants, ces terrains vagues qui jalonnent nos parcours quotidiens. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre42&quot;&gt;&lt;/a&gt;Vagabondage&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
A la place de ce chemin de croix processionnel qui nous fait passer en masse et de manière réglée de calvaire en calvaire, du berceau familial au complexe scolaire, du lieu de travail au centre de loisirs, de l'appartement loué au devenir propriétaire, puis au lieu de vacances où l'on paie encore pour séjourner, je suggérerai à celle ou celui qui a eu le courage (voire l'abnégation) de me lire jusqu'ici - s'il ne le fait déjà - de prêter attention à ces espaces de vacance, ces friches, ces déserts fonciers, ces trous noirs cadastraux, ces terrains oubliés ou négligés par l'administration, ces abandonnés de la gestion du patrimoine. Ces territoires du vide pullulent dans nos espaces familiers, mais nous ne les apercevons que rarement, puisqu'ils ont appris à échapper à notre regard ordonnateur. J'inviterai quiconque est en mal de vacance d'y poser sont regard, de s'y poser, de s'y reposer : il ou elle y fera probablement l'expérience d'un vide, d'une vacuité, mais d'un vide infiniment disponible pour une plénitude. Parions qu'il ou elle y fera l'expérience d'un nouveau temps, ou plutôt l'expérience d'une retrouvaille avec une temporalité oubliée (peut-être du côté de l'enfance), une temporalité en phase à la fois avec les événements du cosmos et avec les pulsations de notre propre vie. Parions que notre vacancier ou notre vacancière d'un instant y éprouvera comme un courant d'air dans son existence, comme la faculté de respirer une bouffée d'un souffle qui émane d'une source éminemment profonde, puissante, généreuse, énergétique et stimulante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et surtout, j'inviterai quiconque aura vécu une pareille expérience à ne jamais revenir de cette vacance-là et à la répandre, à la creuser, à la laisser se creuser dans nos existences...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Juillet-août 2006.</description>
</item>
<item>
<title>Chomage, loisir et revenu d'existence</title>
<guid>http://www.surlaterre.org/Articles/ChomageLoisirEtRevenuDExistence</guid>
<dc:creator>SimoN</dc:creator>
<pubDate>Sat, 29 Jul 2006 18:50:00 GMT</pubDate>
<link>http://www.surlaterre.org/Articles/ChomageLoisirEtRevenuDExistence</link>
<description>&lt;blockquote&gt;Une petite mise au point et quelques suggestions en forme de billet d'humeur sans prétentions, sur des choses anodines telles que le travail, l'oisiveté, la vie, la gratuité, la misère contemporaine...&lt;br /&gt;
Où il sera question de la servitude par travail et de la misère mondialisée par l'immolation des humains sur l'autel monothéiste de l'argent, et où l'on appellera l'advenue d'une modernité enfin réalisée, rendant possible la gratuité et la plénitude de l'existence.&lt;/blockquote&gt;&lt;div style=&quot;float:right;margin-left:10px;&quot; class=&quot;droite&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.surlaterre.org/wiki/files/articles/chomageloisiretrevenudexistence/logo.png&quot; /&gt;&lt;/div&gt;« Tout ce qu'on veut, c'est du travail ! », vocifère sur le petit écran l'icône animée d'un personnage encapuchonné. Cette image date déjà : c'est celle d'un banlieusard parisien, lors des « émeutes » d'il y a quelques mois. Est-il bien sûr de savoir ce qu'il veut, ce moine de l'Apocalypse ? Du travail... Si l'on entend par là ces emplois, le plus souvent industriels, ne demandant guère de « qualification », si ce n'est la faculté d'effectuer continuellement une tâche infiniment répétitive, simple, parcellaire et souvent pénible, et qui occupèrent les masses surtout depuis le XIXe siècle, il n'en aura plus jamais, du travail. Et je me permettrai de suggérer que c'est tant mieux. Depuis, ce sont les machines qui effectuent de telles opérations et la tâche principale de l'homme est devenue contrôle et programmation, travail qui demande connaissances et savoir-faire, guère à la portée de notre moine déscolarisé, exclu des réseaux d'échange de savoir. Sa qualification : survivre dans la jungle de béton dans laquelle il a été littéralement jeté, parqué, casé avec tous ses semblables par la République. Pourtant, jusqu'au cœur de cette jungle retentit l'écho du chant entonné à l'unisson par les membres de cette République : il faut travailler, gagner de l'argent et consommer pour être « bien » - plus explicitement pour « faire marcher l'économie », pour « entretenir la croissance ». Tu n'es rien si tu ne porte pas les marques de ce qui est « bien », si tu n'entres pas dans la danse, si tu ne sacrifies pas aux idoles. Les « gens bien », eux, travaillent, gagnent de l'argent et consomment. Hors du culte des icônes, quelles qu'elles soient, culte qui sert la croissance, autrement dit l'augmentation du capital des actionnaires, point de salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Notre moine est dans les limbes : il est irrésistiblement attiré par les chants célestes des sirènes (c'est leur boulot), mais on rechigne à lui laisser les moyens d'aller s'échouer sur le rivage pour y être dépecé, comme tout le monde. Il n'y a pas d'embarcations pour tout le monde : seuls les premiers et les plus malins pourront s'embarquer pour l'île aux sirènes. Lui et les siens sont pour les autres passagers des encombrants, des indésirables, souvent semi-clandestins, qu'on aurait jadis mis à fond de cale, pour alimenter les chaudières, mais comme tout est devenu automatique...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre43&quot;&gt;&lt;/a&gt;Mais où est donc passée la Modernité ?&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
La modernité avait rêvé l'affranchissement de l'homme par rapport au travail pénible, grâce à la science et à la technique, afin qu'il puisse se consacrer à l'épanouissement de ses facultés. C'est pour ainsi dire chose faite : nous possédons les moyens de faire faire ce travail par d'ingénieuses machines. Mais entre-temps, l'étrange et explosive association entre la grande industrie, le capital et le commerce des marchandises a détourné ces moyens en vue d'un seul but : l'accumulation compulsive de toujours plus d'argent. Pour ce faire, ce trio terrible a organisé l'exploitation de masses d'individus perdus, déracinés, sans attaches ni culture, dans un premier temps en tant que « bras », dans un second temps en tant que consommateurs avides. A cette fin, les mentalités ont été soigneusement refaçonnées. Les spécialistes de l'exploitation des masses ont réduit l'humain à ses « pulsions » les plus primaires (la peur, l'envie), pulsions qu'ils ont exacerbées afin, d'abord, de faire &lt;i&gt;travailler&lt;/i&gt;, dans n'importe quelle conditions, à n'importe quoi, ensuite de faire &lt;i&gt;acheter&lt;/i&gt;, n'importe quoi, n'importe quand.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le voilà, notre moine des derniers jours : tout ce qu'il &lt;i&gt;croit vouloir&lt;/i&gt;, c'est travailler pour ensuite acheter. Où est passé le rêve moderne de l'individu délivré de toute appartenance, de toute autorité, guidé seulement par ses propres « lumières », par son élan propre et indépendant, voire par sa « rationalité » ? La modernité participait de cette fêlure - déjà initiée dans l'Antiquité grecque (et ailleurs) - dans le monolithisme et la toute-puissance des institutions sociales, les faisant précisément apparaître comme de simples institutions sociales, comme de simples &lt;i&gt;modes&lt;/i&gt; parmi d'autres possibles, et non plus comme l'ordre immuable du monde . Au départ, « être moderne » signifiait : refuser tout argument d'autorité (de la part du Prince, du Prêtre, du Docteur ou encore du Poète) et tout dogme ; penser et diriger sa vie par soi-même ; examiner en toute indépendance les différents modes de vie possibles et choisir le sien de façon éclairée, instruite, documentée et donc assumée. Aujourd'hui, « être moderne » veut dire : faire comme tout le monde, &lt;i&gt;suivre&lt;/i&gt; LA Mode (toujours unique), être habillé comme tout le monde, équipé comme tout le monde, manger comme toute le monde, habiter comme tout le monde, voyager comme tout le monde, vivre comme tout le monde...sans se poser de questions. La modernité a été récupérée, vidée de sa substance, et sa coquille qui conserve encore un vague reflet de son ancienne valeur sert comme tout le reste à faire acheter. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est dit « moderne » celui qui porte les marques à la mode, celui qui est &lt;i&gt;marqué&lt;/i&gt;, celui qui fait partie du troupeau - dans la langue liturgique qui a actuellement cours, brand renvoie au feu, au brandon, au fer rouge qui servait jadis à marquer le bétail. Nous en sommes arrivés à arborer avec ostentation ces marques de ceux qui nous mènent et nous possèdent. Les professionnels de la vente ont réussi à nous rendre fiers de faire partie du bétail, à un point tel que nous &lt;i&gt;payons&lt;/i&gt; pour être marqués, afin d'avoir le sentiment d'exister. (Au début du XXe siècle, on payait des hommes-sandwichs pour pouvoir leur retirer un peu de dignité en en faisant des porte-marques. Maintenant, nous payons cher pour être des hommes-sandwichs !) Hors du troupeau, pas de salut. C'est que ces marques portent en elles tout le prestige mystique des valeurs qui ont été confisquées aux individus, et insufflées dans des marchandises devenues &lt;i&gt;fétiches&lt;/i&gt;, dans des icônes, des idoles. La force, la puissance, l'énergie, la liberté, la créativité, la jouissance, la sérénité, la paix, l'émerveillement, la magie, l'ivresse, le rêve, le jeu, les ressources, les connaissances, la matière, le désir... tous ces biens communs et inépuisables qui ont été raréfiés et appropriés par le complexe capitaliste-industriel-marchand sont devenus entre ses mains de simples bannières agitées pour rameuter le troupeau et le mener vers le sacrifice, l'holocauste (étymologiquement : sacrifice où l'on brûle tout), l'hécatombe (étymologiquement : sacrifice de cent bœufs) sur l'autel de la croissance (du PIB), de l'augmentation du capital. Et la bigoterie, la ferveur, la piété, la dévotion inculquée aux fidèles membres du cheptel est telle qu'ils se précipitent fanatiquement vers le feu sacrificiel (dont la cigarette est le symbole et la forme la plus accomplie) aux vapeurs enivrantes qui va les immoler et les purifier (de tous leurs reliquats d'obscène gratuité) en l'honneur du divin, de l'unique, de l'incorruptible argent, substance des substances en laquelle tout se fond et se confond.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La peur et l'envie, voilà à peu près tout ce qui reste, et anime les moines des banlieues - et anime aussi ceux qui s'indignent de leurs comportements. Ou plutôt : il leur reste çà et là quelques scories de dignité, de lucidité que n'ont pas réussi à arracher les grands prêtres et les sacristains artisans de la bétaillisation. Voilà pourquoi ils incendient autos, magasins et écoles, tous ces symboles d'une émancipation mensongère, purifiés à leur tour par le feu d'où tout vient et où tout retourne (cf. Héraclite d'Ephèse). Toutes ces institutions qui tiennent un double langage. La machine, d'abord, possibilité de libération qui est devenue un moyen d'asservissement. L'automobile, symbole de la contradiction contemporaine : technologie promettant (et permettant potentiellement) une certaine émancipation et consacrant par son usage mystique la destruction, la servitude et la mort. L'école ensuite, qui déclare apprendre à être libre, et qui, en fait, organisée sur le modèle industriel, s'ingénie à fabriquer des travailleurs-consommateurs soumis (cf . Ivan Illich). Les commerces, enfin, au lieu d'écouler des denrées nécessaires à la vie, affichent et vendent les symboles du prestige. Le marchand-roi (vassal-mercenaire de l'empereur-investisseur) n'est guère au service du public, de l'échange des valeurs d'usage, de la circulation et de la distribution des utilités: il tourne ceux-ci à son unique profit, ou plutôt à celui du portefeuille des actionnaires qui le paient. Il diffuse une image frelatée de la vie pour s'en assurer le monopole. Au lieu de rassasier, il rend insatiables. Sous son aspect de bon berger qui nourrit ses brebis, il transforme le troupeau en une meute d'hyènes affamées, et s'étonne que celles-ci se retournent parfois contre lui !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il n'y a pas de « travail » pour les reclus des banlieues, et pourtant il faut continuer à consommer - et à se consumer. Il faut travailler, aussi, coûte que coûte, même dans les conditions d'un « CPE », puisque l'homme, c'est bien connu,  avant d'être un consommateur, est essentiellement un travailleur. Et travailler, c'est être « employé », dernier avatar de cette servitude récurrente au cours de l'histoire. Esclavage, servage, métayage, péonage... enfin salariat. Chaque fois, on s'en croit débarrassés et chaque fois elle revient sous un nouveau visage, cette servitude chronique. On a souvent défini le salarié comme « libre propriétaire de sa force de travail se présentant sur le marché pour la vendre après libre négociation », mais personne n'est dupe de cette image idéalisée. Pour être véritablement libre, il faut être libre de la vendre ou non, sa force de travail, de ne la vendre que si on le désire vraiment, et encore, pas à n'importe qui, ni à des conditions que l'on n'a pas contribué à élaborer et que l'on n'accepte pas de bon gré. Pour être authentiquement libre dans l'éventuelle vente d'une partie de son temps et de son énergie, il faut ne pas y avoir été poussé, entraîné, forcé, contraint. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je me permettrai de suggérer qu'étant donné les ressources dont l'humanité dispose objectivement librement - il n'y a aucune loi contraignante dans l'univers qui empêche à l'être humain de se servir ; ressources matérielles : eau, minerai, roches, végétaux, animaux... ressources énergétiques : soleil, vent, mouvement des eaux, combustibles, aliments, la matière elle-même... ressources génétiques : la biodiversité... ressources chimiques : substances minérales, substances organiques d'origine végétale ou animale tributaires de la rubrique précédente... ressources techniques : l'habileté des individus et sa perfectibilité... ressources intellectuelles : les idées, les différentes rationalités, la curiosité, la faculté de comprendre, l'inventivité, la mémoire... ressources psychologiques : l'empathie, l'introspection, l'attention, l'affectivité, la conscience... ressources philosophiques : la faculté de s'ouvrir au sens de l'existence, de mettre en question les évidences, les modes de vie, les valeurs... ressources communicationnelles : les multiples langages présents, passés et encore à inventer... ressources esthétiques : le sublime, la beauté des paysages, du cosmos, des êtres vivants, des objets, la faculté poétique, ludique, l'émotion... - l'ordre n'ayant aucune signification et ces catégories quelque peu arbitraires s'entre-pénétrant intimement ; étant donné les ressources (au moins celles-ci) dont les humains disposent, donc, est-il si déraisonnable d'envisager que tout être humain puisse être dans des conditions telles qu'il ne se trouve pas constamment dans l'&lt;i&gt;obligation&lt;/i&gt;de vendre (au rabais, forcément, puisque c'est pour lui une nécessité) à autrui son temps de vie, sa force vitale, ses compétences et son habileté, en un mot : son travail ? Posons la question autrement : étant donné ces ressources réelles et étant donné le développement actuellement atteint par nos capacités (lesquelles font partie de ces ressources), n'est-il pas possible de &lt;i&gt;s'arranger&lt;/i&gt; pour que chacun, pour que chaque communauté puisse disposer de moyens de subsistance suffisants lui garantissant une &lt;i&gt;autarcie&lt;/i&gt; (au sens originel de faculté à se diriger soi-même), une autonomie effectives ? En d'autres termes : l'humanité est-elle mûre pour se passer de la servitude sous quelque forme que ce soit ? Si la réponse à cette question est non, il faudra la justifier en regard des conditions que j'ai tenté de poser - soit la réalité des ressources citées. Si la réponse est oui, il s'agira de voir si cela est souhaitable et, le cas échéant, de s'interroger sur la manière de faire en sorte que cela soit, et surtout de se demander : par où commencer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour ma part, je crois que cela est possible, souhaitable, et je tenterai d'indiquer quelques points d'accroche qui me semblent fiables pour approcher ce que je me permettrai de nommer une modernité enfin effective. Pour commencer, il apparaît qu'a largement cours comme dogme l'idée qu'&lt;i&gt;il faut un travail&lt;/i&gt; (sous-entendu : être employé ; je traduis : être asservi). Ce verbe falloir a une connotation catégorique et donc morale (voir le vocabulaire de Kant). C'est que « le travail » a été érigé comme valeur morale aux époques où des classes laborieuses tentaient d'affirmer leur dignité et leur liberté face à l'arbitraire du prince, ainsi qu'aux époques plus récentes où d'autres classes, soumises aux héritiers capitalistes des premières, défendaient leur propre dignité contre l'exploitation auxquelles elles étaient soumises par ceux-ci. Une certaine attitude paternaliste des gérants de la société soi-disant moderne a également mis en avant l'incomparable valeur du travail (mais quel travail ?) pour la « socialisation » des individus. Comme si l'individu (mais quel individu ?) qui n'avait jamais travaillé (été employé, produit ou vendu quoi que ce soit) était une espèce de sauvage, d'ours mal léché ou de loup solitaire asocial, incapable d'entretenir des rapports intéressants avec ses semblables. (Le service militaire - de même que la vie (!) au front - aussi était naguère largement considéré comme un lieu privilégié de socialisation, ce n'est pas pour autant qu'on a renoncé à l'abolir chez nous sans trop de regrets.) « Travailler » passe donc pour une obligation absolue, un devoir moral. D'ailleurs, lorsqu'on fait la connaissance quelqu'un, ou que l'on rencontre une ancienne connaissance après des années, on lui demande : « qu'est-ce que tu fais dans la vie ? » Sous-entendu : « qu'est ce que tu fais comme travail ? » Et si la réponse est : « je suis sans travail », le plus souvent « sans  emploi », ou encore plus couramment - parce que l'interrogé n'ose pas répondre par les dernières propositions : « je cherche un emploi », une gêne s'installe. On considère alors le malheureux avec une condescendance désapprobatrice teintée d'une larme de pitié, assortie de traces de suspicion. A ce moment, des fulgurations se bousculent dans la tête : « le pauvre - rien à faire, c'est cette triste époque - encore une victime de la crise - pourvu qu'il trouve - mais a-t-il ses chances ? - est-il suffisamment, compétent, qualifié ? - est-il compétitif ? - le veut-il vraiment ? - a-t-il bien choisi ses études, un bon « créneau », un créneau « porteur », avec des « débouchés » ? - fait-il suffisamment d'efforts pour se « former », se « recycler », être « au courant » ? - et cherche-t-il activement ? - sait-il « se vendre » ? - a-t-il souvent des « entretiens » ? - si oui, pourquoi ne veut-on pas de lui ? - est-il « dépassé » ? - si non, fait-il suffisamment d'efforts ? - frappe-t-il aux bonnes portes ? - ou peut-être se laisse-t-il aller ? - a-t-il perdu l'espoir ? - pire : il ne veut peut-être pas travailler ! - c'est peut-être un profiteur ! (horreur suprême), un paresseux, un parasite (quelle sale bête) ! ... Lorsqu'on est une femme, et qu'on a la chance d'avoir des enfants, on peut répondre : « je suis mère au foyer » - c'est un peu dépassé - ou « je m'occupe de mes enfants » - c'est un « travail », c'est vrai, dans un certain sens, c'est noble, ça a quelque chose du sacrifice, mais ce n'est quand même pas tout à fait sérieux, à notre époque (il y a des crèches, des garderies), et puis, cela ne peut pas durer. Lorsqu'un homme répond : « je suis père au foyer », on s'étonne, on sourit : c'est nouveau, cocasse, original, mais toujours pas très sérieux. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bref, en gros : il &lt;i&gt;faut&lt;/i&gt; travailler. Pourquoi ? Parce que c'est comme ça, tiens ! Parce que c'est la « dure réalité de la vie ». Connaît-on une autre réalité ? D'où tient-on qu'elle est si dure ? Par comparaison avec quoi ? A partir de quelle relative extériorité peut-on déclarer de telles choses ? Qu'est ce qui la rend dure ? Pourrait-elle être plus douce ? A quelles conditions ? ... Ou encore : parce qu' « il faut bien vivre » ou qu'il « faut gagner sa vie ». Quel décret stipule qu'il &lt;i&gt;faille&lt;/i&gt; vivre ? On vit. C'est une donnée indépassable, non un devoir ou une obligation. Ensuite, la vie est-elle à &lt;i&gt;gagner&lt;/i&gt; ? Il semble que non : la vie est &lt;i&gt;donnée&lt;/i&gt;, c'est le point de départ, et à l'intérieur de cette vie, il se passe plein de choses, on peut faire plein de choses comme jouer, gagner, se nourrir, se vêtir, s'abriter de mille manières, coopérer, s'entraider, s'organiser, échanger, se faire employer contre salaire, etc. Quoi qu'il en soit, l'injonction reste, implicite, cachée dans les recoins de nos menues actions et réactions quotidiennes, dogmatique, impérative : il faut travailler. Comme il faut consommer. Comme il faut que l'économie « marche », c'est-à-dire que le plus de marchandises possible et de services soient vendus, que l'argent circule le plus possible, le plus librement possible et génère le plus de profit possible, c'est là la condition du « &lt;i&gt;Wealth of the Nation&lt;/i&gt; » (vieille expression du XVIIIe siècle) qui est encore largement assimilé au bien et au bonheur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre44&quot;&gt;&lt;/a&gt;Travail, misère et mutilation&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Notre moine encapuchonné des banlieues l'a bien intégré, ce dogme (cf. Paul Lafargue - gendre de K. Marx - Le droit à la paresse), et le répète comme une litanie lorsqu'on lui fait l'honneur de quelques secondes de chaire télévisée. Le hic, c'est que personne n'en veut de sa force de travail de second choix. Tout patron, en bon capitaliste, préfère acheter des machines infiniment plus fiables, moins sujettes à la fatigue, à la paresse, à la révolte, et engager les experts qui seront capables de les faire fonctionner à plein rendement. Le professionnel de la production a qui le capital a été confié ne poursuit qu'un but : augmenter la productivité, diminuer les frais et l'incertitude pour créer le plus de plus-value possible. Le professionnel de la vente, lui, est largement payé pour vendre le plus possible des produits du premier, le plus cher possible, le plus souvent possible et le plus longtemps possible à n'importe qui, quel que soit l'origine de son pouvoir d'achat. Le capital-industriel-marchand n'a plus que faire du travail des masses de moines-mendiants des banlieues. Ceux-ci encombrent encore trop des chaînes de productions dépassées, conservées par l'action freinante des syndicats et autres conventions collectives. Le capital profite au contraire plusieurs fois du non-travail de ces prétendus « exclus » : d'un côté ils n'encombrent plus ses ateliers désormais dévolus aux machines, d'un autre côté ce non-travail crée une concurrence effrénée sur le « marché de l'emploi » qui permet à l'employeur d'avoir toute latitude pour  choisir ses collaborateurs, se les inféoder, les épuiser, puis les renouveler. Par ailleurs, toute cette pression, ainsi que ces masses déprimées constituent par leur vulnérabilité un débouché inépuisable pour des marchandises pseudo-thérapeutiques ou de divertissement, les plus rentables, pourvu que ces masses aient un « revenu ». &lt;br /&gt;
&lt;div class=&quot;indent&quot;&gt;&lt;/div&gt;
Et qui a pour rôle d'assurer ce revenu ? L'Etat-providence, pardi ! Celui-ci a repris à son compte le rôle qui était jadis dévolu à la « Nature » (un avatar de Dieu), de pourvoir à la subsistance de ses enfants. Les allocataires sociaux (c'est ainsi qu'on nomme les enfants débiles de la Nation) reçoivent leur « pain quotidien » - en fait des jetons pour faire leur tour sur les manèges de la grande foire à la consommation - dans une relation d'aide, d' « assistance » qui est plus que jamais une mise en scène de la dramaturgie pluri-millénaire du destin, de la déchéance, de la grâce, de l'élection et de la damnation, du rachat et du salut. L'Etat, à travers ses institutions et ses fonctionnaires, traite ses enfants comme on n'ose presque plus traiter les enfants : « si je te nourris aujourd'hui, c'est pour que tu puisses me vénérer, et c'est parce qu'à cause de la corruption de la matière, tu es mineur, mais il te faudra travailler désormais pour mériter ta subsistance et racheter ta nature pécheresse, et tu seras finalement jugé selon ton comportement. » L'Etat finance les déchets de la société pour autant qu'ils jouent leur rôle de victimes dans un premier temps, mettant en scène la misère de ce bas monde - afin que tous éprouvent que cette réalité est bien dure -, puis de fils prodigues dans un deuxième temps, revenant à la maison du Père, servant ainsi de faire-valoir à celui-ci dans son propre rôle de voie unique du salut. Il leur donne une part du gâteau, afin qu'ils puissent participer à la liturgie, au rite sacrificiel de la consommation qui, à travers les images (de marques) pieuses, célèbre l'argent-substance-de-tout et la béatitude que confère l'extase mystique de la fusion de l'homme avec le capital. Les couloirs des CPAS et les files du chômage sont pleins d'égarés en baskets et casquettes N- et sacoches L- V-.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et d'où provient l'argent de ces « allocations » ? De prélèvements sur la plus-value du capital ainsi que de cotisations de « solidarité » imposées aux enfants non-débiles, les enfants sages - ceux qui travaillent - requis à ramasser leurs petits frères et petites sœurs plus faibles qui ont trébuché sur la dure réalité de la vie. Le système s'auto-entretient : le capital concède  (non sans grimacer) une modique contribution pour ouvrir des débouchés dont il tirera par après un profit énorme; les enfants sages se confortent dans la bienséance de leur mode de vie d'honnêtes travailleurs-consommateurs en se repaissant du spectacle de la misère des autres, et se persuadent de leur vertu en s'éprouvant créditeurs, véhicules d'une grâce dont ils s'espèrent également quelque part légitimes et méritants bénéficiaires. La boucle est bouclée, mais où s'alimente-t-elle en premier ressort, où se situe son point d'attache, la tension originelle qui lui imprime son dynamisme ? Au cœur de l'individu démembré. C'est au sein de l'existence de celui que l'on nomme « exclu » pour mieux l'inclure, pour mieux masquer que c'est de son écartèlement que le système tire son ressort, c'est au tréfonds de l'individu déchiré par son état d'éternel débiteur d'une dette qu'il n'a jamais contractée que se situe l'impulsion de la roue du moulin qui le broie en retour. C'est au cœur de l'individu mutilé de la plupart de ses facultés pour le rendre dépendant, peureux et envieux. C'est au cœur de l'individu écartelé entre une promesse de vie, de liberté, de jouissance et d'abondance et sa soi-disant réalisation par la destruction lente et l'asservissement. C'est en l'individu dont la révolte est à chaque fois détournée, esquivée, récupérée, retournée contre lui-même. Tiens, cette situation m'évoque cet épisode absurde de Tintin dans &lt;i&gt;Le Lotus Bleu&lt;/i&gt; où ce chinois fou prétend citer le sage Lao-Tseu en déclarant que notre protagoniste doit « trouver la voie », mais qu'au préalable, il devra avoir la tête tranchée ! C'est à peu près le discours auquel l'individu humain sensible est soumis : il faut trouver la voie, elle est trouvable, proche, disponible, mais tout d'abord, nous devons vous couper la tête. Allez-y : tendez la nuque à la hache du bourreau fou qui en même temps est votre guide, après, vous trouverez la voie. Une certaine dramaturgie chrétienne qui a dominé notre histoire pendant des siècle ne tenait pas un discours tellement différent : la voie du salut, c'est par ici, mais pour y arriver, vous devez laisser votre tête, votre corps et toute cette vie terrestre qui n'en vaut guère la peine au vestiaire avant d'enfin vivre authentiquement. La bi-partition du monde en ici-bas et au-delà a donné le change, masquant l'absurdité de cette injonction. C'est probablement ainsi qu'opèrent les recruteurs des kamikazes qui animent si tristement l'actualité : « on te promet le paradis, la béatitude éternelle dans la vérité divine, seulement, tu dois juste auparavant te faire exploser sur la place publique. » C'est le même procédé qu'emploient les commerciaux : « vous n'avez aucun effort à fournir, ce produit va vous apporter le bonheur, la liberté et la considération, il est la solution à vos problèmes. Ceci, ceci et encore ceci est gratuit. » Puis en tout petit : « vous devez juste verser la toute petite somme de... » ou « apposer une &lt;i&gt;petite&lt;/i&gt; signature ici...mais cela n'est rien du tout.» Tout l'art rhétorique consistant à faire passer ce qui est une véritable décapitation, soit l'ablation d'un organe essentiel, comme un détail insignifiant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le bonheur conditionné par une mutilation ne peut être du bonheur authentique : voilà ma suggestion. C'est du bonheur frelaté. « Par ici, le bonheur assuré, vous devez juste trouver du travail, vous vendre à un patron, ou bien vous arranger pour vendre n'importe quoi, quitte à tromper ; vous devez juste aliéner une grande partie de votre temps, de votre attention, de vos préoccupations, de vos efforts, les soumettre à une volonté étrangère, puis vous laisser tromper vous-même lorsque vous achèterez à votre tour. » L'ablation de la tête n'a jamais fait trouver la voie à personne. Pour être heureux, pour être un humain, il faut être entier. Voilà peut-être où se trouve le site de la misère contemporaine. Non pas, comme le show médiatique, après le show ecclésiastique, essaie de nous le faire croire pour masquer la réalité, chez ces « pauvres », ces « exclus », ces « sous-développés ». L'injustice ne se situe pas tant dans un de ces fameux « fossés » qui se creuseraient entre riches et pauvres, entre Nord et Sud, entre blancs et « de couleurs », entre scolarisés et analphabètes. Cette dernière description dramatique participe d'une extériorisation fictive de la misère, de sa mise à distance, sa mise en récit, sa mise en spectacle - il y a des professionnels de cela, à tous nos carrefours, des « pauvres » professionnels dont cette mise en scène est le « gagne-pain ». Non : la misère est en nous, dans notre déchirement individuel. Le plus pauvre des Bengalis n'est pas plus miséreux que le plus riche des New-Yorkais. La misère se manifeste simplement différemment chez l'un et l'autre. Car l'issue est partout la même : la mort atroce... que l'on meure de faim ou de trop manger, écrasé par la foule ou de solitude, d'une balle tirée par un soldat ou tirée par soi-même, sous les bombes ou d'overdose dans des coussins moelleux, que l'on meure en voulant vivre ou en ne voulant plus vivre. La misère n'est jamais plus ailleurs qu'ici. Si elle paraît là-bas, comme nous sommes dans le même monde où tout est lié (rien que du fait que l'on aperçoive cette misère qui paraît lointaine), c'est qu'elle est quelque part ici. Lorsque nous regardons en soupant le spectacle de la misère au journal télévisé, ce spectacle ne devrait pas nous détourner du véritable lieu de la misère : cette salle à manger même où se situe précisément le déchirement, entre les promesses du souper et le spectacle qui l'accompagne. Or le spectacle des noirs-qui-crèvent-de-faim-à-l'autre-bout-du-monde a tendance (c'est peut-être une de ses fonctions) à nous occulter la misère qui transpire à chacun de nos pas, la misère installée au cœur de nos foyers, dans nos petits gestes, dans nos assiettes, dans nos murs, dans nos pantoufles. C'est la même, prise par un autre bout. Et fait partie de cette misère l'occultation de la première par le spectacle de la misère aux antipodes. L'humain-qui-soupe-tranquillement-devant-le-JT est tout aussi misérable que l'humain-qui-n'a-pas-à-souper-montré-au-JT. Ils participent tous deux à la même misère mondialisée. Et il ne sert à rien d'envoyer des vivres et des médecins si on ne fait rien contre la misère des pantoufles. Misère physique d'un côté, morale de l'autre, dira-t-on. Peu importe, puisque la misère quelle qu'elle soit mène toujours à la même issue : la mutilation, la souffrance et la mort. L'homme affamé de la télé est mutilé parce qu'il n'a pas accès aux ressource minimales pour sa subsistance - ressources qui existent -, l'homme gavé dans la salle à manger est mutilé parce qu'il évolue dans un monde sur lequel il ne se sent pas de prise, il est mutilé d'une partie importante de son humanité, puisqu'il est obligé de tolérer - à cause de la distance - le spectacle de la faim du premier homme, spectacle qui ne peut lui couper l'appétit. Il est mutilé puisqu'il va probablement continuer à vivre comme si de rien n'était. Non seulement on lui a ôté la tête pour penser, mais en plus le cœur pour s'émouvoir et les mains pour secourir. En fait, c'est peut-être lui le plus mutilé, le plus miséreux. Cet homme, c'est nous.&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre45&quot;&gt;&lt;/a&gt;Ecole, loisir et divertissement&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Il &lt;i&gt;faut&lt;/i&gt; aller à l'école, puis/pour avoir un travail... il faut d'abord se couper la tête pour avoir accès à la voie du bonheur (la participation au capital). Et si on refusait, si on disait : non, je refuse qu'on me coupe la tête, ou tout autre membre, j'en ai besoin pour vivre, je peux trouver la voie, &lt;i&gt;ma&lt;/i&gt; voie, sans cela ? Autant le travail (pénible, asservissant et méthodique) a été élevé comme valeur morale à l'époque dite moderne - avec comme apothéose cette tristement célèbre enseigne, tout aussi absurde que notre chinois fou, au-dessus de l'entrée du camp de la mort, cette usine à déchiqueter l'humain : « &lt;i&gt;Arbeit macht frei&lt;/i&gt; » ; autant il était vraisemblablement méprisé à l'époque antique. Le travail était alors plutôt l'apanage des hommes non-libres, des esclaves. La vie valorisée, réservée à une élite de privilégiés « libres », était une vie de « loisir ». On peut voir dans le mot &lt;i&gt;loisir&lt;/i&gt; à la fois le latin &lt;i&gt;licere&lt;/i&gt; qui renvoie à la liberté de déterminer soi-même sa vie (avoir toute &lt;i&gt;licence&lt;/i&gt; pour...) et le latin &lt;i&gt;otium&lt;/i&gt; (donnant en français &lt;i&gt;oisif, oisiveté&lt;/i&gt;) qui désigne l'état de celui qui a la chance de n'avoir pas à s'occuper des « affaires » (&lt;i&gt;nec-otium&lt;/i&gt; &amp;gt; &lt;i&gt;négoce&lt;/i&gt;) pour assurer sa subsistance - dans les faits, celui qui est suffisamment fortuné pour avoir des esclaves et des intendants qui font marcher sa maison, ou celui qui est entretenu. L'équivalent grec de &lt;i&gt;otium&lt;/i&gt; est &lt;i&gt;scholè&lt;/i&gt;, qui donnera en français : « école » ! Ainsi le sens de notre mot &lt;i&gt;école&lt;/i&gt; s'origine dans le concept de &lt;i&gt;loisir&lt;/i&gt; ! Comment en est-on arrivé là ? Un autre terme latin lié aux précédents peut nous éclairer : &lt;i&gt;studium&lt;/i&gt;, qui donnera notre « étude ». Il renvoie bien sûr à l'&lt;i&gt;étude&lt;/i&gt; mais surtout et avant tout, ce qui est plus intéressant, au &lt;i&gt;goût&lt;/i&gt;, à la &lt;i&gt;passion&lt;/i&gt;. L'étude est dans ce contexte l'activité à laquelle on s'adonne par goût personnel, par passion, une sorte de hobby accaparant. Et qui peut ainsi s'adonner à sa passion ? Celui qui bénéficie d'un état de loisir, d' « oisiveté », celui qui a sa subsistance assurée par ailleurs, et qui peut consacrer son temps à cette activité purement gratuite qu'est l'étude, ou plus particulièrement la philosophie au sens large, c'est-à-dire l'observation gratuite du monde, de la nature, des hommes et de leurs productions pour essayer tout simplement de &lt;i&gt;comprendre&lt;/i&gt;, puis éventuellement d'inventer. Ces chercheurs oisifs se réunirent en « écoles » pour échanger, stimuler leur recherche, l'enrichir de différents points de vue, conserver et transmettre leurs résultats, etc. On comprend en quoi l' « école obligatoire » est en quelque sorte une contradiction dans les termes (comme de la « neige noire »), l'école correspondant originellement à l'état dans lequel on se trouve lorsqu'on est libéré d'obligations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Où en sommes-nous ? « Loisir » n'évoque plus guère ni un état, ni un mode de vie, mais bien un &lt;i&gt;temps&lt;/i&gt;, situé hors du temps de travail et qui est le temps le plus rentable de la consommation - la « consommation » de simple subsistance ou de « reproduction de la force de travail » étant vite « consommée ». Etant donné qu'il est massivement investi par les produits de consommation et ceux qui s'efforcent de les vendre, ce temps de « loisir » n'a plus grand-chose de « libre ». Si notre société est dite « de loisir », c'est qu'elle s'appuie sur ce temps « libéré » par rapport au temps de travail, libéré pour l'achat et la consommation obligées, pour écouler ses produits surabondants et superflus et donc « générer du profit ». Si l'augmentation du « temps de loisir » - jadis consacré au culte - s'est avérée une opération si rentable, si elle ouvre un marché si large, c'est qu'elle assimile « loisir » à « divertissement ». J'entends &lt;i&gt;divertissement&lt;/i&gt; au sens admirablement éclairé par Blaise Pascal dans ses &lt;i&gt;Pensées&lt;/i&gt; : il s'agit du fait de se &lt;i&gt;détourner&lt;/i&gt; de soi, de sa réalité, de détourner son attention de sa condition, de son existence. On pourrait rapprocher cette notion d'une autre, très dans le vent : l'&lt;i&gt;évasion&lt;/i&gt;. Voilà une des grandes préoccupations de nos contemporains : « s'évader ». Combien de choses ne fais-je pas parce que « cela m'évade », « je ne pense plus à rien », « cela me distrait » ? S'évader... mais de quelle prison ? Si l'on se divertit, c'est pour se détourner d'une réalité ressentie comme pénible, morose, c'est pour tenter d'oublier, de dénier, d'escamoter cette condition d'être démembré, aliéné. Et comme notre condition est incontournable, vu qu'on ne peut pas véritablement se détacher de soi-même, le mouvement du divertissement est toujours à recommencer, et doit être toujours plus puissant pour contrer cette force centripète. Il fournit donc un marché illimité à tous accessoires promettant de nous détourner un temps de notre réalité qui nous semble si dure. C'est que tout est fait pour que nous la percevions ainsi. Le discours dominant, relayé par les conversations quotidiennes, ne cesse de marteler que « c'est la crise », « la vie est dure », « le temps est maussade », « le monde va mal », « les gens ( !) sont méchants », « tout est pourri », « l'époque est triste », etc. (J'espère que mes présents propos ne sont pas assimilables à de telles complaintes.) Bref, l'industrie du divertissement, à laquelle les média prennent grande part, a tout intérêt à entretenir cette image de la réalité. La langue liturgique de notre époque dit :entertainment, mais entretien de quoi ou de qui, au juste ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le loisir-&lt;i&gt;scholè&lt;/i&gt; antique première version, qui fut le terreau de la philosophie, est l'inverse du divertissement. Il suggère au contraire que le travail pénible aliénant détourne l'homme de lui-même et de la « vérité », de l'&lt;i&gt;a-lètheia&lt;/i&gt;, du dé-voilement, le divertit de son authentique nature de contemplateur de l'univers et de l'existence. &lt;i&gt;Gnôthi seauton&lt;/i&gt; ! Connais-toi toi-même ! Tel fut le célèbre slogan socratique, repris au culte delphique, le culte de la clairvoyance, et qui invitait ses contemporains à se détourner de leurs préoccupations quotidiennes et à retourner un regard neuf vers leur propre personne, afin d'explorer leur condition en toute authenticité. Qui sommes-nous ? Que sommes-nous en train de faire là ? Que pouvons-nous être ? Telles sont les questions qui occupaient les loisirs « studieux » de ces « amis de la sagesse », ces passionnés de la connaissance. Maintenant, peut-on envisager, espérer, souhaiter un retour (en masse ?) à cette forme de loisir ? Sommes-nous en droit de caresser l'espoir de pouvoir nous libérer de notre dispersion dans les choses, dans les « affaires », afin de rassembler nos membres épars pour reconstruire un être humain « entier ». Serait-il possible d'être libérés de toutes nos peurs : peur du lendemain, de ne pas trouver d'emploi, de perdre le sien, de perdre ses clients, peur de l'autre, de l'étranger, du concurrent, peur d'être dépassé, de rester en arrière, peur de perdre, de ne pas « assurer », peur de déplaire, d'être exclu... Serait-il possible d'être libérés de notre asservissement à nos envies pour pouvoir  reconstituer un être complet qui, à côté de ses peurs et de ses envies bien légitimes, possède en outre une véritable inventivité, une confiance, une sérénité, une énergie, une intelligence, une ouverture, une sympathie, un courage, une insouciance, une générosité, etc., etc. ? Notre société est-elle capable de devenir une société du loisir au sens où elle permettrait à ses membres qui le désireraient de s'affranchir des « affaires » pour s'adonner librement à une étude désintéressée, ou à toute autre passion féconde ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre46&quot;&gt;&lt;/a&gt;Paresse&lt;/h2&gt;
&lt;div class=&quot;indent&quot;&gt;&lt;/div&gt;
Que pourrait désirer véritablement notre moine vociférant, notre anachorète social en loisir « forcé » (autre nom du « chômage »), si ce n'est tout simplement une restauration de sa dignité d'homme entier. Pour survivre dans sa banlieue, avec ses copains, il s'est sans doute bricolé une culture de subsistance, avec les lambeaux de créativité, de désir de vivre, de soif de justice, de vie sociale, etc. qu'il a pu arracher au moulin qui le broie quotidiennement. Peut-être fait-il un peu de musique avec ses potes, de cette fameuse poésie Hip-hop, des graffitis, de la danse ? Pourquoi son état irrémédiable de « sans-emploi » - « étranger » de surcroît - et stigmatisé comme tel ne se transformerait-il pas en une authentique vie de loisir - privilège que la modernité avait explicitement promis à l'humanité, rappelons-le - où pourrait librement s'épanouir sa créativité ? C'est la porte ouverte à la paresse ! L'oisiveté mène au vice !, s'écrieront d'aucuns. Quelle anthropologie partagez-vous là ?, rétorquerais-je. Quelle image de l'homme véhiculez-vous ? Croyez-vous vraiment que c'est la sûreté, la confiance au lendemain, la jouissance de la générosité de la vie, l'abondance, la suffisance, l'innocence, la détente qui rendent l'homme mauvais (par nature), qui suscitent la violence, la haine, la jalousie, l'envie ? J'aurais plutôt tendance à dire que c'est la rareté, la culpabilisation et la pression. Pensez-vous réellement que l'être humain, s'il n'a pas à se préoccuper expressément de sa simple subsistance ou de répondre à une injonction pressante de son environnement ou de ses semblables, a une tendance naturelle soit à la destruction, soit au gâchis de ses merveilleuses facultés ?&lt;br /&gt;
&lt;div class=&quot;indent&quot;&gt;&lt;/div&gt;
Pour ma part, je crois que si paresse il y a, c'est parce que l'individus est écartelé, qu'il est plongé dans une situation où la sauvegarde de son intégralité lui interdit de bouger dans quelque direction que se soit. Je ne pense pas que la paresse soit un signe de la nature profondément pécheresse de l'homme, de sa lourdeur due à sa matérialité corruptrice, ou de sa mauvaise volonté à s'acquitter de cette dette originelle qu'il n'a jamais contractée, comme nous le conte la dramaturgie ambiante. Renvoyant encore une fois à l'étymologie du mot, je considèrerai la paresse non pas comme un abandon de l'individu à ce qui serait sa pente vers la déchéance, mais comme une forme de résistance, une forme quasi-inconsciente d'objection de conscience. Comme l'inénarrable Bartleby éponyme de l'excellente nouvelle (dont je ne puis que conseiller la lecture) de Herman Melville (un bourlingueur social intéressant), le paresseux &lt;i&gt;dit&lt;/i&gt; par son inertie quelque chose comme : « &lt;i&gt;I would prefer not to&lt;/i&gt; ». Il se &lt;i&gt;permet&lt;/i&gt; de &lt;i&gt;préférer&lt;/i&gt;... s'abstenir. &lt;i&gt;Dans le doute, abstiens-toi&lt;/i&gt;. Le paresseux est un douteur, il pose le geste fort du doute, et c'est pourquoi c'est un personnage fécond : il met en relief, crée de la distance, de la perspective. Même si son geste est à première vue foncièrement négatif, il invite à reconsidérer positivement les choses. Il est un signal d'alarme, le signe que quelque chose ne tourne pas nécessairement rond. En fumant, il signale qu'il doit y avoir un feu quelque part. Placé dans une situation impossible à tenir, absurde, le paresseux refuse de suivre le troupeau - ce qui serait, je crois, la véritable &lt;i&gt;pente&lt;/i&gt; (vu que le troupeau va notoirement au précipice). Lorsque la poussée est trop forte, il se laisse tomber de tout son poids et fait le mort, pour ne pas être emporté. Il s'accroche au sol, à un rocher ou à une branche pour ne pas être avalé par le courant. Il ne fait pas « rien » : il refuse de faire ce qu'il estime, dans un sursaut de clairvoyance ou de dignité, ne pas devoir faire. Il refuse de marcher avec les autres, d'entrer dans la danse. Au lieu de courir avec les autres après un temps fictif, il s'arrête pour laisser passer le temps réel et contempler son cours. La paresse est féconde : elle recentre l'homme sur lui-même, le remembre, le réintègre, et c'est pour cela qu'elle dérange. Elle manifeste leur propre déchirement à ceux qui préfèrent abandonner leurs membres en se laissant emporter par le courant. Cet être intègre, bien qu'inerte, les nargue par sa simple présence. Il est une insulte à leur propre dislocation qu'ils percevaient comme un sacrifice noble et salutaire, un acte sacré. Lui, l'immobile, il leur démontre leur propre absurdité, l'ineptie de cette danse qui les désarticule et consacre leur fusion au flot turbulent qui court à l'abîme. La paresse, elle, est salutaire : caillou récalcitrant, chaque paresseux est un embryon de digue qui ralentit le courant furieux emporté par son propre poids. Même si, isolé, il crée des turbulences autour de lui, il est la promesse d'eaux plus calmes, endiguées, canalisées dans le futur. Il est le signe que le flux n'est pas tout, qu'il y a un sol dessous, un fond, du solide. Il rend le mouvement dominant suspect, montre qu'il y a peut-être autre chose...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre47&quot;&gt;&lt;/a&gt;Loisir studieux, jouissance gratuite et profit&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Posons la question abruptement : notre civilisation n'est-elle pas en mesure, étant donné son niveau de « développement » qu'elle a tant clamé sur tous les toits du monde, d'assurer à &lt;i&gt;tous&lt;/i&gt; ses membres qui le désirent une vie de loisir &lt;i&gt;studieux&lt;/i&gt; au sens large , c'est-à-dire occupé par des activités selon leur goût, l'épanouissement de leurs facultés  ? « Quoi, payer des &lt;i&gt;profiteurs&lt;/i&gt; ? », entend-on au fond de la salle. Et qui paie-t-on actuellement de bon gré, sinon d'authentiques profiteurs, partout où l'objectif est explicitement le &lt;i&gt;profit&lt;/i&gt;? (Je préfère réserver, du moins dans le cadre de cette discussion - car j'attends bel et bien que ce modeste billet d'humeur donne lieu à une authentique discussion -, l'usage du verbe « profiter » à la désignation de l'action de « faire du profit », le terme &lt;i&gt;pro-fit&lt;/i&gt; dénotant fort opportunément quelque chose qui est fait par-devant, en surplus, outre, voire en priorité par rapport à..., aux dépens de..., contrairement à « profiter d'un après-midi d'été ».) Qui d'autre que l'actionnaire capitaliste peut être le véritable profiteur ? Il profite de tout : de l'appropriation arbitraire des ressources naturelles, de la vulnérabilité humaine, des guerres, de la faim, de la soif de pouvoir des uns, de la soumission des autres, de la peur, de la défiance, de la convoitise, mais aussi du génie, des talents, des trouvailles, des connaissances qu'il s'approprie à son unique profit. Il se bâtit un empire de papier indifféremment à la souffrance des autres. Celui que l'on désignait tout à l'heure comme le profiteur, je l'appellerai plutôt &lt;i&gt;jouisseur&lt;/i&gt;, c'est le simple humain qui ne demande qu'à jouir de la vie, à avoir sa part du gâteau de la vie qui fondamentalement se &lt;i&gt;donne&lt;/i&gt;, gâteau que le profiteur a détourné, s'est approprié en vue du profit en déclarant que la vie se &lt;i&gt;gagne&lt;/i&gt;. L'un et l'autre - c'est peut-être ce qui les rapproche - ne sont pas dupes : ils savent bien tous deux que la vie est donnée, avec tout ce qu'elle comporte. Le profiteur, lui, en « a profité », il est passé le premier et a tout pris, ou presque. Le jouisseur, frustré de sa part, ne fait que réclamer celle-ci. Encore une chose qui les rapproche : l'un et l'autre ne travaillent pas, ou le moins possible. Le profiteur s'est débrouillé pour s'approprier le travail des autres, le jouisseur refuse que le profiteur fasse main basse sur le peu qui lui reste de sa part à la vie: sa force de travail. C'est bien un authentique paresseux. Entre les deux, il y a toute la masse des laborieux, de ceux qui sont persuadés qu'il faut « gagner » sa vie, qui croient que c'est en se mettant au service du profiteur (qu'ils prennent pour quelqu'un de sérieux et de puissant) qu'ils y arriveront, et qui détournent leur haine du profiteur sur le jouisseur, qu'ils oublient d'être authentiquement eux-mêmes. Et le profiteur se fait passer à leurs yeux pour un simple jouisseur somme toute assez bonhomme, un fêtard amateur de belles villas au soleil, de bateaux, de grosses voitures - qui a finalement « bien raison d'en profiter »-, et qu'ils singeront dès qu'ils le pourront. Si le profiteur ne faisait  pas preuve de cette pseudo-jouissance ostentatoire (entendez : «ne  profitait pas» comme on l'entend couramment) et menait la vie ascétique qui en définitive siérait à un capitalisme radical, peut-être que son fond mystique apparaîtrait au grand jour, qu'il serait démasqué par le ridicule de sa manie, révélant l'essence auto-référentielle du profit. Mais il ne faut pas oublier que le profit arraché au labeur et à la consommation des masses est infiniment plus grand que ce qui peut s'en dépenser dans ce luxe. Ce profit s'élève à des sommes « in(dé)pensables », d'où l'expression pleine de naïveté: « ces gens ne savent plus quoi faire de leur fric ». Au contraire, ils savent très bien quoi faire : ce « fric » n'est pas là pour qu'on en « fasse quelque chose », il est destiné à être réinvesti pour en faire encore et encore plus. Seule une portion minime en est dépensée pour donner le change, et détourner l'attention de la logique de ce mouvement auto-renforcé, afin qu'il puisse se poursuivre indéfiniment.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nos pays voient débarquer depuis plusieurs décennies des foules de véritables candidats-jouisseurs venant réclamer la part à la vie dont ils ont été frustrés chez eux par quelques authentiques profiteurs venus de par chez nous. Mais ces profiteurs ont eu bien soin de se faire oublier (c'est là tout l'art du profiteur) et seule reste la haine, la haine du profiteur, que les braves gens plaquent sur la figure du jouisseur. Ce jouisseur qui fait insulte à la morale laborieuse des braves gens, le gestionnaire de la société l'a parfois parqué en banlieue pour qu'il se fasse oublier. Il est dangereux : il pourrait rappeler aux braves gens qu'eux aussi ont leur part à prendre du gâteau de la vie, qu'eux aussi pourrait faire acte de paresse, mais surtout, il pourrait leur rappeler qu'eux aussi, ils ont été frustrés, abusés, eux qui se croient libres parce que méritants. Ce qui me dérange fondamentalement chez cet étranger, ce chômeur, cet allocataire social, moi qui suis « comme il faut », ce n'est en fait pas tant qu'il ose réclamer ce qui ne lui est pas dû, ce qu'il n'a pas mérité et qui m'est dû à moi, que j'ai mérité par mon travail. C'est plutôt qu'au fond, je sais très bien que ce qu'il réclame, &lt;i&gt;c'est ce à quoi j'ai moi-même renoncé par aveuglement&lt;/i&gt;. Je dis et je crois que ce « profiteur », et surtout cet étranger-profiteur, est dangereux pour moi parce qu'il envie mes biens - vieux thème paléolithique. Mais au fond, c'est moi qui l'envie. Il est dangereux pour moi parce qu'il met en question mon mode de vie, les croyances sur lesquelles mon action quotidienne repose. Il démasque les ficelles de ma propre exploitation. Il est un miroir pour moi : il me renvoie ma propre image, en infiniment plus clair, comme être dupé, aliéné. Il surgit à nos frontières, comme le joker du jeu du profit dont le dessous des cartes ne nous était pas visible. Avec son arrivée, tout le jeu du profiteur s'abat sur la table, son château de cartes s'écroule et je m'aperçois que le valet, c'était moi. Ce que je me prends en pleine figure, avec l'arrivée à ma porte de cet étranger, la présence à ma table de ce chômeur, c'est ma propre condition de dindon de la farce, et c'est pour cela que je tourne vers lui toute ma rage, parce qu'il est là, devant moi, et qu'en plus, il a ce petit air suffisant qui m'insupporte - un air de profiteur sûrement - et en même temps, déjà ce je-ne-sais-quoi de victime. C'est trop injuste : c'est moi, la victime ! ... Mais le vrai profiteur sans visage, lui, a eu bien le temps de se défiler...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après cette mise au point sur le « profit » - en bon détective, il faut toujours se demander à qui profite, en dernier ressort, le crime, et plus largement la situation, si l'on veut trouver le vrai profiteur-responsable -, reposons la question autrement : n'est-il pas temps de reconnaître à chacun sa dignité de jouisseur ? N'est-il pas temps d'accepter que chacun puisse jouir de la vie en tant que don gratuit, sans condition, sans se sentir obligé de la gagner dans un Luna Park rutilant, sous une forme frelatée ? Ne peut-on pas rendre à chacun son « dû », non plus en fonction d'un « mérite », mais tout bonnement en fonction de sa pure et simple existence ? N'est-il pas temps de sortir de la dramaturgie de l'Eden perdu et de la chute, de cesser d'imposer une dramaturgie particulière à l'ensemble des habitants de la terre ? Ne peut-on rendre à chacun, à chaque communauté la terre telle qu'elle est, et non telle qu'elle est phantasmée. Même si le monde dit « naturel » est plein de périls, le génie humain, ressource gratuite, d'emblée partagée, surabondante et inépuisable, avec toutes ses sciences, ses techniques, ses sensibilités, son inventivité, sa débrouillardise, ne contient-il pas en germe le véritable Eden, la terre non seulement promise, mais donnée, due par l'existence. Qu'est-ce qu'un jardin sinon le monde disponible tout simplement aménagé par l'homme et ses facultés ? Dieu, s'il existe, n'est manifestement pas un paisible jardinier. S'il a créé l'univers, il possède des goûts plutôt « hardcore ». Il a créé une « Nature » sublime, grandiose certes, mais violente, pleine de cataclysmes et indifférente à la souffrance, à la mort, à la destruction. Seul l'homme, sur son îlot de verdure privilégié au beau milieu de cet impitoyable tumulte, conçoit des notions telles que la cruauté, la misère, la valeur et aspire éventuellement à la paix et au calme. Le monde n'a jamais été un jardin (sauf peut-être très localement), tout au plus - et c'est déjà beaucoup - fournit-il le &lt;i&gt;matériau&lt;/i&gt; de possibles jardins encore à aménager. N'est-il pas temps de faire advenir ces jardins, tant que le matériau en est encore disponible, et tant que nous en avons encore les plans et le désir en tête ? Chaque humain est un Créateur, un jardinier en puissance, encore faut-il lui laisser le terrain et les semences, largement disponibles, pour qu'il puisse exercer son art. Bien sûr, tout jardinier potentiel peut renoncer à cet exercice, il peut céder ou revendre sa part de sol à un autre jardinier plus inspiré, ou la laisser à la vie sauvage pour s'adonner au commerce, par exemple, ou à l'art, ou, pourquoi pas, à la production d'outils de jardinage. Mais aucun individu ou groupe ne devrait, à mon sens, jouer de culot sur la peur (de perdre sa part à la vie) et l'envie des autres pour, montant sur une caisse, déclarer tapageusement à la cantonade que la terre et les semences sont rares, que c'est lui qui les possède et que si l'on en veut sa part, il faudra travailler pour lui afin de la gagner. Les grands jouent souvent ainsi avec les petits. Avant de leur donner leur bonbon ou leur ballon, ils le brandissent à bout de bras au-dessus de leur tête, faisant sautiller d'impatience le petit lésé, ou s'en font entre eux quelques « passes », et le petit de courir désespérément de gauche et de droite. Mais toujours, ils finissent par donner. Ce petit jeu tendrement cruel n'a pour effet que d'affirmer la prétendue supériorité des soi-disant grands et d'attiser chez le « petit » l'envie et de l'objet, et de leur ressembler au plus vite. Dans le jeu plus franchement cruel du profit, le « grand » - qui n'est en fait souvent que le plus malin qui a réussi à convaincre d'autres de le laisser monter sur leurs épaules - ne brandit qu'une image, une icône rutilante de l'objet désiré pour détourner l'attention de ses ouailles des multiples ballons et bonbons qui traînent dans les coins sombres de la cour de récréation et des cartables...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre48&quot;&gt;&lt;/a&gt;Revenu d'existence, allocation de chômage et petite anthropologie existentielle&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Ces quelques suggestions recoupent largement les réflexions menées depuis de nombreuses années dans divers cercles intellectuels, philosophiques et politiques à propos de la mise en œuvre éventuelle à l'échelle de la société d'un « revenu d'existence », d'une « allocation universelle », d'un « &lt;i&gt;basic income&lt;/i&gt; » (voir ces mots)... Quoique ces termes recouvrent des idées souvent fort variées, il me semble qu'une constante de ces différentes démarches consiste à dissocier l'assurance des moyens de subsistance, voire de la participation à la richesse sociale, de l'obligation de prester quelque service que ce soit. Les systèmes envisagés entendent apporter ainsi un remède à la fois à la complexité (et donc au coût) de mise en œuvre de l'actuelle structure de redistribution conditionnée de l' « aide sociale », par ailleurs rendue incontournable par l'état de la société, et au coût en termes de culpabilisation, dévalorisation de soi, etc. que ces mêmes institutions occasionnent. Les défenseurs de ces idées estiment - souvent calculs à l'appui - que nos sociétés sont suffisamment prospères pour pouvoir assurer à tout un chacun un « revenu » de base, suffisant pour vivre, conditionné par aucune obligation - si ce n'est la citoyenneté. Il ne serait ainsi plus requis de « travailler ». Derrière ces conceptions, il est un pari : l'homme libéré du souci de sa subsistance apportera spontanément à la société une richesse humaine, sociale, relationnelle, culturelle de par les activités gratuites et créatives qu'il aura ainsi l'occasion d'exercer par pur goût. De ce fait, ceux qui choisiraient de se faire employer, ou de se lancer dans les « affaires » le feraient également totalement librement, non-contraints. Je n'entreprendrai pas ici de discuter de telles conceptions, ce qui serait tout un travail en soi, qui se fait par ailleurs. Je voulais juste signaler ce point d'entrée intéressant qui recoupe si pertinemment nos préoccupations présentes, et y renvoyer la lectrice ou le lecteur. Tout au plus m'interrogerai-je suggestivement sur l'aspect institutionnel de telles structures, sur leur pertinence participative, sur leur valeur en tant que simple étape pour sortir doucement d'une vie administrée de manière centrale, distante et outrancière. Enfin, il semble qu'il faille renvoyer aux études économétriques pour les modalités d'applications, d'articulation avec la réalité actuelle. Mais bon, l'idée et la philosophie sous-jacente - et même largement plus - sont là et ce n'est pas rien. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quant à mon humble personne, et là vous me voyez arriver avec mes gros sabots - « Voilà où il voulait en venir, le coquin. Tous ces longs verbiages pour nous amadouer, pour nous amener ici ! » -, quant à moi, dis-je, où me situé-je concrètement, physiquement et quotidiennement dans tout cela ? Question désormais rituelle : « Et toi, qu'est-ce que tu fais dans la vie ? De quoi vis-tu ? » Eh oui : aux yeux de l'Administration - et Dieu sait si elle en a, des yeux, et pas qu'une seule paire, et pas nécessairement situés là où on s'attendrait à les trouver ! - du moins, je ne suis qu'un encombrant, un incorrigible, un irréductible et obscène « chômeur », inscrit comme « demandeur d'emploi » et heureux allocataire. L'ennui, c'est que j'estime ne pas chômer, loin de là, que je ne désire aucunement être employé par qui que ce soit et ne fais aucun « effort » dans ce sens, et que je n'ai aucune honte - si ce n'est sur un mode bénin épidermique et pathologique, séquelle de mon « éducation » sociale -, cela étant, de toucher mensuellement l'allocation de chômage. Bref, je suis un paresseux (de la vie), un profiteur (de la situation et du travail honnête des braves gens), un parasite (de la société et donc des braves gens). Je ne prétends pas, par les longues lignes qui ont précédé, &lt;i&gt;convaincre&lt;/i&gt; qui que ce soit du contraire. Je revendique plutôt toutes ces appellations, avec les spécifications de sens que je me suis permis de leur apporter. Oui, j'espère avoir l'honneur de faire partie un jour de la noble caste des paresseux - je ne suis cependant guère encore totalement entraîné à la paresse : j'éprouve encore continuellement cet obscur besoin de tout le temps « faire quelque chose », de « bouger », d'entrer d'une façon ou d'une autre dans la ronde. Oui, je m'enorgueillis de chaque jour un peu plus « profiter » au sens de « jouir » de ma part gratuite à la vie qui m'a été confisquée. Oui, j'espère être ce parasite, cet insignifiant moustique vrombissant qui prélève une part minime des sucs vitaux d'autrui et qui néanmoins, à cette occasion, provoque le pincement qui réveille, la douleur inoffensive et salvatrice qui fait prendre conscience qu'on est vivant, voire inocule quelque virus... Un peu à la manière de cet impétueux taon que prétendait être le vieux Socrate (un de mes nombreux maîtres), lequel s'efforçait de tourmenter ses contemporains afin de les tenir en alerte par rapport à leur propre mode de vie et de pensée. Je veux être cet insecte qui suce avidement la sève de la vie là où elle se donne encore la peine de couler gratuitement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Outre le fait d'avoir suggéré que la vie est par essence don pur (sans donataire), les philosophes dits « de l'existence » ont également bien montré que celle-ci comportait deux aspects fondamentaux. D'une part, mon existence ne s'inscrit pas sur une page blanche. En naissant, je « débarque », ou plutôt je suis débarqué dans une réalité qui n'est pas neutre, vierge, nue. Je « viens au monde » dans un certain contexte, à une certaine époque, dans un certain lieu, une société, une famille, etc. qui ont leurs caractéristiques propres. Ce sont là les conditions avec lesquelles j'aurai de toute manière « à faire », du moins dans un premier temps. Mais d'autre part, si j'arrive indéniablement à la vie &lt;i&gt;en situation&lt;/i&gt;, j'ai également, par la suite et immédiatement, à &lt;i&gt;me situer&lt;/i&gt; par rapport à ces conditions de départ. Chaque acte que je pose est une prise de position, originale, par rapport à l'état des choses dans lequel je suis primordialement plongé, et modifie cet état des choses en retour. Si l'environnement particulier au sein duquel j'adviens inopinément, comme « produit » de cet environnement, me conditionne effectivement dans une certaine mesure, mon irruption en son sein y apporte du nouveau. En le constituant précisément comme « environnement », ma venue à l'existence y crée une différence, une parenthèse, une bulle, un trou, une fêlure que je suis et où germeront de nouveaux possibles. Même si on ne croit pas au libre-arbitre, à la liberté, etc., l'apparition d'une nouvelle entité - et nous sommes au moins des entités - au sein d'un univers produit immanquablement une reconfiguration originale de cet univers (cf. A.-N. Whitehead). &lt;br /&gt;
Tout cela pour expliquer pourquoi je n'ai pas honte de « profiter du chômage » : je ne me sens aucunement responsable - ni coupable - du monde particulier dans lequel je débarque. Plus abruptement : je n'ai pas demandé à naître, et encore moins dans ce monde-ci et à cette époque-ci. Logique : pour que je puisse demander, espérer ou vouloir quoi que ce soit, et par suite pouvoir devenir responsable, coupable, etc., il faut au préalable que je sois né - sauf conceptions religieuses particulières que je ne partage pas, et que je ne peux supposer être partagées pas ceux et celles qui me lisent. L'affranchissement de la bourgeoisie par rapport au prince, la mise en place de l'industrie capitaliste et machinique, l'exploitation du prolétariat, les luttes ouvrières, l'avènement de l'Etat Providence, de la société de consommation, les révolutions technologiques... qui précédèrent ma naissance : dans tout cela je n'ai joué aucun rôle. J'&lt;i&gt;hérite&lt;/i&gt; de ces données comme de réalités nées dans un monde sans moi et dont j'apprends &lt;i&gt;a posteriori&lt;/i&gt; la genèse dans les livres d'histoire. Avec l'existence, je me vois doté de tout cela en bloc, comme un lot que j'aurais gagné à une tombola à laquelle je n'aurais jamais joué. Le « je » qui parle n'est que cela : un gagnant qui n'a jamais joué auparavant, qui commence tout son parcours en gagnant. En gagnant un tour sur un manège imposé, extrêmement compliqué, fait de bric et de broc et sur lequel il va pouvoir éventuellement jouer, gagner, perdre, tricher, rejouer, refuser de jouer avec ses camarades, inventer de nouveaux jeux ou de nouvelles règles, ou faire des tas d'autres choses comme se faire employer, en employer d'autres, travailler, étudier, rêvasser, bref, faire tout ce qu'il est possible de faire. Je puis même sauter du manège en marche, mais alors, je ne pourrai y remonter, et perdrai à tout jamais mon lot de tombola, perdrai à jamais « je », &lt;i&gt;me&lt;/i&gt; perdrai à jamais, &lt;i&gt;je&lt;/i&gt; sera(i) définitivement perdu - ce qui n'empêchera manifestement pas le manège de continuer à tourner, avec d'autres « je » à son bord...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Telle serait notre condition. Pourtant, au long de mon parcours, de mon tour de manège, je ne puis m'empêcher de considérer ce dernier, d'effectuer des remarques, des observations sur la manière dont il est fait, la façon dont il tourne, la musique qui s'y joue, les engins qu'il comporte. Apprenant petit à petit - cela fait partie des nombreuses attractions du tour - que ce moulin a une histoire, qu'il évolue, qu'il subit des modifications, qu'avant d'être soucoupes volantes, il fut limonaire et chevaux de bois, je me prends à le rêver autrement qu'il n'est, à lui trouver des imperfections, à suggérer des améliorations. Ce manège, rappelons-le, je ne suis pour rien dans sa longue construction tel qu'il est: j'ai été tout bonnement jeté dessus alors qu'il tournait déjà, aussi loin que je me souvienne. Pourtant, même s'il tourne apparemment bien tout seul, il m'est loisible de participer à son entretien - vraisemblablement, il tend à se dégrader -, à sa modification ou à sa destruction au moins partielle. Je suis bien « obligé » d'un point de vue logique (non moral, ni juridique), de l'accepter tel qu'il est au départ - à &lt;i&gt;mon&lt;/i&gt; départ, au commencement de mon tour singulier : je ne puis revenir sur les conditions de mon advenue (ce serait revenir sur ma propre existence - or je ne puis logiquement me précéder moi-même, en tant qu'entité de ce monde, que point de vue « monadique » sur lui, etc.) Cette situation de départ est en effet en quelque sorte la matrice même de ma venue à l'existence. En revanche, une fois lâché sur le manège, je ne suis plus obligé, ni de respecter l'aménagement actuel du manège, ni même de rester à bord. Tout au plus suis-je contraint par le fait qu'il s'agit d'un manège - mais qu'est-ce qu'un manège ?- et qu'il tourne... &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette métaphore foraine - et aussi quelque peu foireuse - a également pour but de manifester le caractère foncièrement léger, jouissif et gratuit que je crois déceler (avec d'autres) au fond de l'existence, en tout cas pour relativiser la conception dramatique que l'on a trop souvent de celle-ci. Non, dirais-je, l'existence - l'Être, le fait que « tout ça... » soit, que l'on puisse dire « il y a... »  - ne peut être fondamentalement quelque chose de sérieux, de grave, d'important. C'est bien plutôt la condition, la matrice à l'intérieur de laquelle prennent place tous les « quelque chose » que nous, humains (au moins nous) pouvons éventuellement faire compter comme étant « sérieux », « graves », « importants ». Et c'est là que peuvent advenir toutes les positions morales, éthiques. Ceci précisé, je reviens à mon cas. Parmi les aménagements du monde (du carrousel) et de ces habitants, il est des institutions humaines qui ont pour but avoué de conférer une certaine qualité au séjour à bord, en fonction de certaines choses que l'on fait compter comme importantes, ainsi qu'en fonction d'une certaine conception que l'on a d'un but de la course du manège - la course d'un manège n'a guère de but, d'où mon emploi de cette image. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L'administration du chômage est un de ces aménagements, une des données qui font partie du lot dont j'ai hérité avec l'existence. Cela fait partie du don originaire livré avec mon être, du monde que j'ai gagné en naissant. Je n'y suis pour rien. Personne n'y est pour rien. Dans le cadre de cette institution, qui résulte entre autres du fait que l'on a un jour - bien avant ma naissance - fait compter comme importantes des choses comme « le travail », « le pouvoir d'achat », « le bien-être matériel », « la justice sociale », on me demande de jouer un certain jeu. On me demande de jouer le rôle du travailleur-plein-de-bonne-volonté-mais-victime-de-la-crise-de-l'emploi. Bien sûr, je pourrais « renoncer à mon droit » pour être intègre - une intégrité d'être pur qui débarque dans un monde vierge. Et quoi ? Me résoudre à « travailler » ? Bonjour l'intégrité ! Mendier ou voler ? Cela ne ferait que déplacer le problème et me ferait entrer comme acteur traditionnel dans la dramaturgie séculaire de la misère comme déchéance et du péché. Me laisser crever sur place ? Cela ne ferait guère avancer les choses et contrarierait fondamentalement ma foncière et légitime &lt;i&gt;en-vie&lt;/i&gt; de vivre - je ne puis être à la fois intègre et mort. Non : j'ai plutôt choisi d'&lt;i&gt;habiter&lt;/i&gt; le lieu où s'exerce la tension, la friction, afin de la faire résonner, de la rendre manifeste - ce que je m'efforce de faire à travers ces lignes maladroites. En la laissant se communiquer à ma vie, à mon corps, je donne chair à cette tension, je l'incarne pour lui permettre de s'exprimer à travers ma voix dans l'espace public. J'espère ainsi lui faire réintégrer le domaine vivant, où des vivants peuvent prendre position par rapport à elle. A travers ma nature de simple interlocuteur, je prétends ramener cette tension (qui souvent tue dans l'espace privé) à sa source : les rapports d'humain à humain et les valeurs qui s'y incarnent. J'invite ainsi celui ou celle qui n'est pas d'accord, qui trouve que je « profite » honteusement de poser un acte : me dénoncer à l'Administration. Je m'en remets également au jugement du fonctionnaire, en tant qu'humain, pour mon éventuel retrait du droit à l'allocation. L'important est, pour moi, &lt;i&gt;que les choses soient manifestes et que l'on reprenne prise sur elles par des actes individuels simples&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L'anthropologie sous-jacente que je mets en œuvre dans une telle attitude serait la suivante. Largué dans l'existence, je ne demande finalement qu'à pouvoir ouvrir tous les cadeaux qu'elle me fait, qu'elle m'&lt;i&gt;est&lt;/i&gt;. C'est-à-dire vivre pleinement cette existence, l'éprouver en tant que telle - voire en tant que manège-qui-tourne - et en jouir, laisser s'épanouir toutes les facultés dont j'ai été doué et respecter et éventuellement favoriser cette jouissance et cet épanouissement chez ceux et celles que j'éprouve comme mes semblables. Ce qui me grise aussi, c'est d'étudier le manège et ses multiples aménagements qui toujours m'étonnent. Peut-être naïvement, je considère ces divers aménagements non seulement comme des curiosités à examiner, comme des manifestations de l'existence desquelles jouir pleinement en tant que telles, comme des supports de notre propre créativité, mais aussi comme des ressources pouvant soutenir notre subsistance en vue de cette existence pleine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d'autres termes, je ne demande à l'existence que de tenir la promesse qu'elle m'a faite, en tant qu'existence, d'être &lt;i&gt;don gratuit&lt;/i&gt;. Vous me direz qu'une telle conception de l'existence est elle-même historiquement et localement située (dans ma tête) et que je ne puis m'en targuer auprès d'une société qui me dépasse. Eh bien, oui, je m'en targue ! Je sais bien qu'en d'autres temps et en d'autres lieux, peut-être même en ce moment dans la pièce d'à-côté, l'existence fut et/ou est toujours considérée au moins tout aussi légitimement que mes élucubrations comme un devoir, une mission, voire une concession, ou une rétribution ou que sais-je... Très bien. Mais je répondrai : étant donné que l'existence ne se révèle et ne se suggère un sens qu'à travers les entité qui y sont sensibles - c'est-à-dire nous -, en quoi la manière selon laquelle elle se manifeste à travers mon humble personne aurait-elle moins de dignité que toute autre ? Cette fameuse « société » qui est censée me dépasser et me surpasser existe-t-elle en dehors de moi-même et de mes semblables, de leurs croyances, de leurs conceptions de l'existence et des actes qu'ils posent ? Pourquoi l'existence ou l'Être qui se manifesteraient à travers ma propre existence singulière et particulière auraient-ils moins de valeur, en tant qu'existence, qu'une autre forme de  manifestation d'elle-même peut-être plus largement partagée par d'autres ? Je ne demande donc à personne de partager cette conception de l'existence comme don pur et gratuit. Mais je la &lt;i&gt;manifeste&lt;/i&gt;, elle se pose, se propose en toute réalité à travers moi. Je ne demande pas que l'on soit d'accord avec moi là-dessus : je dis simplement que l'existence s'est promise à moi, à travers moi comme lieu de manifestation parmi tant d'autres, comme don gratuit ; je n'y puis rien. Paroles (creuses) de membre de la classe moyenne privilégiée de la fin du XXe siècle, déconnecté de la dure réalité de la vie, qui n'a jamais connu ni guerre, ni privation, ni la rareté, ni la précarité de l'existence, et ce grâce au labeur des générations précédentes ? Peut-être. Excusez-moi d'être né où je suis né et quand je suis né. Pardonnez-moi. Je suis vraiment coupable de n'avoir pas vécu à la place de mon arrière-grand-père, descendu dans la mine enfant, et seulement ressorti dans la soixantaine bien entamée ? Mais là n'est pas la question. Mon arrière-grand-père est mon arrière-grand-père et moi, je suis moi. Cela fait partie de ce que je suis de n'être pas un autre. On ne peut me le reprocher. Ce n'est pas moi qui ai malicieusement envoyé mon aïeul trimer dans le trou, afin de préparer la société prospère et confortable dans laquelle j'ai pu naître à mon aise par la suite et être grassement entretenu pour avoir le loisir vain, calé sur de moelleux coussins, d'écrire ces lignes tortueuses et trop longues. Lignes en grande partie méditées depuis sommet d'un terril exhalant encore la sueur et le sang des compagnons d'infortune de cet Arrière-grand-papa que je n'ai jamais rencontré. J'ai certes beaucoup de respect pour tous ces hommes et ces femmes qui ont survécu à grand-peine dans des conditions extrêmement difficiles, tous ces vétérans de toutes sortes qui ont « vécu ». Mais ils ne sont pas plus que quiconque responsables de la situation (difficile) dans laquelle ils se sont trouvés. Ils ne sont pas « méritants » parce qu'ils auraient choisi de naître et de vivre dans une période particulièrement difficile de l'histoire, pour prouver leur valeur et nous rendre redevables, nous indiquer l'exemple à suivre. Ils s'y sont trouvés et y ont vécu, comme ils pouvaient. Point. Toujours cette archaïque dramaturgie épique qui éprouve le besoin de mettre en scène des héros... Et s'ils ont éventuellement rêvé, espéré une vie meilleure, s'ils y ont souvent travaillé d'arrache-pied, je suppose qu'ils se réjouiraient plutôt de savoir que leurs descendants en jouissent. J'ai toujours été surpris de rencontrer plus de compréhension et d'approbation auprès de personnes assez âgées qui ont vécu à une époque plus dure sous certains aspects et qui ont « beaucoup travaillé ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L'administration du chômage est une relique de ces contextes passés où, d'une part, l'industrie était considérée comme ce qui allait assurer la puissance de la nation, et devait donc être favorisée et, d'autre part, où le travailleur (méritant parce qu'oeuvrant à la prospérité de la nation) à la merci des inévitables tribulations de la vie macro-économique, devait en être protégé par une communauté reconnaissante. L'allocation de chômage était une véritable conquête assurant une continuité de revenu au malchanceux qui avait accidentellement perdu son emploi, en attendant qu'il en retrouve un autre - ce qui ne pouvait tarder. Il s'agissait du filin de sécurité attaché à chaque matelot pour éviter qu'il soit jeté par-dessus bord par les inévitables embardées que subit en pleine course un navire exposé à une rude concurrence. L'allocation de chômage n'est &lt;i&gt;pas faite pour&lt;/i&gt; entretenir des gens qui ne veulent pas « travailler » (entendez : être employés, ou produire ou vendre quelque chose). Elle n'est pas un revenu d'existence, un revenu pour paresseux. En l'utilisant comme tel, je triche. Je suis un paresseux-profiteur doublé d'un fieffé tricheur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
A cela je réponds que j'estime - détrompez-moi si je m'égare - que l'on ne peut me reprocher de tricher à un jeu dans lequel j'ai été largué sans avoir rien demandé, un jeu qui a été initié bien avant ma naissance. On ne peut tricher qu'à un jeu où l'on s'est mis à jouer de son plein gré, où l'on s'est engagé à respecter les règles en toute connaissance de cause, à condition que notre existence ou ses moyens de subsistance n'y soient pas « en jeu » et soient assurés par ailleurs. Dans un jeu, on accepte de faire compter quelque chose comme important (mettre une balle dans un panier, avoir les cartes les plus hautes, ne pas tomber, aller le plus vite possible, produire telle sensation, etc.), puis on se met d'accord sur des règles dans le cadre desquelles cet événement pourra advenir : on bâtit une éthique. L'existence et la subsistance ne sont pas un jeu : ce sont les conditions de possibilité de tout jeu, le cadre à l'intérieur duquel on pourra rendre telle ou telle chose importante, jouer tel ou tel jeu. Elles n'ont d'importance que dans la mesure où elles rendent l'importance possible. On ne peut jouer avec elles, elles ne peuvent être l'en-jeu d'un jeu. On ne peut tricher qu'à un jeu, et encore : un jeu auquel on n'a pas été contraint de participer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La circulation d'un maximum d'argent par l'intermédiaire des échanges marchands et le profit sont un jeu intéressant, certes, mais il est désormais bien connu qu'il n'assure pas le « bien-être des nations » et de leurs ressortissants, comme on l'a longtemps cru. Que jouer à cela en amuse certains, on peut aisément le concevoir, mais à partir du moment où ce jeu devient dangereux et met en péril la vie du plus grand nombre des existants en les privant même de leur subsistance, voire en se substituant aux multiples sens qu'ils pourraient trouver à leur existence, alors il dépasse ses prérogatives de jeu et il faut intervenir. L'humanité s'est « prise au jeu », le jeu a été pris au sérieux. Qu'il s'agissait d'une question de survie ? Que c'était la meilleure façon d'organiser la société, compte tenu du peu de pénétration des « Lumières » auprès des masses ? A l'époque (fin du XVIIIe s.), admettons - quoiqu'avec réserve. Mais aujourd'hui ? Ne sommes-nous pas mûrs pour inventer d'autres modes de vie, plus participatifs, créatifs, assumés ? Les « Lumières » n'ont-elles pas fait leur chemin (depuis la diligence), portées par les formidables moyens de communication dont nous disposons ? N'ont-elles pas été infiniment enrichies par le dialogue avec les autres cultures du globe ? Une manière d'organiser la société qui en est venue à atomiser les individus, les isoler les uns des autres, les uniformiser, restreindre leurs perspectives ainsi que leurs facultés et les réduire à leurs passions les plus basiques et les plus destructrices peut-elle toujours être considérée comme la meilleure ? - Il s'agit plutôt d'une organisation qui met de ce fait en péril l'idée même de « société ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Or l'administration du chômage et tout ce qui s'ensuit participe malgré tout d'une structure basée sur de tels principes largement désuets. Elle a été mise en place à une époque où être employé était la norme et fournissait un « revenu » permettant de jouir d'une certaine aisance matérielle. Puis les machines ont diminué considérablement le nombre de « servants » humains nécessaires, provoquant le « chômage technologique ». Les progrès technologiques et les crises dues à la spéculation financière ont amené les Etats à intervenir pour assurer un pouvoir d'achat continu à des individus désormais appelés à jouer avant tout un rôle de consommateurs, afin d'absorber les produits d'une industrie qui produisait de plus en plus avec de moins en moins de main d'oeuvre. La situation est absurde, écartelée, décalée, tordue comme ces tableaux cubistes de Picasso. Ou encore : la situation de l'homme du XXe siècle est évoquée avec une clarté aveuglante dans ces fameux &lt;i&gt;cartoons&lt;/i&gt; de Tex Avery et autres, nés en même temps que la société de consommation, et où des personnages infiniment plastiques, subissant une violence continuelle et machinique, industrielle (le symbolique coup de marteau sur la tête ou le TNT minier), sont sans cesse étirés, comprimés, déformés, désarticulés dans un monde tout de guingois. Ces innocents « dessins animés » nous parlent de notre condition, et nous aident par le rire à la subir en évacuant cette tension intolérable sur le pauvre coyote (le profiteur), le pauvre canard (symbole de la stupidité) ou autre gros-minet prédateur, victimes expiatoires de notre propre démantèlement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans un tel univers brinquebalant, le « chômage » est désormais un bricolage hétéroclite accroché en guise de sparadrap, de papier collant, de sangle ou de béquille (pensons maintenant aux tableaux de Dali) à un système - qui ne mérite plus guère ce nom - en voie d'éclatement, afin de retarder ce dernier. La justification du système entier date du XVIII e siècle : c'est le commerce des marchandises, libre et abondant, qui assure la prospérité de la nation. La forme du système date du début du XIXe : l'organisation industrielle de masses de travailleurs. Ce qui le fait se fissurer apparaît au milieu du même siècle : l'automation. La justification morale du chômage date de la fin du même siècle : le soutien solidaire entre travailleurs. Sa raison inavouée, de l'entre-deux guerres, un quart de siècle plus tard : il faut que même ceux que le marché du travail ne peut absorber, absorbent les produits du travail. Tout le monde doit consommer. Mais la mentalité sous-jacente à mettre en œuvre retourne bien en arrière (jusqu'au paléolithique ?)... Nous avons là une institution écartelée, constituée de bric et de broc récupéré de plus de trois siècles (ceux qui ont connu le plus de mutations à la minute de toute l'histoire humaine): au nom d'une bonne idée qui répondait à une situation d'il y a plus de 300 ans, on nous demande d'être comme il y a au moins 500 ans, en nous faisant croire que la situation est celle d'il y a 150 ans, pour conserver la situation d'il y a à peu près 100 ans, alors qu'au moins tous les 50 ans, on connaît une révolution technologique qui redéfinit complètement tout le paysage, ou quelque chose dans ce genre... Et c'est sur l'individu que s'exercent toutes les tensions résultant de ces écartèlements. Bref, l'institution - comme souvent - est complètement en décalage par rapport à la réalité. Ce qui nécessite donc l'invention de nouveaux modes de vie, voire de nouvelles institutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre49&quot;&gt;&lt;/a&gt;Interstices et institutions&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Or l'invention du nouveau doit se faire à partir de l'ancien. Comme je l'ai suggéré plus haut : si l'on a la faculté de se projeter, c'est toujours à partir du cadre d'une certaine situation de départ - et souvent en réaction par rapport à cette situation. Ces conditions originelles, s'il « faut bien faire avec » (expression fataliste), on &lt;i&gt;peut&lt;/i&gt; &lt;i&gt;faire&lt;/i&gt; avec (expression pleine d'allant). Si elles sont des contraintes de départ, elles constituent également des moyens pour avancer. Si elles sont les modes et les formes dont on hérite, elles représentent le matériau de notre créativité. L'institution est, par nature, toujours ajustée très approximativement à la réalité : cela débouche sur deux perspectives. L'une négative, indique que du nouveau est nécessaire pour que notre vie « colle » mieux à la réalité. L'autre positive, fournit avec le « jeu », la marge que l'institution mal ajustée laisse, l'espace où pourra germer le changement. L'évolution, nécessaire, se fait comme dans le vivant toujours depuis les creux, les vides, les trous, les écarts, les décalages par rapport à une situation. J'estime donc légitime - et éminemment « naturel » - de « profiter » du chômage, désormais inadapté à la réalité, pour &lt;i&gt;travailler&lt;/i&gt; à l'invention, à l'exploration, à la recherche, à l'expérimentation, à la « mise au monde », à la mise en œuvre de nouveaux modes mieux adaptés à la situation qui se révèle problématique dans le chômage même. Les institutions ne sont pas faites pour être admirées comme de beaux bibelots bien propres. Elles sont des aménagements du monde que les humains bricolent tant bien que mal pour donner une certaine qualité à leur existence. Même si, par le fait même d'être in-stituées, elles sont en principe faites pour durer, le temps qu'on les mette en place, elles sont le plus souvent déjà dépassées par les événements. S'il est bien dans leur nature d'être relativement stables, le coût de cette stabilité (le temps d'institution) fait qu'elles sont toujours d'une certaine façon périmées, sujettes à la révision. Il &lt;i&gt;faut&lt;/i&gt; respecter les institutions. Une institution, c'est entre autres cela : quelque chose qui demande à être respecté - c'est comme cela qu'elles fonctionnent. Mais jamais il ne faut absolument conserver &lt;i&gt;cette&lt;/i&gt; institution-&lt;i&gt;là&lt;/i&gt;. A la fois, les institutions sont faites pour durer et pour ne pas durer. Leur rigidité, qui leur permet de durer et de faire face à certains aléas de l'existence, fait qu'elles doivent être souvent changées pour être le plus en phase possible avec une réalité infiniment plastique. Et ces changements doivent être issus des conditions qu'elles rendent elles-mêmes possibles. Il ne faudrait jamais cracher sur les institutions du passé, à condition de les changer au plus vite en les remerciant pour les services rendus, et pour avoir favorisé leur remplacement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L'humain est un créateur, un bricoleur d'institutions, c'est un « instituteur ». J'entends par « institutions » des choses aussi diverses que l'administration du chômage, l'Etat de droit, l'école, la sécurité sociale, la médecine, la botanique, l'argent, la propriété privée,  Hollywood, les bancs publics, les parcs, la police, les autobus, l'industrie mais aussi la politesse, la courtoisie, la convivialité, l'hospitalité, un couple, une famille, une bande de copains, la solidarité, la guerre, une manif, l'alcool, la drogue, la langue, l'écriture, les techniques, les mythes, ce site Web, le mariage, les communautés, l'art, le Rap, la philosophie, les relations humaines. Bref, tout ce qui est créé par l'humain, qui est partagé et qui dure quelque peu. Les administrations centralisées sont un genre particulier d'institutions, mises en place d'une manière bien particulière. Peut-être est-il temps de créer d'autres sortes d'institutions, plus souples, plus proches de la chair vivante des individus, plus « participatives », plus évolutives, sur d'autres bases que l'Etat(-nation)-de-droit-gouverné-par-la-démocratie-représentative. Dès que je salue quelqu'un dans la rue, dès que j'entre en conversation avec lui, dès que j'installe ma chaise sur le trottoir, si j'en installe une deuxième, dès que j'emprunte sa balance de ménage à ma voisine, ou que je l'invite à prendre le thé, ou si je m'enferme chez moi, si je clôture mon jardin et que je le cadenasse, je crée des embryons d'institutions. La philosophie est une drôle d'institution : elle ne cesse tout à la fois de se destituer, de se restituer, de se constituer. C'est bien une institution : elle émane des humains, se partage et jouit d'une certaine pérennité (au moins 2500 ans en Europe), mais elle est plutôt magmateuse que rigide. Même si elle comporte d'indéniables grumeaux de rigidité, ceux-ci sont constamment brassés et re-brassés au sein d'une incroyable bouillie en ébullition qui engloutit tout sur son passage. Sa forme est celle de l'a-morphe, ou plutôt du protéiforme. En fait, elle est constamment à la recherche de sa forme. Magma plastique, elle repose sans cesse la question des formes, des modes. Elle est l'institution même de la destitution, de la constitution et de la restitution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Des individus qui se sentent à l'étroit dans les méga-institutions actuelles, qui souffrent des frictions entre celles-ci et la réalité du monde, j'en connais plein et j'en rencontre tous les jours. Vous aussi, j'imagine. Des filles et des garçons - souvent quelque peu oisifs et  paresseux - qui créent constamment aux détours de leurs gestes un peu las des embryons d'institutions intéressantes, trop souvent avortés quoique éminemment viables, j'ai la chance d'en voir tout le temps. Ce sont d'authentiques philosophes et le site qui accueille si aimablement ce modeste texte est truffé de tels embryons. Il n'y a pas de société, de politique, d'économie, de droits et de devoirs, de principes, de moyens qu'au niveau des grandes institutions étatiques. L'Etat-nation démocratique lui-même n'est qu'une institution particulière, une forme singulière, assez grossière et pataud, pas mal mégalo, d'organisation de la vie, et qui a peut-être fait son temps. Osons instituer nous-mêmes - après tout, ce sont toujours des humains, comme nous, qui instituent -, à partir des interstices laissés par les vieilles institutions sclérosées, de nouvelles manières de vivre. Du moment qu'elles s'avèrent quelque peu durables, même tâtonnantes, et qu'elles sont partagées au moins par quelques-uns, pourquoi ne jouiraient-elles pas d'autant de dignité « institutionnelle » que les monuments poussiéreux et ruineux dont nous avons hérité ? Osons, dans l'espace marginal vivant que nous laissent les carcasses moribondes des institutions passées,  être des créateurs, des inventeurs, des tâtonneurs, des prospecteurs, des expérimentateurs, des testeurs, des chercheurs, des explorateurs de nouvelles institutions d'un genre nouveau, de nouveaux modes de vie conférant à l'existence une qualité nouvelle, mieux accordée avec ce que nous nous sentons être, et avec l'univers tel que nous le vivons. Osons être des « professionnels » de cela, dans un sens renouvelé du mot, plus proche de son intuition originelle : non pas une étiquette sociale en forme de laissez-passer ou de cote de rangement, de matricule, ou de code-barre, mais une prise de position, un engagement public original, au yeux de tous (ceux qui se donnent la peine de regarder), en plein vent, une profession de foi en ce que l'on fait, en ce que l'on ose être. Osons être de studieux paresseux, des jouisseurs professionnels... Là, il y a du travail...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;h2&gt;&lt;a href=&quot;#top&quot; class=&quot;top&quot; id=&quot;titre50&quot;&gt;&lt;/a&gt;Epilogue&lt;/h2&gt;

&lt;br /&gt;
Il ne faut pas - cela ruinerait tout - voir derrière les lignes trop abondantes que je viens d'étaler gauchement, comme une &lt;i&gt;justification&lt;/i&gt;, une sorte de prestation déguisée, honteuse,&lt;i&gt;a posteriori&lt;/i&gt;, dont j'aurais eu inconsciemment l'initiative pour justifier ma « rémunération » de sans-emploi. On pourrait envisager que malgré tout, une sorte de culpabilité diffuse me pousse à prendre la peine d'élaborer ces arguments malhabiles pour les faire peser sur le plateau de la balance, seulement lesté de la plume de mon oisiveté, afin de faire remonter l'autre plateau, lourdement garni par mon entretien aux frais de la communauté. Il n'en est rien. Ou plutôt : s'il en est effectivement quelque chose - le nier serait malhonnête -, c'est, je le rappelle, sur le mode cicatriciel de la séquelle pathologique, comme il arrive de tousser encore, une fois le rhume guéri. Certes, il m'arrive fréquemment d'éprouver, lorsque je vois les bonnes gens s'activer, vaquer (terme magnifique évoquant le vide) à leurs affaires, comme un spasme, une contraction musculaire qui me pousserait à, comme eux, accélérer mes mouvements. Ce hoquet me ferait bien trébucher dans mon inertie patiemment acquise, pour me précipiter dans une quelconque (pré)occupation. Et souvent, je trébuche, effectivement, et l'espace de quelques instants, m'affaire. Ce tic me met en affaire. Je suis encore un piètre paresseux.&lt;br /&gt;
Malgré cela, je crois pouvoir affirmer que le présent texte ne participe pas de ces soubresauts incontrôlés. En effet, il a été inspiré, rêvassé, ruminé, mûri, rédigé sur une trop longue période - en témoignent les événements introductifs -, au gré de mon humeur. Aussi : il n'a été commandé par rien ni personne, n'a pas été contraint par aucune échéance, n'a subi aucune pression. Je le répète : il n'est que la résonance que prend, dans le présent medium, une tension du monde et de la société qui s'est communiquée à ma vie, et par l'intermédiaire de celle-ci. Dans cette affaire, je n'ai été qu'une courroie de transmission. J'ai laissé se déployer dans mon existence cette tension qui me dépasse infiniment. Je l'y ai accueillie et l'y ai fait sonner tant bien que mal, la communiquant maladroitement à ce support en la convertissant en mots. Bien sûr, il y a là quelque chose de thérapeutique : en faisant passer la tension - comme quand on joue au « téléphone arabe » - plus loin que moi, je libère mon existence de tout son poids, j'évite d'être écrasé, engorgé, obstrué, explosé. Et de ce fait, je me libère également du poids que pourrait représenter toute culpabilité. On n'est véritablement coupable, redevable, responsable que si l'on est le dernier ressort. Si la tension ne me déchire pas, si elle ne m'écartèle plus, c'est parce qu'elle ne fait plus que passer par moi, pour éclater ou s'amortir plus loin. Ici même, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il n'y a point de balance, faute de pivot absolument fixe (comme un Dieu a pu l'être): il n'y a qu'un univers infiniment complexe qui se présente comme une pelote enchevêtrée qui palpite, parcourue de chocs, de tensions, de tractions, de frictions, de pressions et de zones de paix qui, localement, peuvent parfois donner l'impression de se contrebalancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ou plutôt : à nouveau localement, je puis, si je le désire, faire levier. Si je choisis judicieusement un pivot transitoire, je peux y faire peser la tension afin de la dévier, de la dompter, de la détourner et éventuellement de la retourner. La technologie qui me permet d'écrire aujourd'hui est un tel point d'appui. Mon « droit au chômage » en est un autre. Tout l'art est là : prendre appui pour canaliser les forces. S'il faut utiliser le mot « travail » pour quelque chose d'éminemment positif, c'est peut-être ici. Le véritable travail, celui dont on dit : « ça, c'est du travail », consisterait en ceci : cultiver l'art du pivot, choisir le point d'appui sur lequel faire porter l'effort le plus économique possible, afin de s'épargner le plus de peine possible. Ce travail ne peut pas être contraint : il lui faut le temps de l'observation, de la découverte et de la réflexion. Il lui faut le temps du génie et de la créativité. Aux antipodes d'une soumission à une quelconque contrainte, il est l'art d'esquiver la contrainte et de la contraindre elle-même à prendre une route qu'on lui a choisie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce site même est l'exemple vivant d'un tel art au travail. Rien ni personne ne l'a commandé. Il est un ingénieux pivot, soigneusement ouvragé pendant des heures de loisirs, où peuvent tournoyer, résonner et chanter diverses manifestations de la vie. Si l'on entend par travail cette activité libre et gratuite qui aménage le monde pour qu'il soit moins tendu, plus paisible, plus varié et plus dansant, on ne peut que souhaiter que ceux qui ont envie de travailler soient laissés en paix et soient même encouragés. Disons-le carrément : le travail en ce sens-là ne peut vraiment s'épanouir pleinement qu'au sein d'une vie de loisir, une vie qui n'est pas à « gagner ». Il ne s'agit pas d'un travail que l'on &lt;i&gt;a&lt;/i&gt;, que l'on &lt;i&gt;cherche&lt;/i&gt;, que l'on &lt;i&gt;veut&lt;/i&gt;, ou qu'il &lt;i&gt;faut trouver&lt;/i&gt;, mais du travail que l'on &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt; ou qu'&lt;i&gt;il y a&lt;/i&gt;...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mai-juin 2006</description>
</item>
<item>
<title>Les ordures c'est le père noel</title>
<guid>http://www.surlaterre.org/Articles/LesOrduresCEstLePereNoel</guid>
<dc:creator>SimoN</dc:creator>
<pubDate>Mon, 05 Dec 2005 20:16:00 GMT</pubDate>
<link>http://www.surlaterre.org/Articles/LesOrduresCEstLePereNoel</link>
<description>&lt;blockquote&gt;Où il sera question d'inventer de nouvelles manières de vivre, prospères,  libérées, solidaires et conviviales à partir des détritus de notre civilisation industrielle et de consommation. Et où il sera question de rompre avec une métaphysique de la déchéance.&lt;/blockquote&gt;&lt;div style=&quot;float:right;margin-left:10px;&quot; class=&quot;droite&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.surlaterre.org/wiki/files/articles/lesordurescestleperenoel/logo.png&quot; /&gt;&lt;/div&gt;Il est réjouissant que quelqu'un ait pris la peine d'écrire un article, remarquablement bien illustré, sur &lt;a class=&quot;s75 fiches/rechaudatheburkinabe &quot; href=&quot;http://www.surlaterre.org/Fiches/RechaudATheBurkinabe&quot;&gt;le réchaud burkinabais&lt;/a&gt;, afin de faire profiter nos concitoyens et néanmoins amis de cette technologie bien conviviale et sympathique. C'est pourquoi je salue l'initiative de Sim.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J'ai eu la chance, il y a plusieurs années, d'assister à l'arrivée en Europe de ce que je crois être le premier modèle importé (par un camarade), qui a inspiré l'article susdit, et d'avoir le loisir d'en confectionner un (bien moins soigné que celui de Simon) à cette occasion. Ma compagne et moi avions alors vécu avec bonheur une semaine de périple pédestre en Ardèche, en cuisinant exclusivement sur ce réchaud léger, peu encombrant, pratique, économique et écologique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous avons tous été séduits par l'ingéniosité de la récupération des rebuts d'une technologie déjà sympathique, le vélo, remodelés dans un ustensile de convivialité. Cet objet de petite taille et de modeste valeur marchande, le réchaud burkinabais, traité ici avec les larges honneurs dus à un ambassadeur, est le digne représentant d'une industrie (au sens ancien d'activité habile et assidue) largement présente dans ce que l'on appelait encore naguère par ici le Tiers monde. Cette appellation désuète et disgracieuse manifeste d'ailleurs à merveille le cheminement qu'effectuent les matériaux que nous considérerons ici : tout d'abord valorisés dans le monde « occidentalisé » qui se dit premier, « déchéant » ensuite, afin d'y trouver une nouvelle vie, vers les ruines de l'éphémère deuxième monde socialiste ou en bout de course, le troisième et dernier des mondes, dévasté pour la prospérité des premiers, et qui représente bien, en quantité, un bon tiers de la planète.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a là à la fois un trajet effectué par des ressources, une histoire « vécue » par des morceaux de matière arrachés à la terre, des transformations, la mobilisation et l'incorporation de génie humain dans cette matière, des questions de &lt;i&gt;valeur&lt;/i&gt; ajoutée, retirée, mais aussi des hiérarchies, des relations de pouvoir, de dépendance, de prestige, de survie, d'envie, de lassitude, de renoncement, d'enthousiasme, d'indifférence, d'exclusion, de mépris. Le réchaud burkinabais, comme beaucoup de ces objets que nous pouvons rencontrer dans notre vie, peut nous servir de guide, par son histoire, pour explorer quelque portion du monde dans lequel nous vivons, pour peu que l'on accepte de le suivre et de l'écouter, ou plutôt de le &lt;i&gt;lire&lt;/i&gt;. C'est qu'à même l'objet, on peut repérer une multitude de traces et d'indices de son parcours et des étapes qui l'ont jalonné. Habitués à lire des textes tels que celui-ci, relativement intéressants certes (du moins je l'espère) mais tant éloignés de l'empreinte de la réalité, puisque passés par le filtre d'une intentionnalité tellement appauvrissante, nous avons largement perdu l'art de lire et d'interpréter la multitude de traces pour la plupart non intentionnelles dont regorge notre environnement. Or il s'agit là du premier art de la lecture, de celui qui fut longtemps une question de survie - comme l'est souvent actuellement l'art secondaire de la lecture des textes : aujourd'hui et dans nos sociétés, la survie dépend largement de l'interprétation de l'intention d'autrui à travers les &lt;i&gt;signes&lt;/i&gt;qu'il produit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bref, lisons à même notre sympathique réchaud la terrible histoire qu'il nous raconte. Comme je l'ai déjà suggéré, il s'agit de l'histoire d'une &lt;i&gt;déchéance&lt;/i&gt;. Le mot renvoie à une &lt;i&gt;chute&lt;/i&gt;, « déchet » renverrait également à « déchier », mais le mouvement reste le même. Il y a donc à la fois dévaluation, dégringolade sur une échelle de valeurs, régression, perte de dignité et d'authenticité (comme dans la chute d'Adam dans le péché, la chute platonicienne de l'âme céleste dans un corps matériel corruptible, la réincarnation dans un être « inférieur », ou le &lt;i&gt;Verfallen&lt;/i&gt; chez Heidegger), abandon et retour à la terre. Dans des cultures comme les nôtres - à moins que cela soit un archétype universel, je ne sais pas - où le haut est valorisé par rapport au bas - songeons à l'orientation purement arbitraire et avantageuse pour nous des mappemondes et autres planisphères (essayez d'orienter une mappemonde avec le sud en haut et cherchez l'Europe, si si, essayez... c'est édifiant) -, tout mouvement d'abaissement  est considéré comme non-souhaitable, à éviter et digne de mépris. Le haut, le ciel, lieu du divin, du bien, de l'esprit actif et omniscient, du pouvoir ordonnateur, de la puissance et de la perfection (dans la course des astres) jouit dans nos traditions judéo-hellénico-islamo-chrétiennes d'une préséance sur le sol, la terre, le substrat, la matière passive, la corruption, l'inertie, le mélange, l'aveuglement, le désordre et la soumission. Nous sommes encore largement tributaires d'un idéal de pureté céleste qui connote l'éternité et l'immuabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bref, j'insiste lourdement sur cette notion de &lt;i&gt;valeur&lt;/i&gt;, d'évaluation qui, dans son sens ancien latin&lt;i&gt;valere&lt;/i&gt; signifiait de manière assez neutre le simple fait de se bien porter. Ceux qui ont fait un peu de latin se rappellent sans doute que l'expression &lt;i&gt;vale !&lt;/i&gt;, correspondant à notre « salut ! », voulait dire « porte-toi bien ! » Lorsqu'on songe au lourd sens religieux qu'a pris l'innocent &lt;i&gt;salut&lt;/i&gt;, bien loin du convivial souhait de bonne santé encore perceptible dans la formule italienne en usage lorsqu'on trinque, associé aux thèmes de la résurrection, de l'immortalité de l'âme, du péché, du Jugement, de la justification, de l'élection, de la piété, on ne peut que frémir en entendant la formule quotidienne. Tout aussi étonnant est le sens quasi exclusivement pécuniaire (et singulièrement boursier !) qu'a pris le mot « valeur » aujourd'hui, conjointement avec un sens moral bien affirmé. Détrompez-moi si ce sens de « valeurs » morales - à la fois comme « principes », « positions », « convictions » traduits en actes, en comportements (valeureux) - ne tend pas à devenir un tantinet ringard en ce qui concerne les individus (quelqu'un « qui a, défend ou vit des valeurs ») et ne glisse pas du côté des firmes commerciales (les très à la modes « valeurs d'entreprise »). Si l'entreprise marchande commence à monopoliser la notion de valeur, il y a, je crois, de quoi s'inquiéter, n'est-ce pas ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J'espère en tout cas avoir rendu sensible le glissement sémantique du vocabulaire de la valeur, depuis la bonne santé, vers le salut de l'âme à travers une certaine moralité, enfin vers la santé économique et financière. Je ne sais si le tableau est totalement pertinent, mais je crois qu'il gagne à être médité. Je me permettrai juste de suggérer la connotation proprement morale qu'aurait pris l'argent dans notre histoire, passant à travers le filtre de l'association étonnante entre l'ascèse religieuse, l'efficacité économique et la puissance financière qu'incarnèrent successivement la vie des monastères chrétiens médiévaux, puis celle de certaines sectes protestantes principalement implantées aux États-Unis. Dans le cas de certaines morales extrêmes, ayant fortement influencé la mentalité américaine dont nous sommes largement tributaires, la prospérité financière était considérée comme indice de moralité, voire d'élection, et donc de salut dans l'au-delà. (Cf. Max Weber : &lt;i&gt;L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme&lt;/i&gt;Ce point mériterait un traitement à part entière, que je n'entamerai pas ici.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Que l'on garde à l'esprit, pour ce qui nous occupe, la &lt;i&gt;discrimination&lt;/i&gt; que s'est mise à opérer la notion de « valeur » entre le bien et le mal, l'élévation et la chute, l'ange et le démon, la chose a convoiter et celle à rejeter, les gens bien et la crapule, les élus et les damnés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le cas de mon innocent réchaud à thé, la roue de vélo est un déchet, une ordure. Elle fait horreur au cycliste, tant elle est déchéante. Tordue, rouillée, cassée, corrompue, elle a été rattrapée par l'entropie, elle a succombé aux forces du chaos qui habitent la matière, et ne peut plus remplir le dessein de son créateur. Elle a trahi les espérances que l'on avait placées en elle, mais c'était prévisible, étant donnée sa nature limitée par la matérialité. Elle ne tourne plus rond et devient une insulte à l'harmonie de l'univers. Elle doit débarrasser le plancher, payer sa défection par un exil définitif et si possible l'anéantissement. Elle encombre l'espace où tout doit « rouler ». Elle dérange l'ordre et la propreté d'un monde où tout doit avoir une fonction, tout doit s'inscrire dans un complexe utilitaire, seul à la mesure d'un dessein intelligent. Le déchet est ce qui dérange, encombre et fait horreur : il doit disparaître. Il doit sortir du ressort des gens bien, sains, propres, intelligents, organisés, ordonnés, utiles, en phase avec l'harmonie du monde. Ce n'est plus leur problème. Définitivement perdu pour le salut, damné, le déchet doit être livré aux forces infernales elles-mêmes irrécupérables et qui oeuvrent au désordre et à la destruction.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le tableau est grandiose, dantesque, boschéen, d'une formidable intensité dramatique : l'affrontement et la dialectique entre les forces du bien et les ruses du mal (les « héros du bien » contre les « génies du mal », comme les désignait un dessin animé américain qui a captivé mon enfance que d'aucuns reconnaîtront peut-être - pourquoi le bien dispose-t-il de héros et le mal, de génies ; pourquoi les héros sont-ils valeureux et les génies, malins ?, je me le suis toujours demandé.) Seulement voilà : notre sympathique réchaud transcende cette belle partition de l'univers. Dans les mains d'un lointain bricoleur burkinabais ou de notre ami Simon, la créature déchue excite le génie créateur pour renaître à une nouvelle vie, transfigurée. Portant encore à même ses formes la marque pas du tout dérangeante et même sympathique de son existence passée, elle s'inscrit à présent dans un nouveau complexe de relations, pas nécessairement ni unanimement « utilitaires », mais en tout cas pénétré d'inventivité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J'ai toujours été passionné par les déchets. Loin de les trouver rebutants, j'y ai toujours rencontré, comme de nombreux enfants, l'occasion de créer des complexes de jeu à la mesure de mon imagination. Vite lassé des figurines en plastique de grande valeur marchande et incarnant les héros et génies du dessin animé susdit que je faisais acheter à mes parents, je passais des heures à confectionner toutes sortes de machines et d'édifices au moyen de caisses en carton, bouteilles en plastiques, bouts de bois, chutes de papier. Le fait qu'ils ne soient convoités par personne (contrairement aux figurines), m'ouvrait à la fondamentale &lt;i&gt;disponibilité&lt;/i&gt;des détritus. Leur &lt;i&gt;gratuité&lt;/i&gt; aussi, étrangement, me les rendait sympathiques. Je dis « étrangement », parce que d'habitude, la valeur accordée à un objet est proportionnelle à son prix. Je ne sais pas pourquoi, j'ai, adolescent, considéré qu'on ne méritait pas quelque chose que l'on payait avec de l'argent, et que le gratuit avait infiniment plus de saveur. Y a-t-il un psy dans la salle ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mon attrait pour les ordures n'a pas faibli. Actuellement, je m'enorgueillis encore de m'équiper avec de la récupération, j'accueille l'installation d'un conteneur comme l'ouverture d'un centre commercial et lors des « grandes poubelles » que j'attends comme d'autres les soldes, je pars faire mon shopping, tout excité. Je visite régulièrement le manège proche de mon domicile pour y quérir du fumier frais de cheval pour mon potager, fumier qui pour moi a de l'or plus que la couleur. Je m'entête sans doute stupidement à solliciter de la part des autres habitants de mon immeuble une contribution à mon compost de déchets ménagers. Ma dernière trouvaille dont je ne suis pas peu fier : la confection, au moyen de matériel de récupération, de « toilettes sèches », soit un WC intégré qui produira, selon mes espérances, et ce sans utilisation d'eau ni évacuation à l'égout, un matériau riche et compostable à partir de mes propres excréments et de copeaux de bois ramassés en forêt. Ce doit être compulsif... Ma compagne kote dans un petit appartement au troisième étage, sans jardin et dans une autre ville. Je n'ai pu m'empêcher de nous lancer le défi de réaliser avec ses déchets ménagers un compost d'appartement dans un box en plastique, sans odeurs ni mouches. Après deux mois, l'expérience semble concluante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque j'ai démarré mon potager, il y a quelque temps, j'avais négligé l'aspect « compost et fumier », comptant sur la générosité de la terre. Mais la terre, si on ne l'alimente pas, ne produit quasi rien : je n'ai eu, la première année, que des légumes chétifs. J'avais laissé les « mauvaises herbes » de mon désherbage inaugural en suspens dans des sacs poubelles, ne sachant qu'en faire. Ils encombraient le terrain. Depuis, j'ai appris à les intégrer à un compost, que j'épands copieusement et qui me donne des légumes abondants, costauds et savoureux. Une connaissance, a qui j'avais demandé de récolter mes légumes pendant mon absence, fut séduite par la générosité du jardin et décida d'en commencer un. Elle me demanda conseil. Tirant les leçons de mes négligences et déboires passés, je lui dit que le plus important pour commencer, c'était l'établissement d'un bon compost et l'épandage de fumier. Elle renonça à son projet : pour elle, tout cela était tellement &lt;i&gt;sale&lt;/i&gt;. Elle voulait des légumes, pas manipuler des ordures. Sur ce coup-là, j'ai sans doute manqué de tact.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour un peu « relever » le niveau - puisqu'on est dans une métaphysique du haut et du bas - j'ai lu récemment un livre remarquable : &lt;i&gt;La saga des ordures, du Moyen Âge à nos jours&lt;/i&gt;de Catherine de Silguy (1989) (son &lt;i&gt;Histoire des hommes et de leurs ordures&lt;/i&gt; est plus récente, mais le contenu est sensiblement le même). Je voudrais vous faire profiter maintenant des quelques réflexions que m'a inspirées cette lecture que je vous conseille par ailleurs vivement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout d'abord, il ressort que le déchet est un problème avant tout urbain. A la campagne, tout ou à peu près est récupéré, sinon stocké en vue d'un usage futur. Un espace abondant, des temporalités longues et une certaine familiarité des hommes avec les processus naturels dans leur intégralité font que la notion de déchet est toute relative et transitoire, et que la poubelle n'a pas lieu d'être. Le citadin, par contre, ne sait que faire de ses détritus. Indiscipliné, irresponsable, anonyme et insignifiant dans la masse, vivant dans l'immédiat et fermé sur son cocon privé, il jette littéralement, pêle-mêle, ce dont il ne veut plus, sur l'espace public, et considère que ce n'est dès lors « plus son problème ». Le paysan se trouve à chaque point du cycle des transformations, de la production à la consommation : il est capable de donner une destination à chaque produit selon sa nature, afin d'alimenter le cycle au mieux. Le citadin n'occupe qu'une place ténue dans les processus, il ne prend guère le temps de prendre un point de vue global sur eux, il a l'impression de n'être qu'un rouage minime d'une immense machine dont le fonctionnement lui échappe, et sur lequel il n'a aucun pouvoir. Il vit dans des espaces artificiellement réduits et confinés et s'en évade par des rêves tout aussi artificiels. La proximité de tout, l'immédiateté, engendrent des rythmes de vie accélérés qui prennent des raccourcis et sautent allègrement des étapes. Vivant de la campagne par des circuits détournés, le citadin court-circuite les rythmes naturels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La campagne alimente les villes des surplus engendrés par l'efficacité de ses techniques, et donc sa connaissance des processus naturels. La ville saute dans le train en marche de ces processus à un moment où ça l'arrange, y prend une part ténue mais intense et y engendre une production abondante de ce qu'elle considère comme déchet, faute de pouvoir lui assigner une place dans ces processus. Juste avant de ressauter hors du train, à nouveau quand cela l'arrange, la ville se retrouve avec sur les bras un bagage bien encombrant qui ne l'arrange pas du tout.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jadis, une multitude de petits métiers s'était fait une spécialité de tirer parti de cette « boue des villes », afin d'en soutirer tout ce qui pouvait être réinséré dans le circuit. Les paysans qui venaient vendre leurs produits en ville en repartaient avec une « gadoue » qu'ils utilisaient pour amender leurs champs. Les chiffonniers et autres récupérateurs farfouillaient dans les tas d'immondices laissés sur la rue par les citadins pour en retirer des chiffons, des os, des cheveux, des restes de nourriture pour les porcs, des morceaux de verre ou de ferraille. Ces matériaux étaient ensuite triés, sériés et revendus à travers une organisation souvent complexe et très structurée. Jusqu'au milieu du XIXe siècle, dans nos pays, tout le papier était produit à partir de chiffons ainsi récupérés, pas un arbre n'était abattu à cette fin !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le tableau semble idyllique, mais ne nous y trompons pas : la gestion des détritus c'est toujours déroulée dans la tension. Tension entre les autorités, les habitants et les récupérateurs. Les premiers tentant de lutter contre l'insécurité, l'encombrement, la saleté, les épidémies, les deuxièmes s'efforçant d' « en faire le moins possible », et les troisièmes n'ayant cure des deux autres, leur rendant bien le mépris, voire l'hostilité que ceux-là leur témoignaient. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est que ceux que j'ai nommés les « récupérateurs » étaient considérés comme une masse grouillante et elle-même encombrante de miséreux et autres crapules dont l'existence était aussi peu souhaitable que celle des déchets eux-mêmes, déchets grâce auxquels ils survivaient, leur nature inférieure, perverse et corrompue ne leur laissant d'autres perspectives plus nobles. Ces véritables recycleurs n'étaient guère vus comme les providentiels auxiliaires de la nature qui réinséraient habilement dans ses processus des matériaux égarés, mais comme des êtres dénaturés, irrécupérables, une pollution, une insulte aux perfections de la vie civilisée, à exclure, à faire disparaître.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parmi ces gens qui vivaient de fait dans la misère la plus noire, toujours rebelles à toute autorité, sinon celle qu'ils instituaient eux-mêmes, il était des enfants nés dans cette misère, mais également des marginaux, des révoltés, des réfractaires idéologiques aux contraintes de la vie bourgeoise policée, dont certains étaient lettrés. Quoi qu'il en soit, cette engeance était frappée par les « gens bien » du sceau du mal, tout comme les ordures dans lesquelles elle se vautrait. Elle perturbait l'ordre du monde et entachait sa pureté morale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je crois que l'on commence à percevoir que le mépris des déchets va de pair avec le mépris de certaines gens, et participe d'une vision étriquée alimentée à la fois par une soumission à un ordre illusoire et une suffisance bornée. La connotation morale que prend étrangement ce qui n'est qu'un produit neutre et inévitable de processus naturels indifférents à la morale, manifeste toute une métaphysique à l'œuvre au cœur de la civilisation. Celle-ci reconfigure le monde en y établissant des hiérarchies, en distribuant des valeurs souvent arbitraires, et omet souvent de faire retour sur soi et d'interroger sa propre pertinence par rapport aux contraintes du milieu. C'est un peu comme si l'œuvre civilisatrice oubliait qu'elle s'inscrit dans un monde pré-existant, en s'en croyant la créatrice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Car c'est au nom de la civilisation qu'à la fin du XIXe siècle, on « assainit » les grandes villes de leur racaille fouille-m... en préconisant l'usage des poubelles, en perfectionnant un service de voirie qui porta la gadoue urbaine sur des décharges bien loin des regards, et en lavant à grandes eaux l'espace pavé pour envoyer de manière indifférenciée « tout-à-l'égout ». C'est l'époque de l' « hygiénisme » qui, alarmé par l'univers des microbes révélé par Pasteur, dépassant de loin les quelques précautions et habitudes salutaires à mettre en place, en fit une réelle phobie - trop d'hygiène tue l'hygiène ! C'est également l'époque (riche en -ismes) de l' « eugénisme », soit d'une entreprise de purification de la « société » (terme mis en avant à cette même époque) de ses éléments considérés comme débiles. Aux États-Unis, notamment, on eut recours à des stérilisations en masse de gens considérés comme inférieurs, parce que ... pauvres. En fait, les « gens bien » commencèrent à paniquer face à la prolifération de masses prolétaires, suite à l'industrialisation. C'est aussi l'époque où l'on considéra comme non-scientifique, et donc ridicule, l'utilisation de gadoues et fumiers en agriculture. La chimie se targuait en effet d'avoir découvert le secret du fonctionnement de la machine-plante : celle-ci carburait tout simplement au NPK. Autrement dit : elle consommait essentiellement de l'azote, du phosphore et du potassium en diverses proportions. C'est enfin l'époque du colonialisme, soit de l'exploitation intense de ces terres lointaines, non-civilisées, qui fournissaient notamment en abondance ces éléments, ainsi que la main d'œuvre pour les extraire, éléments que des géants d'acier transportaient à toute vitesse à travers les océans par la force de la vapeur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette époque fut celle d'un gigantesque orgasme machinique où la Science, l'Industrie, la Société, la Civilisation, la Nation, l'Occident se gonflèrent de suffisance avant d'éclater comme une bombe à fragmentation au cours du mouvementé XXe siècle. C'est cette histoire que nous raconte notre humble réchaud à thé. Le métal dont il est fait : il contient probablement de l'aluminium issu des anciennes colonies, extrait par qui, dans quelles conditions ? Ses éléments sont des produits de l'industrie. Quels ingénieurs les conçurent, ou conçurent les machines pour les fabriquer ? Où habitent-ils, dans des villes ou des banlieues résidentielles ? Où se situe l'usine qui les a fabriqués ? Peut-être délocalisée... ? Quels actionnaires possèdent-ils les parts de l'entreprise à laquelle appartient l'usine ? Ces fonds sont-ils liés à de l'armement, des médicaments, de l'agro-alimentaire, du nucléaire ? Quels transports tout cela a-t-il subi ? A qui le vélo était-il destiné ? A la Saint-Nicolas d'enfants sages ? A un employé « écolo » pour se rendre à son boulot ? A la promenade du dimanche ? Au transport quotidien de masses de marchandises, au Burkina-Faso ? Pourquoi le vélo a-t-il été mis au rebus ? A-t-il eu deux vies, une en Europe et une en Afrique ? Les pièces ont-elles été trouvées sur une décharge, dans la rue, volées ? Par qui ? Celui qui a vendu le réchaud original à notre ami P., qu'a-t-il fait avec cet argent ? A-t-il nourri remboursé des dettes de jeu, nourri sa famille, payé l'école de ses enfants, des soins médicaux ? A-t-il acheté des préservatifs pour se prémunir du sida ? A-t-il été racketté par une mafia ? S'est-il acheté du Coca-Cola, des cigarettes, de l'alcool, de la drogue ?... Et notre ami P., qui avait une vie bien tranquille ici, dans un pays d'abondance, pourquoi est-il parti au fin fond de l'Afrique ? Est-il allé y chercher quelque chose ? A-t-il fui quelque chose en partant ? Avec quoi est-il revenu (outre le réchaud) ? Qu'est-ce qui fait que tant de jeunes européens vivant dans l'abondance sont attirés par les pays où il y a de la misère (prix de l'abondance européenne) ? Et qu'est-ce qui pousse des jeunes européens à reproduire des réchauds à charbon alors qu'ils vivent entourés de réchauds à gaz, à électricité, à micro-ondes, etc. ? Et qu'est-ce qui me pousse à écrire là-dessus ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et le thé qui est préparé au moyen du réchaud, il renvoie à d'anciens liens commerciaux avec l'Orient lointain (comment a-t-il été produit lui-même, transporté, échangé ?...), il renvoie à des pratiques de palabre, de discussion, de négociation ou de vain bavardage. Ces vertus médicinales éveillent les sens, l'attention, pacifient les rapports humains. Son goût aide à apprivoiser l'amertume de la vie, à même la savourer. Il rassemble les quatre éléments traditionnels : la terre où pousse l'arbuste qui fournit le thé et l'arbre qui fournit le combustible, le feu, l'air qui active le précédent, et l'eau qui bout. Autour de lui s'agrége un rituel, des gestes répétés, parfaits, dansés, rassurants. Il met en scène le partage, l'hospitalité, la convivialité. Il marque la pause, l'oisiveté, le loisir, l'arrêt des activités utilitaires et la jouissance. Qui rassemble-t-il autour de lui ? Hommes, femmes, enfants, vieillards, étrangers, pauvres et riches, instruits et illettrés, chrétiens, musulmans et animistes, membres de telle et telle ethnie, humbles et puissants ? Fait-il des exclus ? Et il consomme et consume. Dans un pays où l'eau et l'arbre sont rares, précieux et en danger, il sacrifie l'un et l'autre sur un autel miniature. Geste absurde ou hautement signifiant ? Voilà un aperçu de ce que l'on peut lire à même la modeste structure de métal. Sans doute y verrez-vous bien d'autres choses...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais vous me direz que j'ai perdu mes ordures en route. Exactement ! Je les ai perdues parce que l'histoire que nous raconte le réchaud burkinabais évacue proprement la notion d'ordure, de déchet, de détritus, d'immondice. Elle la rend superflue et la vide de toute sa substance. J'espère que ressort de mes longues pérégrinations l'essence de cette notion, ou plutôt le geste qu'elle accomplit : &lt;i&gt;elle tranche et exclut&lt;/i&gt;. Qualifier quelque chose de déchet, c'est effectuer une coupure artificielle dans la réalité, c'est interrompre fictivement les processus à l'œuvre dans l'univers, valoriser ce qui est en amont de cette césure et en disqualifier complètement l'aval. Le déchet est toujours relatif : il peut être le déchet, le résidu d'une activité, d'une phase du processus. Mais le même matériau sera en même temps matière première, ressource, richesse pour une phase suivante, pour une autre activité non moins noble. Les industriels l'ont bien compris et dans les coulisses de la production de masse, rien ne se perd, rien ne se crée... C'est ainsi qu'on en vient à nourrir des vaches avec des farines de plumes de poulets ou des huiles de vidange... Le tout est de voir quelle est la meilleure matière première à quelle activité, et de savoir si l'on désire la qualité et la durabilité ou la rentabilité financière... &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais sur la scène de la consommation de masse, le déchet est un personnage essentiel. Vous le reconnaîtrez sans peine, c'est celui qui rampe avant de disparaître dans une trappe, l'éternel disgracié. En fait, chaque personnage est destiné tôt ou tard (en réalité de plus en plus tôt) à devenir le déchet. Le héros triomphant d'aujourd'hui sera le déchet de demain. C'est une sorte de destinée. Et le geste de &lt;i&gt;jeter&lt;/i&gt; est un des gestes fondamentaux de la dramaturgie, pendant de celui d'&lt;i&gt;acheter&lt;/i&gt;. Le scénario classique se présente à peu près ainsi : le héros s'échine à travailler, soit à exercer une activité souvent perçue comme absurde dans un environnement absurde, ensuite il perçoit une &lt;i&gt;rémunération&lt;/i&gt; pour ses actes, qui lui permettra, dans un temps différent appelé &lt;i&gt;loisir&lt;/i&gt;ou « temps libre » de jouir de l'abondance produite par son travail et celui de ses semblables en achetant différentes choses lui promettant béatitude. Mais celle-ci est fugitive, toujours différée car l'objet convoité se dégrade aussitôt acheté et devient vite déchet, repoussant et repoussé, afin que le processus puisse recommencer et ne s'interrompe pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J'irai jusqu'à suggérer qu'il s'agit là d'une véritable métaphysique, voire d'une théologie où la déchéance joue un rôle essentiel, comme dans ces récits mythiques qui fondent nos cultures (la Bible, les mythologies, les mythes platoniciens). Ne peut-on d'ailleurs y voir un héritage sécularisé de ces récits qui ont structuré pendant des millénaires nos vies, nos espoirs et nos attentes ? Cette métaphysique met en scène une bi-partition de la réalité entre l'ordre de l'esprit, du bien, de la pureté, de la perfection, et l'ordre de la matière, inférieur, corrompant, pervers. Par le geste créateur, l'esprit ou forme s'incorpore dans la matière. Mais cette incorporation correspond à une chute et la matière, orientée vers le mal, entraîne la forme incarnée à sa perte. D'où la nécessité de recommencer sans cesse le geste créateur. L'homme, participant à la fois d'esprit et de matière, doit payer par la peine de son travail sa dette de pécheur congénital. Si sa conduite est conforme à l'esprit et donc à l'ordre et à la pureté sans mélange, il se rachète de son incarnation matérielle, et acquiert donc le droit de jouir de la béatitude hors du temps, dans une autre vie. Cet homme est donc authentique dans la mesure où il s'arrache à la matière, soit dans la mesure où il &lt;i&gt;repousse&lt;/i&gt; celle-ci. Dans cette dramaturgie, il y a donc toujours un déchet. Comme la matière suit une pente irrésistible vers le bas, en s'y attachant, on ne peut qu'être entraîné avec elle vers les enfers. En tant que telle, elle ne peut être rachetée, élevée. Seuls les êtres qui possèdent une participation à l'esprit (les hommes, depuis peu les femmes, les étrangers, les pauvres et peut-être même certains animaux) peuvent s'ils en ont la force s'arracher de la part de matière qui les constitue, par une morale exemplaire, ou par l'intervention de Dieu en Jésus-Christ, par le pardon, selon les versions. Mais tout ce qui est matière est carrément, d'emblée et définitivement, déchet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je suggérerai (et je ne suis pas le seul) que notre société industrielle de consommation de masse carbure à la sécularisation de ces structures d'origine théologique. En instaurant les vacances, les loisirs, les congés payés, elle exploite l'attente d'un paradis d'abondance et de félicité qui, du fait qu'il n'est jamais que terrestre et temporel, n'est jamais plein. La béatitude spirituelle qui passe par la matière ne peut satisfaire cette soif de plénitude et provoque donc un continuel rejet et un éternel recommencement du processus. L'usure des équipements de consommation - comme on peut le constater avec les GSM qui ne tiennent qu'un an ou deux, malgré notre science et notre technologie avancées - est donc une usure « métaphysique », une déchéance spirituelle immédiate, due à l'attente de plénitude que ces équipements ne peuvent satisfaire. Toute cette matière qui ne peut être que transitoire n'est destinée qu'à aller croupir en enfer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Même chose pour les innombrables emballages qui finissent à la poubelle. Ils sont l'enveloppe corporelle qui masque, protège et annonce l'âme du produit. Sans hésitation, on les écarte et les précipite aux oubliettes pour jouir de la quintessence qu'ils abritent. Ils supportent les images, les icônes à travers lesquelles on s'élève (en les écartant) vers le divin. Jeter, tout comme acheter, fait partie du cheminement spirituel contemporain vers la divinité, dans un geste toujours renouvelé, de renouvellement, précisément. Qui n'a jamais éprouvé ce sentiment de sainteté, de sérénité intérieure que l'on éprouve lorsqu'on a fermé le sac poubelle, et qui n'est complet que lorsqu'on revient de l'avoir mis à la rue. Comme si l'on avait réussi à refermer la boîte de Pandore et à la précipiter au fond des abysses. Ce sentiment n'a d'égal que le soulagement de s'être débarrassé d'une canette encombrante dans une poubelle publique, ou encore l'euphorie qui accompagne le retour de courses, l'accueil de nouveaux paquets et leur déballage...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce scénario, le déchet est voué à la destruction et à l'oubli, déjà précipité dans la masse indifférenciée et occultée de ses semblables, à l'intérieur d'un sac en plastique bien propre, antichambre de l'enfer... allons revoir les tableaux de Jérôme Bosch. (Et si on faisait des sacs transparents pour ces déchets-là... ?) Transparents, les sacs de matériaux recyclables tiennent un discours tout autre : ils ne sont qu'un purgatoire, de même que les bulles à verre. Des catégories de pécheurs récupérables et sélectionnés y attendent une nouvelle vie. Cette matière-là, celle de ces « élus », est plus proche de l'esprit, elle lui est plastique, se prête plus facilement à sa forme que lui confère l'industrie démiurgique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Notre réchaud, quant à lui, transcende allègrement ces catégories d'exclusion. Ses éléments n'iront pas croupir en enfer : ils suscitent la créativité et consacrent l'avènement d'une nouvelle entité, d'une nouvelle vie. Modifions l'intrigue classique : les rebuts ne sont pas perdus, il sont &lt;i&gt;libres&lt;/i&gt;. La déchéance n'est plus une chute, c'est une libération. La matière y est rendue disponible pour entrer dans de nouvelles configurations. Le bricoleur burkinabais enrichit le travail de l'ingénieur qui a conçu le moyeu de la roue de vélo, et le travail de l'ingénieur excite l'inventivité du bricoleur. La matière n'est plus synonyme de déchéance, de corruption, de chaos, d'enlisement, elle devient le matériau de l'artisan. Elle est un corps, une substance affirmée, disponible, qui présente certains caractères que l'habile technicien va apprendre à apprécier pour éventuellement les considérer comme adaptés à ses desseins. L'artisan va promouvoir la matière comme substrat de son dispositif, lequel répond à un de ses projets. A la fois, il va soumettre cette matière à son plan, et il va lui-même se soumettre aux contraintes du matériau. Bien souvent, c'est la rencontre de la matière et de ses caractéristiques qui fait germer le projet dans le chef de l'artisan. Paradoxalement, c'est ici la matière qui est créatrice de formes, qui est « spirituelle ». S'il n'y avait pas eu la roue de vélo et les bouts de fil de fer, y aurait-il eu des réchauds à thé portatifs, et toute la vie qui s'est formée autour d'eux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme le montre Catherine de Silguy, l'art du XXe siècle a bien manifesté cette créativité et cette disponibilité de la matière, art qui s'est abondamment alimenté dans les ordures de la société industrielle. Par la récupération de ces matériaux déchus qui portent encore ostensiblement la trace de leur existence éphémère passée dans le paradis consumériste, cet art, parce qu'il est art, court-circuite la dramaturgie de la déchéance. En inscrivant dans l'espace extatique de l'œuvre ces éléments rejetés, et en célébrant leurs formes, il en fait réellement un paradis hors du temps, et les décharge de leur pesanteur morale. Les détritus fascinent les artistes, les enfants et les exclus, justement parce qu'ils n'intéressent plus personne, ils sont désormais entièrement libres, disponibles et gratuits. Ils attirent ceux qui n'adhèrent pas à la métaphysique de la déchéance et à sa logique de partition et d'exclusion, parce que leur propre exclusion les a affranchis de toute attente. Leur séjour dans les limbes crée un espace de créativité et de pénétration des processus à l'œuvre dans l'univers. Ils permettent une véritable &lt;i&gt;intégration&lt;/i&gt; au monde par une inventivité sans frein, puisqu'ils ne sont plus convoités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Rejetés aux marges de la civilisation industrielle, ils y rendent possible une pépinière de créativité pour de nouvelles manières de vivre. A la fois, ils parlent des rêves qui animent le monde industriel-consumériste et fournissent un matériau abondant pour construire d'autres mondes, d'autres métaphysiques, d'autres échelles de valeurs. Il est paradoxal et encourageant de constater que la société de consommation industrielle, malgré sa tendance totalisante et globalisante permette, par son reliquat, à nombre de populations de vivre à ses marges, en dehors d'elle. Mais il est une condition à cela. L'ingéniosité nécessaire pour tirer parti de ces laissés pour compte demande de sortir de la métaphysique de la déchéance. Elle renvoie à l'abandon du mépris par rapport aux récupérateurs et au récupéré. Or la récupération tourne toujours en ridicule la métaphysique de la déchéance, elle en dévoile l'artifice. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La récupération n'est pas complaisance dans la saleté. De nombreux mouvements contestataires (punks, trash, grunge) du XXe siècle ont remarquablement manifesté les travers de cette métaphysique en se mettant en scène soi-même comme déchets et en assumant ce statut. Il s'agit là de dénonciations (sans doute légitimes), pas encore d'alternatives. Ces dernières pourraient venir d'une réelle revaluation des matériaux rejetés et de leur intégration à des modes de vie réellement viables, tenant compte des acquis en connaissances, débouchant sur du durable et en phase avec les contraintes de l'environnement. Mais surtout, il importe de rompre, je crois, et en douceur, avec les partitions du passé et de s'ouvrir aux processus dans leur totalité et leur complexité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un des plus grands défis de notre époque, c'est de traiter avec l'enchevêtrement des rapports et des processus dans lesquels nous sommes impliqués. Nous nous sentons souvent perdus et impuissants face au complexe des relations au sein desquelles nous sommes pris. Nous nous éprouvons manquant de prise sur des systèmes extrêmement puissants et qui nous dépassent. Or les déchets, et le point de partition, de rupture qu'ils présentent, constituent, j'espère l'avoir montré, un excellent point d'entrée pour partir dans l'exploration des liens complexes qui tissent nos vies. L'achat en est un autre. Ce sont également de très bons points d'appui pour orienter autrement nos vies, pour faire preuve de créativité. En travaillant la partition, en la creusant, en la faisant varier, on ébranle tout le complexe ainsi que la logique qui préside à sa construction. En demandant à mes voisins de me garder leurs épluchures, en indiquant à mes invités la direction de mes toilettes sèches, en leur servant un plat de légumes nourris au fumier de cheval et au compost dans de la vaisselle récupérée, en partageant le thé autour d'un réchaud burkinabais, je modifie la métaphysique dans laquelle nous évoluons. Je fais sauter le verrou des portes de l'enfer et en libère les damnés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour ce qui est des damnés de la terre, de ces populations ordurières, ces déchets humains et autres États-voyous, la fréquentation des détritus me permettra peut-être de mieux comprendre dans quel rapport nous existons avec eux, dans quel jeu nous jouons, et comment influer dessus. La méditation sur un tas d'ordures peut nous mener loin, dans tous les sens des termes. Les déchets font communiquer, aussi...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et le Père Noël, dans tout cela ? Il est une figure emblématique du consumérisme - saviez-vous que c'est à cause de Coca-Cola, s'il est habillé de rouge, avant, il était en vert ! Mais surtout, il est symbole d'abondance, de prospérité, de don et de partage. Personnage ambigu, à la fois fictif et tellement réel dans ses effets, il incarne ce qu'une fiction peut porter comme puissance agissante. Il manifeste également le devoir d'offrir (et d'acheter). Il est le personnage incarnant la générosité, qui est censé combler tout le monde de présents, mais qui ne donne jamais rien, et au nom de qui tout le monde donne, souvent par obligation. Avec son air bonhomme, il est tout en image. C'est une icône. Il est également unique... et multiple, présent en même temps, et en chair et en os, dans de multiples lieux. Attaché à une période bien précise - certes la plus sombre de l'année -, il est le contraire de la générosité, qui devrait pouvoir s'exercer à tout moment. Au cœur de l'hiver, il provoque une montée de fièvre consumériste rituelle, un comble de gaspillage, et donc de détritus. Il fait briller les ordures des mille feux des papiers-cadeaux, rubans, boîtes de foie gras, décorations en plastique de bûches.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et puis il y a la pièce de théâtre et le film, qui tournent magnifiquement en dérision la « magie » de Noël et met en scène la confrontation de « gens bien » et d'authentiques « zonards » - la « zone », hors des murs de Paris, était l'espace en principe non bâti où s'entassaient jadis les baraques insalubres des récupérateurs, « biffins » et autres chiffonniers. La comédie manifeste à merveille, et bien plus que dans son titre, le fait que ce sont ces êtres humains eux-mêmes, exclus, qui sont considérés comme déchets, ordures. N'ayant plus comme ses ancêtres, suite à l'assainissement de la ville, à tâcher d'en valoriser les déchets, Félix n'a plus qu'à prêter son corps d'ordure pour y incarner l'autre face de la consommation joyeuse : la figure fictive et rieuse de la générosité conditionnée et de l'abondance payante. Il possède toujours la hotte de ses aïeux biffins, mais plus pour l'emplir de vieux chiffons qui deviendront bientôt papier : pour transporter de trompeurs emballages vides qui n'ont de cadeaux que les couleurs et l'éclat. Il ne transporte plus des valeurs, il transporte une image. Désormais, la valeur, c'est l'image. Et finalement, c'est l'homme démembré, tué par la bêtise des gens bien que la hotte servira à transporter. Encore une fois, Félix-l'ordure se sera chargé des encombrants déchets des bienfaiteurs de l'humanité... La ville-lumière n'a pas oublié son côté obscur, et préfère en rire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si je me suis permis de renverser le titre de cette comédie acide mais pleine de vérité, c'est également afin de suggérer le dépassement de sa perspective somme toute triste par un renversement plus optimiste. Pour ceux qui ont le désir et la volonté de dépasser les contradictions et les malaises de notre civilisation, je voudrais indiquer une porte de sortie. Pour ceux qui risqueraient de perdre l'espoir en une vie meilleure, en une vie dans une abondance et une prospérité réelles, gratuites et partagées par tous, je voudrais montrer que le Père Noël existe bel et bien : il se trouve déjà dans les ordures. Pour peu que l'on modifie quelque peu son regard et que l'on cesse d'adhérer à la métaphysique de la déchéance, les « déchets » de la civilisation industrielle et technologique témoignent des potentialités extraordinaires du génie de celle-ci. Issus de l'ingéniosité des hommes et la suscitant par rebond, ils manifestent aux yeux de tous la possibilité d'une vie confortable et paisible garantie à tous. Sortis du circuit de la consommation, de la convoitise, du prestige des marques, etc., ces artefacts sont enfin libres, enfin ce qu'ils sont : pure &lt;i&gt;disponibilité&lt;/i&gt;. A la fois disponibles en tant que &lt;i&gt;technologie&lt;/i&gt;, que l'on peut choisir ou non de mettre en œuvre, de s'approprier, de modifier, et disponibles &lt;i&gt;pour tous&lt;/i&gt;. Leur nouvelle vie qui peut commencer est enfin la vraie vie d'authentiques &lt;i&gt;biens&lt;/i&gt; : disponibles pour ceux qui en ont besoin et support de génie humain, d'inventivité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La vie des objets dans le circuit de la consommation, là était leur « déchéance ».  La « société de consommation » a depuis huit décennies maintenant pour but avoué d'écouler commercialement le plus de biens possible, et le plus rapidement possible, afin d'assurer des « débouchés » à la sur-production d'une industrie capitaliste super efficace. A grands renforts de campagnes de propagande pudiquement appelée « publicité » ou « relations publiques », les industriels et les marchands ont fait appel, pour assurer la vente de leurs marchandises, aux structures les plus archaïques et les plus irrationnelles de l'être humain : le prestige, la convoitise, la soumission. Depuis toujours, sans doute, le pouvoir a ses signes. Dans un groupe humain où il y a des dominants et des dominés, des chefs et des soumis, ceux qui détiennent le pouvoir doivent continuellement réaffirmer leur position en offrant le spectacle de leur puissance. Pour ce faire, ils doivent &lt;i&gt;dépenser&lt;/i&gt;, et produisent donc quantité de déchets qui faisaient jadis la joie des humbles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le prince se doit de vivre dans la somptuosité afin d'en imposer aux autres. Les hommes ont pris l'habitude de se ranger derrière celui qui offrait de telles démonstrations, d'accorder la dignité à ces « gens biens », ces « gentilshommes » dont la vertu (au sens guerrier ancien) se voyait. Avec la fin de l'Ancien Régime, cette tendance ne s'est guère perdue, elle a migré vers la bourgeoisie industrieuse où tant de ridicules « bourgeois-gentilshommes » dont le pouvoir économique grandissait avec la liberté tentèrent d'imiter les manières de l'ancienne aristocratie. Ce sont ces « manières du prince » que la société de consommation du XXe siècle a rendues accessibles au plus grand nombre en le dotant d'un « pouvoir d'achat », et en lui proposant des produits de prestige en grande quantité et à prix abordable. En faisant miroiter aux masses la possibilité de vivre dans la dépense comme les anciens aristocrates et en leur proposant des « marques » de prestige relativement faciles à acquérir, les spécialistes du marketing on réussi à faire sauter le verrou du bon sens qui se satisfait de répondre à ses besoins primaires, récupère, épargne, fait soi-même, et goûte les plaisirs simples et gratuits. L'attrait du sentiment de pouvoir, combiné à la sécularisation des attentes par rapport à une vie de béatitude au moyen de la technologie (voir plus haut) a eu raison de la tempérance, sagesse pratique élémentaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et la combinaison a eu un effet détonnant : la dignité de « gens bien » à laquelle tout qui possédait quelque pouvoir d'achat (« salaire » issus d'un labeur quotidien mené de façon exemplaire) pouvait désormais prétendre, prit une connotation de plus en plus morale. La vie béate dans un paradis d'abondance devait en effet récompenser la conduite exemplaire du fidèle. Les signes de l'ancienne aristocratie guerrière qui discriminait sans connotation morale les faibles des forts habillaient désormais une aristocratie morale discriminant les « gens bien » des crapuleux. « Pouvoir d'achat » va avec « force de travail » et « force morale », excluant les paresseux, fainéants et autres incapables.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le produit de consommation est donc destiné à être surtout une marque de prestige et de dignité donnant lieu à une dépense. Le déchet, lui, est le produit, la preuve de cette somptuosité. Les poubelles les plus plantureuses sont elles-mêmes une marque de prestige, et marquent le pouvoir de renouvellement constant de leur propriétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si l'on refuse de vivre selon ces structures archaïques de signes extérieurs de prestige et de dignité propres à une société guerrière, le déchet somptuaire issu de telles pratiques devient possibilité pour l'émergence d'une autre vie. Il rend disponible au partage et à l'abondance les produits du génie humain. S'offrant à tous et ayant perdu toute « image de marque », il pointe vers l'appropriation libre et non-discriminatoire des ressources, vers la satisfaction des besoins et la gratuité des moyens d'existence. Et puis surtout, il laisse aux individus qui s'en saisiront tout le loisir de lui donner la valeur qu'ils voudront, comme nous le faisons avec notre modeste réchaud qui a pour nous une valeur très grande... la valeur de la convivialité...</description>
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<title>Une journée métaphysique</title>
<guid>http://www.surlaterre.org/Articles/UneJourneeMetaphysique</guid>
<dc:creator>SimoN</dc:creator>
<pubDate>Mon, 03 Oct 2005 18:54:00 GMT</pubDate>
<link>http://www.surlaterre.org/Articles/UneJourneeMetaphysique</link>
<description>&lt;blockquote&gt;Ce dimanche 18 septembre, c'était la journée sans voitures dans notre ville de Bruxelles. Déjà les années précédentes, j'avais été frappé - et je suppose ne pas être le seul - par le changement de qualité sonore à cette occasion. Mais cette fois j'y ai été particulièrement sensible. C'est qu'entre-temps, ma compagne et moi avions fait une mémorable excursion à vélo. Nous avions pris, par une belle après-midi d'été, la magnifique piste cyclable, large, protégée, reliant la chaussée de Waterloo à Halle par Rhode Saint-Genèse, pour aller visiter le château médiéval de Beersel, situé à une quinzaine de kilomètres.&lt;/blockquote&gt;&lt;div style=&quot;float:right;margin-left:10px;&quot; class=&quot;droite&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.surlaterre.org/wiki/files/articles/unejourneemetaphysique/logo.png&quot; /&gt;&lt;/div&gt;Ce dimanche 18 septembre, c'était la journée sans voitures dans notre ville de Bruxelles. Déjà les années précédentes, j'avais été frappé - et je suppose ne pas être le seul - par le changement de qualité sonore à cette occasion. Mais cette fois j'y ai été particulièrement sensible. C'est qu'entre-temps, ma compagne et moi avions fait une mémorable excursion à vélo. Nous avions pris, par une belle après-midi d'été, la magnifique piste cyclable, large, protégée, reliant la chaussée de Waterloo à Halle par Rhode Saint-Genèse, pour aller visiter le château médiéval de Beersel, situé à une quinzaine de kilomètres. J'avais choisi cet itinéraire sûr et relativement plat, afin de ménager ma compagne qui n'est guère habituée à rouler à vélo, et encore moins à affronter la circulation qu'elle craint, non sans raisons. Il faut dire qu'elle est plutôt accoutumée aux transports en commun, tandis que moi, j'emploie exclusivement la bicyclette (ou épisodiquement le train) pour les trajets trop longs à faire à pied. 						&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous nous préparions donc à passer un bon moment. Seulement voilà : j'avais négligé un aspect : cette piste cyclable longe une grand-route qui relie deux villes importantes. Cycliste et piéton exclusif, toujours à l'air libre, j'avais maintes fois emprunté ce chemin sans faire attention au flux des automobiles qui s'y écoule sans interruption. Le désagrément et le violent mal de tête de ma bien-aimée, en bout de parcours, me rendit sensible à cette réalité : la continuelle pollution sonore par les automobiles. Habitué à l'entendre lorsque je suis quotidiennement plongé dans le trafic, je ne m'en apercevais pas. Rassurez-vous : l'après-midi ne fut pas gâchée pour autant. Le petit bout de chemin que nous avons fait le long du canal était bien agréable, et le château, peu visité par le public et entouré de verdure, très intéressant, quoique subissant le voisinage bruyant d'une autoroute, mais cela, on ne l'entend pas sur les magnifiques photos que nous avons pu prendre. Et pour le retour, nous avons coupé par la campagne, plus accidentée, moins aménagée pour les cyclistes, mais moins fréquentée. Et ce chemin-là fut même un réel plaisir.				&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Depuis cet après-midi, je ne puis m'empêcher de remarquer chaque fois le continuel bourdonnement de moteurs qui constitue l'arrière-plan sonore de nos contrées, même lorsqu'on se croit « en pleine nature ». J'avais déjà été rendu attentif à ce phénomène lors de belles nuits passées dans notre tant aimée forêt de Soignes. Me posant pour jouir du silence des bois, j'en éprouvai maintes fois l'épaisseur, comme si j'étais entouré d'un brouillard de coton qui étouffait et décourageait toute velléité de bruit autour de moi. C'est une expérience assez étonnante : on a l'impression d'&lt;i&gt;entendre&lt;/i&gt; le silence, tellement il est plein, consistant, substantiel. Même la vie nocturne, et l'on sait qu'elle est foisonnante, même le vent, semblent s'être figés sous la pression de ce silence-là. Mais toujours, au-delà de ce nuage environnant pétrifiant, bruissait le murmure d'une agglomération ou d'une autoroute. J'y voyais comme la présence d'un gigantesque dragon endormi, ronflant étendu sur les terres qu'il avait conquises. Même au beau milieu des bois, les moteurs de la civilisation font entendre leur grondement continu. Ce n'est qu'en pleine campagne, à égale distance des villes, que l'on peut entendre exceptionnellement, l'espace de quelques minutes tout au plus, un silence sans moteurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ces journées dites « sans voitures », c'est précisément le ronflement d'un moteur qui devient épisodique. Qu'il s'agisse d'un bus, d'un taxi, d'une voiture de police ou d'une « dérogation », on l'entend venir, il passe et s'éloigne... On n'entend plus que le léger cliquetis des mécaniques de vélos ou des trottinettes, ainsi que le sol, les roues et les semelles qui résonnent de leurs frictions. Et puis surtout, on entend les voix. Tous ces vivants parlant semblent décidément plus proches, leurs paroles traversent et emplissent l'espace plus librement, ricochant sur le sol, rebondissant sur les murs des maisons. On entend aussi le vent qui fait bruire les feuilles des arbres, on entend le vol des oiseaux. Le monde tourne sans bruit et les moteurs métaboliques des vivants qui se meuvent par eux-mêmes et qui transmettent ce mouvement à toutes sortes de mécaniques effectuent silencieusement leur formidable travail au cœur des chairs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J'ai annoncé dans mon titre qu'il serait ici question de métaphysique. Le mot peut faite peur, surtout à qui en face de lui se sent « profane ». Il peut paraître à la fois savant et bancal. La fin du mot renvoie à du bien établi, à une science qui est sans doute la plus prestigieuse - quoique souvent jugée la plus rébarbative dans le cursus scolaire -, en tout cas celle qui sert habituellement de socle à l'édifice des sciences que l'on dit « exactes ». On peut également y voir une allusion à cette part de la réalité la plus consensuelle, peu sujette à discussion car la plus proche de ce qui est vécu corporellement, vu et su par tous. Le préfixe, quant à lui, s'il fait aussi « savant », peut faire trébucher ridiculement le reste du mot, évoquant à la fois phoniquement, graphiquement et sémantiquement une sorte de cumulet, de renversement, de retournement qui sied mal à la rectitude limpide de cette locomotive dont il fait sa remorque, lui le rouleau. En principe, il est le milieu, l'engrenage ou le suiveur. Mais là, par sa position, accroché à un terme qui se prête mal à la culbute, il risque d'envoyer tout le mot dans le ravin.	&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Face à un tel mot, une petite mise au point historique s'impose. Il s'agit au départ et prosaïquement du titre sous lequel, plus de deux siècles après la mort du philosophe, un éditeur de ses œuvres, Andronicos de Rhodes, a rangé une série de textes d'Aristote (384-324 av. J.-C.), les faisant suivre ceux que celui-ci avait intitulés la &lt;i&gt;Physique&lt;/i&gt;. L'expression signifie tout simplement « après la Physique ». Ces textes, qui renvoient explicitement par endroits à la &lt;i&gt;Physique&lt;/i&gt; dans laquelle Aristote s'efforce de fonder une science de la nature, entendent traiter des principes du réel qui se situent par-delà les objets de la physique. Le terme a donc pris par la suite ce sens plus intéressant de « philosophie première », de science des « premiers principes »... qui vient paradoxalement après la science de ce qui nous est le plus proche - selon le souci pédagogique du prof Aristote - mais qui est second dans l'ordre de l'être ! On est déjà dans la culbute... Au cours du Moyen Âge, la métaphysique s'est imposée comme la recherche du plus haut niveau, comme LA Science des sciences, avant qu'avec la modernité (XVIIIe siècle) elle devienne éminemment suspecte, et que « c'est métaphysique » devienne l'accusation la plus terrible que l'on puisse porter à une pensée, à peu près synonyme de : « il ne sait pas de quoi il parle » ou « il parle de quelque chose dont on ne peut rien dire ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi, direz-vous, est-ce que cet incorrigible bavard (que je sais être) ressort de derrière les fagots ce vieux machin branlant, ce concept mis au rebus, et en plus à l'occasion d'une si sympathique journée, où tout semble si harmonieux ? C'est que je trouve ce concept très intéressant et fécond. En effet, si jadis il y avait &lt;i&gt;la&lt;/i&gt; métaphysique qui s'efforçait de traiter adéquatement de trucs bizarres comme Dieu, l'Être, l'Un, l'Univers, l'Éternité, la possibilité de l'infini ou du vide, etc., depuis que cette soi-disant « science » a été frappée du soupçon, il y a &lt;i&gt;des&lt;/i&gt; métaphysiques. Notre époque, que d'aucuns ont qualifiée de « post-moderne », et surtout le regard que l'on y est capable de porter, voit un foisonnement de métaphysiques ayant chacune ses caractères propres, son originalité, ses travers et son génie. Que ce soit à travers les différentes époques, les différentes aires géographiques ou les différents groupes humains, nous pouvons avoir connaissance de ce que l'on peut appeler platement différentes « visions du monde ». Mais ce que je me permets d'appeler « métaphysiques » justement pour lui redonner un peu de relief et de vie ne se limite ni à une simple « vision », ni au « monde ». C'est beaucoup plus profond que cela, et parler de « vision du monde » c'est déjà se situer dans une métaphysique particulière, soit une métaphysique qui privilégie à la fois la vision et le monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L'avantage de prendre un concept branlant qui peut faire sourire, c'est qu'on fait directement la culbute, qu'on se retourne sur soi, qu'on regarde brièvement le monde le tête en bas, qu'on met l'espace d'un instant tout sens dessus-dessous, avant de se remettre debout pour considérer la vie avec un regard neuf. Après avoir été la tête en bas, après avoir roulé, on ne voit plus les choses de la même façon, on relativise, à commencer par les notions de haut et de bas, les notions les plus évaluantes. Après avoir trébuché, tout le monde en a fait l'expérience, on ressent les choses avec plus d'acuité, plus rien n'est évident, il n'y a plus guère de routine... et on se prend moins au sérieux. 						&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand je dis que cette journée du 18 septembre était « métaphysique », je n'entends pas exactement lancer la mode d'un nouveau mot qui n'aurait de nouveau que le mot, et qui ne ferait que remettre une énième couche de peinture neuve sur un concept tellement vague et plat qu'il faudrait sans arrêt le repeindre pour lui donner du relief, et qui serait synonyme - dans l'ordre à peu près chronologique des couches - de « étonnant », « bath », « chic », « chouette », « super », « sympa », « terrible », « grave », « t(r)op », « mortel », « kiffant ». Par pitié, puissions nous ne jamais dire « c'est métaphysique » comme on a pu dire « c'est transcendant », sans trop savoir ce qu'on a voulu dire par là, si ce n'est qu'on a voulu dire quelque chose, n'importe quoi mais quelque chose de « transcendant », justement. Je tenais à cette mise au point. Sinon, tant pis, on pourra toujours trouver autre chose.			&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Non, cette journée était métaphysique dans l'exacte mesure où j'ai pu y entendre les voix, le cliquetis des mécaniques, les frictions sur le sol et le vent dans les feuillages. Elle fut métaphysique dans l'exacte mesure où, et c'est capital, &lt;i&gt;le bourdonnement continu des moteurs s'est interrompu&lt;/i&gt;. Ce que je voudrais suggérer à ta réflexion, lecteur, lectrice - j'y viens enfin - c'est, très maladroitement exprimé, que nous vivons dans une (ou vivons d'une) « métaphysique du moteur ».	&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et c'est justement Aristote qui a posé, il y a plus de deux millénaires, la question des principes du réel en termes de mouvements et de moteurs, en même temps qu'il donnait forme et crédit à l'audacieuse prétention de saisir les principes à l'œuvre derrière le réel, autrement dit : en même temps qu'il structurait l'entreprise métaphysique. 											&lt;br /&gt;
Je ne vais pas ici entrer dans le détail d'une exposition des résultats de ses recherches, ce pourquoi je ne suis pas suffisamment compétent. Je voudrais simplement attirer l'attention du lecteur qui aura eu la patience de m'accompagner sur deux choses : d'une part l'importance que les moteurs ont dans la structuration du réel tel que nous le vivons, d'autre part le fait que cette importance n'est pas nécessairement utilitaire, inéluctable, justifiée ; autrement dit : qu'il pourrait en être autrement. Je dis : « les moteurs, pour nous, c'est &lt;i&gt;métaphysique&lt;/i&gt; » - je ne peux me satisfaire d'un « c'est le progrès » ou « s'est comme ça », ou même « c'est catastrophique » qui couperaient court à toute discussion -, et du même coup je dis « ce n'est &lt;i&gt;qu'une&lt;/i&gt; métaphysique parmi d'autres possibles ». En même temps, je dis que c'est relativement profond et que cela participe de notre désir totalitaire de maîtrise sur les fondements de la réalité.										&lt;br /&gt;
A la fois, je fais porter le soupçon moderne par rapport à tout dogmatisme en disant « ce n'est &lt;i&gt;que&lt;/i&gt; métaphysique », ce n'est pas la réalité toute nue, ce sont des principes artificiels au moyen desquels on la déguise, et j'affirme que « c'est &lt;i&gt;bien&lt;/i&gt; métaphysique », c'est difficilement décrottable, c'est profondément enchâssé, incrusté dans notre manière d'être, de vivre, de considérer les choses. Celle-ci en est entièrement teintée, imprégnée. 			&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je me permettrai juste d'indiquer quelques directions que la pensée d'Aristote a empruntées, sans en dévoiler le cheminement qui m'est, je l'avoue, encore assez obscur, afin d'alimenter la réflexion personnelle du lecteur. Il existe une abondante littérature à ce propos, dont celle d'Aristote lui-même qui est diversement et problématiquement traduite. (Le mieux, c'est toujours de commencer par penser par soi-même.) Je me permets également d'attirer l'attention sur l'importance que l'œuvre d'Aristote a eue dans l'édification des pensées arabe, occidentale, et principalement chrétienne dont nous sommes largement culturellement tributaires - on ne se doute jamais assez à quel point ! Ses textes constituaient le plus souvent (avec ceux de Platon et, bien entendu, les Saintes Ecritures) la base des débats philosophiques et théologiques au Moyen Âge où on le désignait couramment comme « le Philosophe ». La science dite moderne s'est largement érigée en réponse aux thèses prétendument « aristotéliciennes » alors largement en cours. 				&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aristote pose le problème de la &lt;i&gt;nature&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;physis&lt;/i&gt; en grec), soit des phénomènes qui se présentent à nous, en termes de &lt;i&gt;mouvements&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;kinèma&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;kinèsis&lt;/i&gt;) et de processus de changement (&lt;i&gt;metabolè&lt;/i&gt;). Il étudie le &lt;i&gt;devenir&lt;/i&gt; des choses en recourant aux concepts de « puissance », possibilité, potentialité (&lt;i&gt;dynamis&lt;/i&gt; en grec) et « acte », actualisation, réalisation (&lt;i&gt;energeia&lt;/i&gt; en grec) ; ainsi que « matière » (&lt;i&gt;hylè&lt;/i&gt;) se soumettant à une « forme » ou plutôt « spécificité » (&lt;i&gt;eidos&lt;/i&gt;). Il s'oppose globalement à l'idée d'&lt;i&gt;infini&lt;/i&gt;(en acte), chaque chose tendant vers une fin, un but, et conçoit un premier moteur de tout, lui-même immobile, en deçà duquel on ne peut remonter et en lequel les chrétiens verront Dieu. Il parle également en termes de causes (&lt;i&gt;aitiai&lt;/i&gt;). Il conçoit l'impossibilité du vide. Il pose également les problèmes de l'âme (&lt;i&gt;psychè&lt;/i&gt;), de l'unité et de la multiplicité, de l'être, etc. Voilà en gros pour voir un peu le genre..., mais c'est très réducteur.								&lt;br /&gt;
Lorsqu'on conçoit la réalité en termes de mouvements, soit de choses qui se meuvent les unes les autres par contact, on est vite amené à ce demander où le mouvement trouve son origine ultime. Les astres semblent se mouvoir selon des trajectoires circulaires, la pierre tombe sur la terre, la flamme s'élève au ciel, la plante qui s'épanouit et l'animal qui se déplace selon un dessein (lesquels possèdent une âme) semblent trouver en eux-mêmes le principe de leur mouvement. Et la pensée étant le mouvement le plus subtil, elle ne peut être que divine, l'intelligence avec laquelle le monde et ses mouvements sont agencés correspondant étroitement avec l'intelligence que l'homme peut en avoir en son âme. Le premier moteur non-mû divin est donc en même temps pensée de la pensée, situé aux confins des sphères célestes qui accomplissent le mouvement parfait : le mouvement circulaire. Les objets inertes tendent à rejoindre leur « lieu naturel » en fonction de leur nature élémentaire. Et les vivants, mus par un principe interne se rapprochant du divin, imitent la mobilisation que celui-ci imprime au monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Vivant dans une civilisation esclavagiste qui ne connaît que la force animale ou naturelle, Aristote ne peut concevoir de machines qui se meuvent d'elles-mêmes, trouvant l'origine de leur mouvement dans une énergie libérée directement par la matière. « Matière », « mouvement », « énergie », le vocabulaire est en place, mais les mots ont un tout autre sens que celui que nous leur donnons aujourd'hui. Le sens que ces mots ont pour nous s'est globalement constitué contre Aristote. « Matière » n'était pour lui que la « matière première » de la production, de l'avènement d'une chose, comme le bois (&lt;i&gt;hylè&lt;/i&gt; en grec) pour le menuisier, qui se soumet en disparaissant, sous l' &lt;i&gt;eidos&lt;/i&gt;, le plan, la finalité, le projet de meuble que l'artisan a d'abord en tête. L' « énergie » n'était que l'actualisation, la venue à l'existence du meuble sous les coups de l'ouvrier, puis à l'usage qu'on en fait, sa &lt;i&gt;fin&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;telos&lt;/i&gt;), où le bois en tant que bois n'a plus d'importance. Aujourd'hui, la matière, pour le scientifique, c'est elle la seule réalité, qui existe indépendamment de la conformation dans laquelle elle entre en composition, et elle est caractérisée géométriquement et est fondamentalement et au départ, énergie. Tout a basculé. Seul reste que, pour l'homme de la rue - c'est mon hypothèse -, le moteur est le divin, un divin désormais éparpillé dans toute parcelle de matière qui peut se manifester en énergie.	&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aujourd'hui, les moteurs sont omniprésents dans notre vie. Que ce soit dans nos véhicules, nos frigos, nos fours à micro-ondes, l'électroménager, les rasoirs, les sèche-cheveux, même certaines brosses à dents, l'outillage, notre chauffage central, la tondeuse à gazon, l'air conditionné, le PC avec lequel j'écris, la pompe de l'aquarium, les lecteurs de disques, cassettes, les projecteurs de cinéma, les jouets les plus chouettes. Maintenant, on fait de tout à moteur : des portes de garage, des volets, des feux ouverts, des animaux en peluche, même des trottinettes, des skate-boards et des vélos (si si, des &lt;i&gt;vélos&lt;/i&gt;, pas des vélomoteurs !). Sont-ce encore des trottinettes et des vélos ? Les grands-parents de ma compagne sont bien embêtés : ils ont au-dessus de leur terrasse une marquise en toile... à moteur ! Depuis que celui-ci a été grillé par un orage, ils ne peuvent plus ni la monter, ni la descendre. Bref, toujours, lorsqu'on fait silence, on peut entendre le ronron de quelque moteur qui meut quelque chose, en cercle ou non, même si la plupart du temps, c'est en cercle. Faites le test. 	&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le vocabulaire de l'automation et du mouvement a largement pénétré nos mœurs : untel est un « élément moteur », on « carbure à ... », on boit des « boissons énergisantes », on « recharge ses batteries », les technologies de l'information utilisent d'étranges « moteurs de recherche », « moteur » est le mot magique du tournage d'un « &lt;i&gt;movie&lt;/i&gt; ». Le cinéma, art le plus couru, est littéralement l'art du mouvement, même les formes d'art figé doivent montrer le mouvement, on se « mobilise » pour des causes, quelqu'un de bien c'est quelqu'un qui « bouge », les groupements qui défendent des idées sont des « mouvements », de jeunesse ou autres, pour être bien, il faut être « dans le &lt;i&gt;move&lt;/i&gt; », etc. Toute la technologie est adaptée au mouvement, du « baladeur » aux « portables », téléphones et PC. On peut même regarder la télévision en se baladant. D'aucuns ont décrit, analysé et explicité cette tendance contemporaine au mouvement, à la mobilisation tourbillonnante et vaine. Citons juste, dans le sillage de Nietzsche, Ernst Jünger (&lt;i&gt;La mobilisation totale&lt;/i&gt;) et Peter Sloterdijk (&lt;i&gt;La mobilisation infinie&lt;/i&gt;).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aujourd'hui, il m'est arrivé une mésaventure apparemment insignifiante, mais qui se prête à mon avis à illustrer ceci. Vous verrez : je suis prêt à parier que ce genre de choses nous arrive à tous pratiquement tous les jours. Je dévalais à vélo une chaussée fréquentée, lorsque j'aperçus une connaissance qui marchait vers moi sur le trottoir - il se reconnaîtra sûrement : c'est quelqu'un d'éminemment sensible aux problématiques traitées ici, et qui fréquente ces lieux virtuels. Là, nous nous entr'aperçûmes dans un lieu bien réel. Tout se passa très vite. Je n'étais pas pressé : je n'avais rendez-vous nulle part. Nous nous saluâmes de loin. Quoique avec hésitation, je freinai et esquissai un revirement vers lui pour le rejoindre et m'arrêter à sa hauteur. Cette manœuvre parut l'étonner et à son tour une hésitation contraria sa lancée, il s'arrêta pour m'accueillir. Son étonnement avait fait hésiter mon freinage. Il crut sans doute que j'étais pressé. Il me fit maladroitement signe de continuer, comme s'il ne voulait pas me mettre en retard. Je fis signe que j'étais prêt à m'arrêter... et continuai quand même, comme emporté par la circulation ! Comme si le feu tout proche, devenu à cet instant vert, avait retiré le bouchon de l'évier dans lequel je flottais comme une misérable miette de pain, m'emportant irrésistiblement avec l'eau de la vaisselle. J'aurais franchement pu m'arrêter, ou même revenir en arrière, nous aurions pu discuter longuement de métaphysique ou d'écologie, de cette spirale du mouvement effréné qui emporte un monde devenu fou, mais voilà : je ne l'ai pas fait. Si tu me lis, je te demande pardon, je ferai mieux la prochaine fois.	&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais revenons à nos moteurs. Les moteurs existent depuis longtemps. Dans l'Antiquité, l'ingénieur Héron d'Alexandrie utilisa la gravité dans un moteur à sable qui faisait bouger des décors de théâtre. Il conçut également des dispositifs exploitant l'énergie calorifique, l'eau, la vapeur pour faire se mouvoir tout seuls des éléments de mobilier religieux (portes de temple, etc.). Le moteur était donc bien du côté du divin. A la Renaissance, les riches (notamment en Italie) faisaient construire de savants automates hydrauliques pour l'émerveillement de leurs invités. Plus tard, ces automates firent leur apparition comme curiosités dans les foires, sur les horloges, pour le plus grand plaisir du peuple. Ce n'est que sur le tard que les moteurs devinrent « utilitaires » dans l'industrie et les transports, au moment même ou Dieu commençait à faire faillite. On le voit, l'exclusivité divine de l'automation a eu la vie dure, et son prolongement dans les activités de divertissement en marquent bien l'aspect « magique », miraculeux, rompant donc avec l'ordre naturel des choses. Seul Dieu et les créatures auxquelles il avait octroyé ce pouvoir par ressemblance avec lui, possédaient la faculté de se mouvoir par eux-mêmes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Beaucoup de technologies qui devinrent utilitaires par après en Europe, existaient de longue date dans un usage religieux ou cérémoniel, ainsi l'horloge (pour calculer l'horoscope des princes) et les explosifs (comme feux d'artifices) en Chine, le moulin à vent (comme moulin à prière) en Inde. Il est curieux d'observer que les Chinois, qui partagent depuis longtemps ce qui correspondrait plutôt à une métaphysique concevant tout comme énergie, y compris la matière, ainsi que le vide comme origine de tout, ont inauguré la libération de l'énergie contenue dans la matière par explosion. C'est cette technologie, adaptée à l'armement, puis aux transports, qui est à l'œuvre dans nos automobiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En même temps que se développait en Europe les machines automatiques dans leur utilisation industrielle, se mettait en place la chimie, exploratrice de la matière et de ses possibilités, après une longue période de clandestinité et d'accusations de magie. Alors que les alchimistes du Moyen Âge devaient œuvrer en secret, les chimistes d'aujourd'hui tiennent le haut du pavé et portent les plus grands espoirs de l'industrie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque mon grand-père a eu sa première télévision à télécommande, sa première exclamation fut : « c'est de la sorcellerie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les grandes machines à vapeur de la Révolution industrielle étaient clouées au sol, nécessitant un lourd appareil de maçonnerie et d'énormes chaudières. La machine produisait du mouvement, certes, mais elle ne se mouvait pas elle-même. La révolution suivante consista à transporter le dispositif complet sur un chariot, afin de fournir le travail nécessaire au déplacement de celui-ci. Il s'agissait d'arracher à la terre la flamme du sacrifice du temple de Héron pour la faire transporter par le véhicule qu'elle meut, lui-même affranchi de ses attaches territoriales. Le feu qui élève les présents faits au dieu ainsi que les prières, le feu qui consume et consomme, grâce à l'astuce de Héron, ouvrait les lourdes portes du temple par l'intermédiaire d'un dispositif souterrain caché. Ce dispositif, le bras du dieu ou le dieu lui-même fut exposé au grand jour (ou à peine dissimulé par une carrosserie) et nous ouvrit la liberté des grands espaces. Et le feu qui l'alimente, ou les explosions, sont sagement dissimulées au cœur de ses entrailles, dans l'intimité du foyer de la chaudière ou des pistons. Seule en est perçue la force, l'énergie, l'acte, à travers sa manifestation dans la pression qui s'échappe par les sifflets ou les soupapes, ou le vrombissement et les soubresauts de l'engin. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où jadis on pouvait &lt;i&gt;voir&lt;/i&gt; la flamme monter au ciel où résident les dieux et les portes s'ouvrir miraculeusement sur leur demeure, on peut désormais &lt;i&gt;entendre&lt;/i&gt; l'acte divin automoteur, le miracle qui s'accomplit dans les entrailles de la machine. Voir se rapporte plutôt à un monde extérieur, avec lequel on entretient une certaine distance, un certain recul, un rapport d'altérité. Entendre est plus intime : c'est notre espace intérieur qui résonne à l'unisson d'un événement qui se manifeste en son.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le son nous touche, nous transforme : nous vibrons littéralement du mouvement qu'il nous communique par contact. Nous pouvons fermer nos yeux, pas nos oreilles. Même si nous tentons de les boucher, le son passe toujours, se transmettant au bouchon même. Il n'est pas un flux que l'on pourrait endiguer. Il traverse tout corps, puisqu'il est un mouvement de ces corps mêmes. Nous faisons toujours un avec l'espace auditif. Les voix divines se manifestent avant tout à l'intérieur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Beaucoup vous le diront : entendre et sentir le moteur frémir, lorsqu'on est confortablement installé dans un véhicule, provoque un état proche de l'extase mystique. Comme le chrétien ou l'aristotélicien contemplant la nature, le mouvement des êtres, la ronde des astres, remontant par sa méditation de cause en cause jusqu'au premier moteur divin, voit l'acte divin se réaliser constamment, et se perçoit lui-même comme partie à cet acte. L'automobiliste, le motard ou même l'usager des transports en commun sentira tout son être vibrer à l'unisson de cette énergie en action qui anime le dispositif auquel il s'intègre, et qui va lui découvrir le monde sur le mode d'un défilement, qui va le &lt;i&gt;transporter&lt;/i&gt;, dans tous les sens du terme, le porter à travers les limites territoriales présentes vers une ex-stase, un se-tenir-hors-de toujours renouvelé tant que dure le transport.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J'espère que le lecteur ou la lectrice pas encore fatigué(e) de mes élucubrations commence à sentir le glissement proprement métaphysique que j'essaie de suggérer, entre un monde aristotélicien (et médiéval) unitaire comme une bulle unique close sur elle-même en laquelle une multitude d'êtres s'agitent, plus ou moins harmonieusement, le tout étant mis en mouvement par un mystérieux et tout-puissant moteur situé à la limite de la sphère la plus ultime, et une multiplication de bulles automotrices indépendantes, refaisant chacune le monde. La libération de l'énergie à partir de la matière, suite à une révolution dans les conceptions des mots « matière » et « énergie » a permis une sorte d' « émulsion » de la divinité (cf. la métaphysique monadologique d'un Leibniz), comme si on contemplait jadis le visage du divin dans le miroir qu'offre un plan d'eau calme, dans lequel on aurait par la suite versé du bain-mousse, et que l'on aurait agité vivement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D'aucuns diront que j'y vais un peu fort en affirmant le caractère divin de nos engins à moteur. C'est possible. Mais où est passé le divin, depuis que les machines ont envahi notre vie ? Ne parle-t-on pas parfois de voiture « mythique », ou « de légende » ? D'aucuns ne vouent-ils pas un véritable culte à leur automobile ou moto, qui est particulièrement flagrant dans le cas du culte des « ancêtres » ? Ne fait-on pas « un tour » comme jadis on priait, lorsqu'on était contrarié ? Nos véhicules à moteur ne bénéficient-ils pas souvent des égards dus à une chose sacrée ? N'égrène-t-on pas les kilomètres comme on égrenait jadis le chapelet ?... Le murmure constant des moteurs qui constitue l'arrière-fond de notre monde n'a-t-il pas pris la place de la sourde présence divine que l'homme de jadis percevait à travers ce qu'il concevait comme les œuvres de Dieu ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En tout cas, qu'on ne vienne pas me dire que les automobiles, par exemple, sont une technologie purement utilitaire. Les efforts que des politiques doivent actuellement mettre en œuvre pour débarrasser les villes de leurs flots de voitures trahissent l'insulte que l'auto de masse adresse à l'utilité et à la rationalité élémentaire. L'usage qui est fait de cette technologie qui, en elle-même, comme toute technologie disponible, ne peut être dite ni bonne, ni mauvaise, fait qu'on en a perdu tout le bénéfice possible. Les différents services au personnes (ambulances, médecins, police, pompiers, livraisons, dépannages) qui pourraient tirer un parti pratique de cette ingénieuse technique de transport sont immobilisés ou sérieusement ralentis au milieu de la masse des mobiles automoteurs qui, parce qu'ils sont en masse, entravent tout mouvement, sans parler des dommages humains, écologiques et économiques qu'ils causent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si l'argument pratique tombe à plat après quelques instants de réflexion, comment expliquer cette omniprésence du véhicule à moteur ? Comment expliquer que &lt;i&gt;tout le monde a le sien&lt;/i&gt; ou l'aura prochainement, mis à part quelques marginaux (dont j'ai l'honneur de faire partie, paraît-il), exceptions qui confirment la règle ? L'argument « métaphysique » est-il si sot ? Le langage me semble révélateur. On dit : passer &lt;i&gt;son&lt;/i&gt; permis (il va de soi que c'est le permis de conduire une auto), comme : faire &lt;i&gt;sa&lt;/i&gt; communion - ou faire &lt;i&gt;son&lt;/i&gt; baptême dans les unifs ancienne mentalité, maintenant on &lt;i&gt;se fait&lt;/i&gt; baptiser, si on le choisit -, comme si chacun avait d'office un permis à passer, comme un passage obligé, un rite initiatique pour prendre sa place dans le monde, pour acquérir sa majorité. Ne peut-t-on pas dire : passer les épreuves pour obtenir un permis de conduire, comme on peut obtenir un permis de pêche, de chasse, de port d'arme ou de bâtir. Devenir automobiliste ou motard ne participe-t-il pas d'un véritable choix fort qui implique de lourdes responsabilités ? Est-ce rationnellement que l'on décide d'intégrer la circulation automobile, de se mettre aux commandes d'une véritable bombe lâchée dans l'espace public ? Demande-t-on leurs motivations aux candidats ? Peut-on évaluer ces motivations à la lumière des contraintes de la réalité actuelle de nos milieux de vie, de l'état de la planète, de la santé des populations ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ne peut-on pas rendre compte, en définitive, de tels comportement qui semblent décidément irrationnels en tentant de décrire leur « métaphysique » sous-jacente ? Les métaphysiques se sont toujours présentées comme la rationalité même. Elle commencent par un sain et enfantin étonnement face à la réalité, une remise en cause des évidences,  continuent comme science à prétention rationnelle, et finissent malheureusement souvent dans le dogmatisme religieux. Il s'agirait de rafraîchir cet élan commun à tout homme, selon un Kant, en retrouvant ses sources et ses bifurcations (cf. les travaux de Michel Foucault, Charles Taylor).  Qui, après tout, ne s'est jamais posé la question de l'infini, de savoir ce qu'il y a après, et après, et après... ? Qui ne s'est jamais demandé ce qui met le monde en mouvement, posé la question de l'origine, de notre place dans l'univers, du chaos et de l'harmonie, du vide, des transformations, du particulier et de l'universel, de l'unité et de la multiplicité, etc. ?	&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelques exemples de petites archéologies métaphysiques automobiles sur le pouce. Les fameuses 4 x 4 qui encombrent ridiculement nos villes et suscitent bien des débats peuvent renvoyer à une métaphysique du monde comme milieu rude, inhospitalier et chaotique à dominer par l'homme avec élégance et puissance. C'est, entre parenthèses, la métaphysique de certains fermiers-colons-pionniers puritains chrétiens américains. Les deux principales personnalités, Henry Ford et Adolf Hitler, qui ont promu l'automobile de masse, avaient en commun - outre l'antisémitisme - d'adhérer chacun à une métaphysique forte. Le premier - par ailleurs franc-maçon - participait d'une métaphysique typiquement américaine apparentée à celle juste suggérée, où l'homme a à sa disposition la création de Dieu pour prouver par son mérite à travers une administration rigoureuse, audacieuse et intelligente, dont le signe est le succès en argent, qu'il est moralement digne du salut. La voiture de masse qu'il a mise au point devait être comme une consécration morale de son propriétaire : elle démontrait que celui-ci était industrieux, économe, ponctuel et contemplateur de la création - les « promenades » en pleine nature. Le second a mis en place la sinistre métaphysique raciste et territorialiste que l'on connaît, et qui a porté des actes parmi les plus horribles du XXe siècle. En rêvant de pouvoir offrir à tous les Allemands et leurs familles une automobile qu'il avait appelée de manière très métaphysique « la force par la joie » - et qui deviendra la future et en apparence innocente « coccinelle » -, il entendait vraisemblablement formater en douceur ses concitoyens. Si la guerre n'était pas venue interrompre le projet, il les aurait par là atomisés dans l'habitacle, grisés de la puissance industrielle et attachés à l'ensemble du territoire germanique qu'ils auraient pu parcourir en tous sens et à toute vitesse sur les magnifiques autoroutes tout juste construites. L'ingénieur choisi pour réaliser ce rêve, un certain M. Porsche, qui avait visité les usines Ford, n'hésita pas à proprement tuer au travail dans ses ateliers des centaines d'esclaves juifs ou slaves. Ce dernier sera laissé en paix par la suite, ayant donné après-guerre un coup de main à l'industrie automobile française - dopée comme ses homologues étrangères par le plan Marshall et l'euphorie des Trente Glorieuses - et connaîtra le succès que l'on sait en créant des voitures ô combien « mythiques ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voilà, je crois qu'il est temps de songer à conclure. J'aurais aimé explorer plus avant des aspects très concrets des métaphysiques évoquées, mais je ne puis abuser de l'attention de mes hypothétiques et courageux lecteurs. Je le ferai peut-être plus tard. De toute façon, ceci n'est que l'ouverture d'un chantier, quelques suggestions malhabiles pour susciter la réflexion et les réactions que permet ce media lui-même hautement métaphysique. Une prochaine fois, je traiterai sans doute des aspects métaphysiques de la voix, qui m'apparurent également au cours de cette journée tellement métaphysique - au milieu du silence des moteurs, les baffles d'un podium diffusaient une musique des années ‘50... Les technologies du son sont tellement imbriquées dans l'automobile, l'hitlérisme, etc. J'y ai déjà fait allusion. Je continue également à creuser le filon Aristote. C'est toujours mieux d'avoir un point d'entrée pour explorer ces grandes œuvres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce que je voulais surtout faire, en ayant recours au concept boiteux de « métaphysique », c'est susciter une certaine sensibilité à d'autres dimensions des choses que les habituelles dimensions pratiques, morales, psychologiques, esthétiques, etc. C'est d'attirer l'attention sur le fait que le plus anodin des comportements ou la plus anodine des productions humaines apportent avec eux toute une conception de la réalité, des choses, du monde, de la vie - comme on voudra. On pourrait dire que chaque entité configure un univers (cf. A.-N. Whitehead). Mon propos n'est pas de dire que tout est métaphysique, ni de discréditer une métaphysique, ni la métaphysique, mais de montrer qu'il y a toujours plusieurs métaphysiques possibles. Aussi, je crois que l'on gagnerait en lucidité, en liberté de choix et en faculté de dialogue si l'on s'attachait à considérer chaque chose qui fait problème dans ses aspects métaphysiques, autrement dit dans la manière selon laquelle elle est liée à tout le reste pour ensemble « faire univers ». Enfin, je voudrais suggérer qu'on aurait tout à gagner à inventer de nouvelles métaphysiques, comme nous y invite indirectement une journée comme celle de ce 18 septembre 2005 - que serait une métaphysique du vélo ? A moins qu'une telle journée soit le signe qu'une nouvelle métaphysique est déjà en train d'émerger. Une connaissance à moi, habituellement automobiliste, et qui a été bien obligée de prendre son vélo ce jour-là me fit la remarque qu'en bicyclette, tout semblait plus petit... Ce jour-là, tous les feux étaient verts, on avait perdu le bouchon de l'évier... les règles de distribution de l'espace étaient profondément modifiées... Me voilà reparti... Mais pour ce qui est d'inventer de nouvelles métaphysiques, je manque totalement d'imagination. Lecteur, lectrice, je me permets de compter sur toi...</description>
</item>
<item>
<title>Tsunami</title>
<guid>http://www.surlaterre.org/Articles/Tsunami</guid>
<dc:creator>SimoN</dc:creator>
<pubDate>Sat, 05 Mar 2005 20:22:00 GMT</pubDate>
<link>http://www.surlaterre.org/Articles/Tsunami</link>
<description>&lt;blockquote&gt;J'écris, confortablement installé. Peut-être ai-je tort. Peut-être n'y a-t-il rien à dire. Peut-être est-ce indécent, voire pervers. Peut-être me sens-je obligé de réagir, de faire quelque chose, « comme tout le monde », et comme c'est sans doute la chose le plus à ma portée, j'écris.&lt;/blockquote&gt;&lt;div style=&quot;float:right;margin-left:10px;&quot; class=&quot;droite&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.surlaterre.org/wiki/files/articles/tsunami/logo.png&quot; /&gt;&lt;/div&gt;« Comme tout le monde », j'ai appris à travers la télévision, quasi en même temps que se déroulaient les tragiques événements, les dévastations opérées en Asie du sud-est par le raz-de-marée du 26 décembre 2004 de l'ère chrétienne. Les media ont ressassé pendant des semaines des récits et des images autour de cette catastrophe particulièrement spectaculaire. Les mêmes media ont également relayé la mise en scène - tout aussi spectaculaire ? - d'un formidable (et sans doute réel) élan de charité qui a vu nos populations, ainsi que différents acteurs sociaux de chez nous dispenser une aide pécuniaire substantielle aux contrées touchées. A tel point que cet « élan de solidarité » a abondamment été qualifié de « second raz-de-marée ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bon, je marche un peu sur des œufs, d'accord.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il serait obscène de contester la gravité et l'horreur du cataclysme ou même de suggérer qu'elles puissent passer au second plan. Ce que vivent les populations frappées ne devrait bien évidemment être vécu par personne. Aucune souffrance réelle ne peut être banalisée, c'est pourquoi j'irai jusqu'à suggérer qu'il serait indécent même de tenter de décrire la souffrance d'autrui, d'en parler, qu'elle est indicible et qu'on ne peut se donner ainsi à bon marché l'impression de la partager. Tout au plus peut-on humblement, à l'occasion, aider à la soulager. Le ton quelque peu moralisateur de ces derniers mots ne doit pas induire le lecteur en erreur : il s'agit avant tout d'un garde-fou qui m'est destiné, afin d'éprouver les limites de mon propos. Que j'aie donné de l'argent ou pas, que j'aie fait tout ce que je pouvais pour aider ces malheureux, que j'aie fait ce qu'il fallait : de tout cela il ne sera pas question, si vous le voulez bien. Je préfère garder cela pour moi et, de toute façon, je ne me sens pas de taille à trancher ces problèmes, ni pour moi ni pour quiconque. Mon propos sera plus modeste : il n'a pas la prétention d'être une réponse appropriée aux sollicitations des événements, mais il consistera, au-delà de l'assistance que réclame tout être en difficulté, à creuser quelques questions que je ne puis m'empêcher de me poser suite à ce qui s'est passé. Que ces quelques réflexions, si elles trouvent un lecteur et si elles éveillent un écho en lui, contribuent dans l'avenir à quelque peu améliorer les choses, à donner un autre sens au spectacle de la souffrance d'autrui, je ne l'attends pas expressément. Tout au plus estimé-je plus civil, par rapport à notre culture (dont fait partie la charité - ou la solidarité, comme on voudra), de ne pas les garder pour moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout d'abord, se pose la question de l'emploi des techniques télévisuelles. Je commence par là, même si cela peut sembler trivial, parce que la proximité que nous avons eue chez nous avec les événements dramatiques passait par la proximité plus réelle que la masse de nos concitoyens entretient avec la lucarne domestique. Celle-ci importe en nos foyers, à la vitesse de propagation de l'électricité dans un conducteur, soit en un temps négligeable à l'échelle planétaire, messages sonores et images mobiles sur des événements se produisant n'importe où dans le monde, pour peu que s'y trouvent le personnel et le matériel nécessaires. De gigantesques réseaux centralisés dispensent ces images et ces sons aux ménages et particuliers qui ont bien voulu se connecter à eux. J'ai pris l'habitude, face à une technique quelle qu'elle soit, de m'interroger sur ce qu'elle changeait réellement dans nos vies, et sur ce qu'elle pouvait y apporter d'utile et de positif. Cela part d'un désir de dépasser le stade du gadget où l'artefact technique fascine pour lui-même, pour son fonctionnement, sa « magie » et pour sa nouveauté éventuelle, sans se laisser non plus immerger dans une utilisation aveugle où il est &lt;i&gt;évident&lt;/i&gt; qu'on emploie - sans y réfléchir - tel ou tel objet technique, lequel prend alors « naturellement » et à notre insu place dans une « niche » ou un « créneau » de notre existence, y assurant une fonction que nous n'assumons pas expressément. Je me suis mis à adopter cette attitude, ayant été rendu conscient de l'énormité des bouleversements à l'échelle planétaire que la plupart des techniques humaines induisent effectivement. On sent ici poindre un parallèle - un peu facile - que je risquerai entre la catastrophe naturelle dont il est question et des cataclysmes plus subtils, la plupart du temps moins spectaculaires, mais souvent infiniment plus dévastateurs, quant à eux humainement et techniquement induits. L'autre jour, un ami m'a rendu particulièrement sensible à ses aspects en me désignant le flot d'automobiles occupées par leur seul conducteur, qui se déverse quotidiennement, au pas, sur notre ville. Il m'a dit : « Voilà aussi un véritable tsunami, et celui-là, il est quotidien ! » Une telle marée de gaz d'échappements est certes invisible, mais pourra à terme avoir des conséquences sur nos habitats qui ravaleront les tsunamis naturels au rang d'anecdotes. Sans parler de l'effet dévastateur sur les vies individuelles et la socialité des heures passées chaque jour dans un habitacle confiné... &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Semblablement, c'est un flot de messages et d'images sur la catastrophe naturelle qui a submergé nos fêtes de fin d'année, quoique rivalisant rarement avec la marée annuelle - qui ne tranche plus qu'à peine avec le ressac quotidien - de cadeaux, d'achats, de nourriture, d'alcool, de lumières. Le raz-de-marée naturel est catastrophique, c'est certain. Peut-on aller jusqu'à envisager que les deux autres puissent dans une certaine mesure l'être aussi ? Si oui, à quel niveau se situeraient les dégâts ? Interrogeons-nous intempestivement. La proximité, à l'occasion qui nous préoccupe, du phénomène d'origine humaine de raz-de-marée consumériste et de celui, d'origine naturelle, de son analogue marin avec le spectacle de ses dévastations nous invite à penser. Dans les deux cas, me semble-t-il, il y a excès : un équilibre est rompu. Pour en revenir à la télévision, le téléspectateur a été englouti par le spectacle de l'engloutissement physique de milliers de personnes et de leurs biens. Comme il y a trois ans, lors de l'attentat contre les tours de Manhattan, un flot d'images d'une intensité dramatique rare a suscité la montée d'une émotion en proportion. Cela fait penser au tremblement de terre de Lisbonne de 1755, relayé abondamment, à l'époque, par une presse naissante et qui suscita dans l'Europe un élan de compassion sans précédent dont on attribue souvent la cause à la récente technique journalistique d'alors. Certes l'ampleur du rayon d'action et la facilité de pénétration des media a permis d'alerter une population suffisante en tellement peu de temps qu'une aide réelle et bienvenue a pu parvenir assez rapidement aux sinistrés. De ce point de vue, le « village global », selon le mot de Marshall McLuhan, suscité par l'avènement des media télévisuels, est un village où les nouvelles vont vite, où l'on peut s'émouvoir tout aussi vite du malheur d'autrui et où, grâce à la mobilité des capitaux, comme des personnes et du matériel, les secours peuvent arriver rapidement. Un « bon point » pour ces techniques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais s'il est quasiment sûr que sans la couverture médiatique que nous connaissons, le monde aurait été complètement indifférent au malheur de l'Asie du sud-est, il convient de s'interroger sur le prix de cette médiatisation et la manière dont elle opère. C'est désormais un lieu commun : quoi qu'on en dise, les media en général et la télévision en particulier sont devenus avant tout un instrument de divertissement. C'est ce à quoi je voulais faire allusion tout à l'heure en utilisant les termes de « niche » ou de « créneau » dans notre existence. Faute d'une utilisation volontaire réfléchie par tous les intervenants et d'une démarche rationnelle en vue d'améliorer la vie des utilisateurs, et malgré des velléités de « service public » désormais pratiquement révolues, la télévision occupe actuellement une place que le « marché » lui a trouvée, pour le plus grand profit des activités de celui-ci. Le fait de se plonger dans les récits que nous offrent à profusion la lanterne magique comme la radio ou la presse papier, permet à l'individu de masse fatigué par sa vie d'oublier celle-ci quelques instants et de se laisser porter dans un ailleurs dépaysant, rassurant, parfois défoulant, en tout cas le détournant de sa propre existence. La télévision occupe actuellement - quoique dans l'espace privé - la place que tenaient jadis les comédiens, saltimbanques et autres bonimenteurs de foire - outre celle que tenait le culte religieux, selon moi. Ceux-ci captaient l'attention du public en suscitant leur intérêt par des histoires incroyables, des récits sur des contrées ou des événements lointains, des flatteries, des plaisanteries qui les distrayaient de leur quotidien morose, tout cela dans la proximité des marchands qui en tiraient le plus grand profit. De même, la télévision s'alimente à notre besoin d'évasion en piquant notre curiosité, parfois malsaine, par l'offre qu'elle lui fait de spectaculaire. N'oublions pas qu'elle est largement financée par la « vente » d'audience auprès d'annonceurs marchands de toutes sortes. Il faut dire que ses caractéristiques se prêtent bien à un tel fonctionnement : d'une part la fascination quasi hypnotique que les images lumineuses et animées qu'elle dispense suscitent, d'autre part son côté intrusif dans la vie des ménages où, si son propriétaire à &lt;i&gt;en droit&lt;/i&gt; le choix de l'allumer ou de l'éteindre ainsi que le choix de la chaîne, il lui est souvent &lt;i&gt;en fait&lt;/i&gt; bien difficile de couper court à la fascination qu'exercent des programmes imposés ayant, du moins chez les chaînes dites généralistes, une irrésistible tendance à l'uniformisation. Ainsi, même si elle recèle un extraordinaire potentiel documentaire pour distribuer simultanément à un grand nombre de destinataires des images réalistes captées à l'autre bout du monde au moyen d'un matériel et de personnel réduits - ce qui la rend particulièrement propice aux documentaires géographiques et animaliers -, ce sont surtout les capacités de mise en scène de la télévision qui sont exploitées. La juxtaposition d'images spectaculaires, de figures humaines symboliques, de musiques, de commentaires en voix-off, d'adresses au spectateur, de décors, d'éclairages, la succession des plans, la présence d'un public, les mouvements de caméra, tout cela contribue à une intense dramatisation d'un « événement » qui n'a en fait plus rien de fortuit et tout de construit, et auquel le spectateur passif a de ce fait l'impression de participer de chez lui. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
A l'occasion du raz-de-marée qui nous occupe, nous avons pu assister à un véritable « show » de divertissement mettant en scène la charité d'un « nous » en réalité complètement atomisé et dispersé dans les foyers. Le téléspectateur s'est vu emporté dans un tourbillon de « solidarité » au sein duquel, à travers les réseaux électroniques de distribution - télévision, téléphone, banques - il a pu se sentir en communion avec ses concitoyens, comme avec les malheureux du bout du monde. Interrogeons-nous sur l'opportunité de cette distance « sanitaire » établie par la technique - même si d'un autre côté elle « rapproche » - dans une société ou, bien souvent, on évite d'adresser la parole au « prochain » que l'on croise en rue. Cette distance est certes salvatrice lorsqu'il s'agit d'observer le comportement des lions à l'état sauvage. Mais lorsqu'il s'agit de la formation d'un « nous », d'une communauté humaine, quel est le bénéfice réel de la mise en scène télévisuelle d'une telle communauté où manque la présence en chair et en os de l'autre, surtout si cette absence tente, par les caractéristiques du media même, de se faire oublier ? Dans le cas qui nous occupe, le bénéfice est certain : cette mise en scène festive a permis de rassembler des fonds importants pour l'aide d'urgence. Mais à quel prix ? N'y a-t-il pas quelque chose d'indécent à bâtir un « nous » aseptisé, fictif, virtuel, émotionnel sur le malheur d'autrui ? N'y a-t-il pas quelqu'obscénité à adresser à un absent anonyme qui s'y reconnaîtra un « vous êtes formidables » sur fond d'indicible souffrance ? Pourquoi l'Inde, contrée traditionnellement particulièrement sensible à l'altérité radicale qu'institutionnalise le terrible système des castes, a-t-elle refusé toute aide ? ... Propos d'intello nanti ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutes ces questions m'amènent à un second thème que je voudrais aborder ici : la charité. J'utilise à dessein ce terme qui ne fut pas celui employé, lequel était : solidarité. Quand on me dit « solidarité » j'entends « solide », à savoir un corps compact, un tout qui a une cohésion, une masse &lt;i&gt;qui se tient&lt;/i&gt;. Il ne pourrait donc y avoir à proprement parler de solidarité qu'entre les éléments d'un tel tout, et ce en vue de la préservation de l'ensemble. De plus, s'il y a tout et solidarité, ce serait obligatoirement sur fond d'un extérieur sur lequel se détache le tout, et par lequel celui-ci est éventuellement menacé. Dans le cas qui nous occupe, l'ensemble serait l'&lt;i&gt;humanité&lt;/i&gt; ? En vertu de quelle appartenance commune envoyons-nous des fonds aux sinistrés ? Et l'extérieur, serait-ce la &lt;i&gt;nature&lt;/i&gt;, celle, impitoyable, des cataclysmes ? N'est-on pas toujours solidaire face à quelque chose, affirmant par là un &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt; face à un &lt;i&gt;ça&lt;/i&gt; (ou un &lt;i&gt;eux&lt;/i&gt;) ? Ce que je voudrais interroger ici, c'est justement l'effectivité de ce tout, de ce nous, mis en scène me semble-t-il par le discours sur la solidarité. Celui-ci paraît impliquer comme une communauté de destin, or peut-il réellement y avoir communauté de destin entre des individus qui ne se côtoieront probablement jamais, qui vivent aux antipodes, et dans des conditions radicalement différentes, voire diamétralement opposées sur le vecteur de la distribution des biens ? L'image télévisée nous rend ces visages à la fois tellement proches, et tellement lointains : nous connaissons leurs noms, nous les voyons vivre, mais nous ne pouvons nous adresser à eux. Certes, personne n'est à l'abri d'un cataclysme, mais beaucoup y sont infiniment plus exposés, de par leur situation et géographique et économique - lesquelles sont souvent liées. La « solidarité » fait-elle allusion aux liens socio-économico-politiques qui tissent la trame de l' « ordre mondial » à partir de fibres entrelacées de passé colonial, de guerres inter-ethniques, d'industrie touristique, d'exploitation de main-d'œuvre, de flux de capitaux et de marchandises ? Ce n'est vraisemblablement pas à cette solidarité plutôt négative que les media entendent nous faire penser. Ou bien la solidarité acclamée entend-elle rectifier les perversions de ces liens inavouables ? Encore une fois, il s'agit de s'interroger sur la nature de la &lt;i&gt;cohésion&lt;/i&gt; qui existe entre les malheureux sinistrés et les heureux donateurs. J'ai entendu dans des conversations informelles des suggestions du genre : « si on s'émeut pour le tsunami, c'est parce qu'il y a des touristes occidentaux concernés » ou encore « on n'a pas fait autant de bruit pour le génocide rwandais, ou pour tel tremblement de terre en Chine, bien plus dévastateurs et meurtriers. » Pourquoi n'y aurait-il pas la même « solidarité » avec les victimes de ces catastrophes-ci ?&lt;br /&gt;
A moins que j'aie fait fausse route et que « solidarité » veuille tout simplement dire quelque chose comme « amour du semblable » ou même « amour de l'autre ». Or quel spectacle nous est donné par nos media ? Précisément un savant mélange de similitude et d'altérité. Comme nous, ils ont des écoles, des boutiques, des rues, des maisons, des autobus. Mais l'exotisme persiste : c'est &lt;i&gt;là-bas&lt;/i&gt;, là où nous allons en vacances. &lt;i&gt;Ils&lt;/i&gt; font partie du décor de nos vacances : plus personne, chez nous, ne pêche avec une barque pour survivre. Ce jeu subtil où l'on aime l'autre en vertu de similitudes est théologiquement profondément ancré dans notre culture : il s'agit du jeu de la &lt;i&gt;charité&lt;/i&gt;. Entre celui qui donne et celui qui reçoit, il y a asymétrie : l'un a, l'autre n'a pas. Mais par un miraculeux retournement que seul un dieu peut garantir, s'il y a don, c'est parce que l'un se reconnaît dans l'autre, se met lui-même à sa place en vertu d'une origine (et d'une fin) qu'il croit commune. La charité, c'est le don qui vient de plus haut, la participation à un ordre du monde assuré dans l'&lt;i&gt;ailleurs&lt;/i&gt;. Celui qui donne par charité embarque par là même celui qui reçoit dans cet ordre du monde où la contingence transitoire doit être transcendée. Celui qui reçoit est un miséreux : il procure au charitable le &lt;i&gt;spectacle&lt;/i&gt; de la misère - il y a des professionnels de cela et comme tout &lt;i&gt;show&lt;/i&gt;, c'est un &lt;i&gt;business&lt;/i&gt; - intrinsèque à l'existence, en retour de quoi le donateur prodigue la charité divine. Par le geste du don, rendu possible par la mise en scène de la misère, la prodigalité divine, ainsi que la contingence du monde sont rendues manifestes. En attendant, le donateur bénéficie du privilège d'être le bras du divin, tandis que l'autre se voit assigner le rôle d'allégorie de la corruption de la matière. Et si la charité en acte (sens du mot &lt;i&gt;eucharistie&lt;/i&gt;) met en drame l'idée d'une similitude essentielle (l'homme créé à l'image de Dieu) fondée et consommée dans l'au-delà, elle a pour résultat d'instaurer par le geste même du don une distance infinie, un gouffre entre celui qui donne et celui qui reçoit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Encore une fois, je n'entends pas ici jeter le blâme sur le secours à l'être en difficulté qui est, si je ne m'abuse, un trait pour ainsi dire universel de l'hospitalité largement pratiquée par les humains. Je voudrais simplement attirer l'attention du lecteur qui aura eu l'indulgence de me lire jusqu'ici sur les particularités de la mise en spectacle, de la dramaturgie, voire de la scénographie que de tels événements suscitent chez nous. Ce qui aurait pu n'être qu'une aide de circonstance, sobrement sollicitée et sobrement accordée, a été l'occasion d'un faramineux déploiement de technologies que je qualifierais de liturgiques. Toutes les techniques narratives, évocatoires, émotionnantes disponibles ont été mises en branle afin de montrer la misère dans ce qu'elle a de plus spectaculaire, et de produire en retour le spectacle du geste du don dans ce qu'il a, lui aussi, de plus spectaculaire - à savoir les millions s'ajouter les uns aux autres sur les écrans lumineux : l'épiphanie de la grâce. Bien sûr, et c'est cela qui me semble nous inviter à nous interroger sérieusement sur notre « civilisation », il apparaît que sans une telle mise en drame, l'aide n'aurait jamais été aussi abondante. Il est saisissant de songer à quel point des sociétés comme les nôtres, qui sont vraisemblablement celles où l'on est le plus indifférent au sort des personnes que l'on côtoie quotidiennement, sont à ce point sensibles à une misère infiniment lointaine, pourvu qu'elle soit abondamment mise en drame. Le spectaculaire, lié au divertissement, est l'interface à travers lequel nous nous rapportons au monde. La simple &lt;i&gt;information&lt;/i&gt; ne suffit pas. Elle n'&lt;i&gt;existe&lt;/i&gt; pas. Seule la dramaturgie, la narration, le mythe a pour nous la consistance d'un monde qui en vaille la peine. Et si nous agissons sur le monde, c'est en tant que héros. Il faut nous dire que nous sommes « formidables » pour que nous ayons le sentiment d'exister. Alors je réitère mes interrogations : n'y a-t-il pas quelque chose d'obscène, de déplacé dans le déploiement médiatique et festif qui s'est fait autour de ces événements ? Pourquoi la simple mention, sobre : « raz-de-marée en Asie du sud-est, autant de victimes, populations dans le besoin, possibilité de verser des dons au compte untel » ne suffit-elle pas à déployer un secours pareil ? Le pays qui a été touché n'est pas n'importe quel pays : c'est le pays de nos vacances, c'est notre paradis, le pays où nous sommes des dieux...</description>
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